Kaboom

Kaboom

de Gregg Araki

  • Kaboom
  • États-Unis2010
  • Réalisation : Gregg Araki
  • Scénario : Gregg Araki
  • Image : Sandra Valde-Hansen
  • Montage : Gregg Araki
  • Musique : Robin Guthrie, Ulrich Schnauss, Mark Peters, Vivek Maddala
  • Producteur(s) : Andrea Sperling, Gregg Araki, Sébastien K. Lemercier, Pascal Caucheteux, Jonathan Schwartz
  • Production : Why Not U.S. Productions, Desperate Pictures
  • Interprétation : Thomas Dekker (Smith), Haley Bennett (Stella), Chris Zylka (Thor), Roxane Mesquida (Lorelei), Juno Temple (London), Andy Fischer-Price (Rex), Jason Olive (Hunter), Kelly Lynch (Nicole)
  • Date de sortie : 6 octobre 2010
  • Durée : 1h26

Kaboom

de Gregg Araki

L'impur intérieur


L'impur intérieur

Avec ses deux derniers films, Mys­te­ri­ous Skin et Smi­ley Face, Gregg Ara­ki s’é­tait un peu enfer­mé dans des réc­its à tonal­ité plus clas­sique et avait un peu per­du de cette verve anti­con­formiste qui fai­sait la force de ses pre­miers films, The Doom Gen­er­a­tion et Nowhere en tête. Avec Kaboom, lau­réat de la Queer Palm au dernier fes­ti­val de Cannes, il renoue avec un univers pop totale­ment déjan­té où tous les excès sont per­mis et rend un hom­mage aus­si mod­este qu’a­musé à l’un de ses maîtres, David Lynch.

Gregg Ara­ki, c’est un peu un cas à part dans la pro­duc­tion améri­caine. Cinéaste under­ground à la fin des années 1980 et au début des années 1990, il a tou­jours fait preuve d’un intérêt par­ti­c­uli­er pour l’ado­les­cence, tour­ment apoc­a­lyp­tique auquel il a choisi de con­sacr­er une trilo­gie entière, dont le fameux Nowhere, décrit par l’in­téressé lui-même comme un épisode de Bev­er­ly Hills sous acides. Après une pause de quelques années, le réal­isa­teur revient en 2005 avec Mys­te­ri­ous Skin, film étrange et mélan­col­ique qui abor­de le thème déli­cat de la pédophilie. Mais voilà, en cours de route, Gregg Ara­ki s’est assa­gi : son univers se fait moins pop, son réc­it plus bal­isé, ce qui lui vaut, para­doxale­ment ou non, une recon­nais­sance cri­tique et publique dont il était plutôt privé jusqu’i­ci. Les choses ne vont mal­heureuse­ment pas en s’arrangeant avec son film suiv­ant, Smi­ley Face, farce légère et vague­ment incon­sis­tante qui vaut surtout pour l’a­battage de son actrice prin­ci­pale, Anna Faris. C’est dire qu’on attendait le dernier film d’Ara­ki avec une légère cir­con­spec­tion, même si celui-ci est repar­ti du fes­ti­val de Cannes auréolé d’une pre­mière Queer Palm assez médi­atisée.

Comme dans ses précé­dents films, Kaboom abor­de la ques­tion du com­plot, de la trans­for­ma­tion physique, de l’in­con­scient mais reste avant tout une réflex­ion amusée et décom­plexée sur le genre et les éti­quettes sex­uelles, ce qui fait d’Ara­ki l’un des cinéastes queer les plus con­nus, au même titre qu’un John Waters dans les années 1970 et 1980. Smith et Stel­la sont deux ado­les­cents qui errent dans les couloirs d’un cam­pus typ­ique­ment améri­cain, en quête de nou­velles his­toires d’amour (ou sex­uelles). Stel­la n’a d’yeux que pour la trou­blante Lorelei tan­dis que Smith couche avec la jolie Lon­don (sor­tie de sosie de la chanteuse pop Ke$ha) tout en fan­tas­mant sur son colo­cataire, car­i­ca­ture du sur­feur écervelé. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mon­des si Smith n’é­tait pas per­tur­bé par un improb­a­ble rêve dans lequel d’énig­ma­tiques ado­les­centes appa­rais­sent en lui indi­quant une porte der­rière laque­lle se trou­ve une bien étrange boîte orange. C’est alors que les appari­tions mys­térieuses se mul­ti­plient, de jeunes femmes au des­tin trag­ique aux indi­vidus masqués à la mode INLAND EMPIRE de David Lynch, ren­dant encore plus poreuse la fron­tière entre le rêve et le fan­tasme.

En quelque sorte, Kaboom est un peu la syn­thèse presque par­faite de Mys­te­ri­ous Skin et Nowhere. Au faîte d’une matu­rité qui lui per­met de pro­pos­er un mon­tage déli­rant où toutes les lec­tures pos­si­bles sem­blent soudaine­ment s’of­frir au spec­ta­teur, Gregg Ara­ki renoue avec l’u­nivers psy­chédélique de ses pre­miers films (qui étaient néan­moins beau­coup plus tor­turés) pour don­ner à Kaboom cette dimen­sion à la fois euphorique et sub­ver­sive qui sem­blaient s’être atténuée dans ses deux derniers films. Ode décom­plexée aux plaisirs du corps, le film se refuse à toutes les éti­quettes : gay, hétéro ou bi, chaque per­son­nage sem­ble réfuter toute appar­te­nance à une ori­en­ta­tion sex­uelle et fait de son corps un instru­ment poli­tique, seul capa­ble de dis­créditer un ordre patri­ar­cal totale­ment désuet où seule la ques­tion de la fil­i­a­tion compterait.

Dans Kaboom, la ques­tion du désir est sou­vent syn­onyme de para­noïa mais le plaisir se dou­ble tou­jours d’un roman­tisme mod­ernisé où la ren­con­tre avec l’autre ne passe pas oblig­a­toire­ment par l’en­gage­ment. La déf­i­ni­tion du cou­ple est évac­uée pour laiss­er place à une quête plus mor­bide où le rap­port à l’autre pose un jeu de miroir qui per­met de désamorcer les désirs les plus refoulés. Dans cette quête intro­spec­tive mais tou­jours amusée, le réal­isa­teur mul­ti­plie les hom­mages : si on pense bien évidem­ment aux per­son­nages fan­tas­magoriques de De Pal­ma (les jumelles, les corps-fan­tasmes), on ne peut évidem­ment pas occul­ter la forte prég­nance du ciné­ma de David Lynch. Le réal­isa­teur cite volon­tiers Twin Peaks mais on est ten­té de penser à l’ensem­ble de sa fil­mo­gra­phie, d’INLAND EMPIRE à l’u­nivers pop de Blue Vel­vet en pas­sant par la dimen­sion icon­o­claste de Mul­hol­land Dri­ve. Avec son final totale­ment déli­rant, au point de sus­pecter le réal­isa­teur de l’avoir écrit sous l’ef­fet d’une sub­stance incon­nue, Kaboom est une jolie pro­fes­sion de foi envers le ciné­ma en don­nant au fan­tasme (sex­uel ou non) le pou­voir des utopies poli­tiques.

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