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Vénus noire

Vénus noire

de Abdellatif Kechiche

  • Vénus noire
  • France2009
  • Réalisation : Abdellatif Kechiche
  • Scénario : Abdellatif Kechiche, Ghalya Lacroix
  • Image : Lubomir Bakchev, Sofian el-Fani
  • Montage : Camille Toubkis, Ghalya Lacroix, Laurent Roüan, Albertine Lastera
  • Musique : Slaheddine Kechiche
  • Producteur(s) : Marin Karmitz, Nathanaël Karmitz, Charles Gillibert
  • Production : MK2
  • Interprétation : Yahima Torres (Saartjie Baartman), André Jacobs (Hendrick Caezar), Olivier Gourmet (Réaux), Elina Löwensohn (Jeanne), François Marthouret (Georges Cuvier), Michel Gionti (Jean-Baptiste Berré), Jean-Christophe Bouvet (Charles Mercailler)...
  • Distributeur : MK2 Diffusion
  • Date de sortie : 27 octobre 2010
  • Durée : 2h40

Vénus noire

de Abdellatif Kechiche

Tel est vu qui croyait vendre


Tel est vu qui croyait vendre

Pau­vre Saart­je. Exposée au voyeurisme et à la per­ver­sité de ses con­tem­po­rains, moquée, tripotée, exam­inée, dis­séquée, dans un inter­minable bégaiement, elle finit, au terme de cet éprou­vant cal­vaire, écrasée par la majus­cule du Sujet de Kechiche, qui n’au­ra pas même pris soin d’en faire un per­son­nage. Décidé­ment, per­son­ne ne s’oc­cupe d’elle. Per­son­ne ne la voit autrement que comme un instru­ment – au ser­vice de plaisirs, de vices, ou d’une cause, y com­pris juste, c’est pareil – pas même le cinéaste. C’est triste.

Vénus noire dévoile bru­tale­ment les lim­ites de la méth­ode Kechiche. En un film, son frag­ile château de cartes – avec cette image acquise et com­plète­ment déli­rante de sauveur du ciné­ma français – s’écroule. Cette méth­ode, on la con­naît : elle con­siste à exténuer la scène, à la pouss­er dans ses derniers retranche­ments, à en rajouter tou­jours un peu plus, comme pour voir jusqu’où “ça tient”. Cela con­duit à une sorte de transe, où le lan­gage s’emballe, où les corps exsu­dent et où la caméra bran­le. Oui, elle bran­le, car où nous porte ce nat­u­ral­isme fréné­tique, si ce n’est, par le ressasse­ment, par ces con­tin­uels mou­ve­ments de va-et-vient, à une extase vériste, à un jail­lisse­ment d’essence (une pseu­do-vérité des com­porte­ments), enfin, à un épuise­ment ? Fin de la scène, début de la suiv­ante. Pour bien com­pren­dre la méth­ode Kechiche, il faut saisir son énergie mas­tur­ba­toire, avec ses attouche­ments prélim­i­naires, sa frénésie, son éjac­u­la­tion et sa petite mort.

Tant que cette méth­ode s’ap­pli­quait aux dilata­tions et com­pres­sions de la langue, tout se pas­sait plutôt bien : la langue cachait la méth­ode. Mais dès lors qu’elle s’at­taque à une logique spec­tac­u­laire, comme pour en démon­ter le fonc­tion­nement, on con­state que l’outil n’est plus adap­té à la tâche. Pire : qu’il y a, entre méth­ode et inten­tion, entre l’outil et la tâche, “con­flit d’in­térêts” et que leur ren­con­tre s’avère con­tre-pro­duc­tive. Exciter le réel pour en faire jail­lir la sauce, voilà qui pose, tôt ou tard, à un cinéaste, la ques­tion de son pro­pre rap­port à la pornogra­phie. Mais cette ques­tion sup­pose qu’on con­naisse pré­cisé­ment ce lieu incan­des­cent du spec­ta­cle qu’on appelle “ob-scène” : à la fois point aveu­gle et piège pour celui qui s’y réfugie trop longtemps. Kechiche, vis­i­ble­ment en mécon­nais­sance de cause, y saute à pieds joints.

Vénus noire retrace le par­cours en Europe de Saart­je, femme cal­lipyge issue de la tribu des Bochi­mans, amenée d’Afrique du Sud par un Afrikaan­er sans scrupules, entre­pre­neur de spec­ta­cles bas de gamme qui la traine de foire en salon bour­geois, de cab­i­net sci­en­tifique en mai­son close et l’ex­pose aux yeux de tous en sauvage agres­sive mais dia­ble­ment exci­tante. On est amené à suiv­re sa lente déchéance dans cette jun­gle du regard où le regard, uni­for­mé­ment supérieur, enfonce ses traits pro­fondé­ment dans les chairs, en reti­rant à chaque fois un peu de la vie. Et on suiv­ra Saart­je jusqu’à sa dis­sec­tion, sur la table du sci­en­tifique Cuvi­er, soucieux de con­serv­er ses curieux organes géni­taux dont les lèvres s’é­ten­dent en tabli­er. Le drame du per­son­nage, c’est qu’il ne peut s’établir entre le monde et lui qu’un rap­port spec­tac­u­laire – que Kechiche, par la mul­ti­pli­ca­tion des plans de réac­tion, tente de con­ver­tir en rap­port spécu­laire : “Vous, spec­ta­teurs, sus­pects parce que spec­ta­teurs, avez-vous bien jaugé votre regard ?” D’ailleurs, le film n’est qu’une longue réitéra­tion de la même scène, au moins une dizaine de fois. On fait venir Saart­je sur scène (c’est-à-dire, devant tout le monde), elle effraie un peu le pub­lic, qui est ensuite amené à jouir de ses évi­dents attrib­uts éro­tiques, lors d’une danse bondis­sante ou, sim­ple­ment, en venant les tripot­er. C’est dire si, en ne lui accor­dant presque aucune extéri­or­ité (un quel­conque hors-scène) – à un moment, elle va s’a­cheter un cha­peau, puis, un sci­en­tifique lui tire le por­trait – Kechiche enferme lui-même Saart­je dans une spi­rale spec­tac­u­laire. Il n’en fait juste­ment qu’une pure extéri­or­ité. Un indi­vidu hors-norme qui, par sa non-con­for­mité, s’ex­pose. Un corps qui se mon­tre. Un mon­stre. Vous avez com­pris ? Le coupable, c’est vous.

C’est un truc de petit malin, une astuce mais, à la rigueur, pourquoi pas ? Seule­ment, Kechiche refuse le “freak show”, dont la morale, bien réelle, aurait pu le sauver. Non, la caméra de Kechiche coupe le monde en deux. D’un côté les voyeurs – qu’on peut aus­si bien appel­er les racistes – qui nous présen­tent un émincé de faciès abom­inables, crispés par la peur ou le désir. De l’autre Saart­je, seule dans la foule, isolée dans son envi­ron­nement, et lancée dans une inex­orable entropie (elle fume et boit, trop, pour oubli­er), dont la danse exta­tique serait une image. Or, on a l’im­pres­sion que Kechiche regarde Saart­je du même endroit d’où il regarde son pub­lic. Du coup, son regard, for­cé de chang­er de reg­istre à chaque coupe (pour ou con­tre), manque d’élas­tic­ité et ne sape jamais, quand il se pose sur Saart­je, sa logique spec­tac­u­laire. Le spec­ta­teur est amené à jouir, avec le pub­lic du film, avec Kechiche, de l’éro­tisme, de la beauté trou­blante, de la superbe “mon­stru­osité” de Saart­je, qui con­siste à don­ner une ampleur inédite à TOUS ses fétich­es sex­uels (seins, fess­es et sexe). Il y a là, soit comme une ambiguïté inten­able, soit comme une énorme con­tra­dic­tion. Du coup, le spec­ta­teur est pris au piège – ce piège que plus tôt nous appe­lions “ob-scène”, lit­térale­ment la place de Kechiche : il ne dis­pose d’au­cune lib­erté. Il ne peut plus juger de quoi que ce soit, puisque c’est le film qui, à ce moment, le juge, le scrute de loin, comme pour le pren­dre la main dans le sac. Vénus noire est un procès dont le spec­ta­teur est l’ac­cusé. Ce que ten­dent à prou­ver les igno­bles images doc­u­men­taires de la fin – le retour des restes de Saart­je en Afrique du Sud, après avoir été exposés en France jusqu’en 1974 – chan­tage à la cul­pa­bil­ité col­lec­tive pour un film qui, comme l’Indigènes de Rachid Bouchareb, ne sem­ble vis­er qu’à la négo­ci­a­tion d’un fonds de pen­sion. Un film qui sera imman­quable­ment instru­men­tal­isé, qui, d’ailleurs, ne vit que pour ça.

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