La Veuve joyeuse

La Veuve joyeuse

de Ernst Lubitsch

  • La Veuve joyeuse
  • (The Merry Widow)
  • États-Unis1934
  • Réalisation : Ernst Lubitsch
  • Scénario : Ernest Vajda, Samson Raphaelson
  • Image : Oliver T. Marsh
  • Montage : Frances Marsh
  • Musique : Franz Lehár
  • Producteur(s) : Ernst Lubitsch, Irving Thalberg
  • Interprétation : Maurice Chevalier (Danilo), Jeanette MacDonald (Sonia), Edward Everett Horton (l'ambassadeur Popoff), Una Merkel (la reine Dolores), George Barbier (le roi Achmet), Minna Gombell (Marcelle), Ruth Channing (Lulu)
  • Durée : 1h39

La Veuve joyeuse

de Ernst Lubitsch

Le mari est mort, vive le mariage !


Le mari est mort, vive le mariage !

De la veuve joyeuse Jeanette Mac­Don­ald à la joyeuse sui­cidée Car­ole Lom­bard, en pas­sant par la joyeuse divor­cée Gin­ger Rogers, on dirait les Améri­cains fon­da­men­tale­ment pes­simistes ou par­ti­c­ulière­ment doués pour l’oxy­more… C’est bien sûr ce deux­ième pen­chant auquel incline le génial Lubitsch dans cette comédie musi­cale sans âge, où Mau­rice «Ma pomme» Cheva­lier séduit toutes les jolies demoi­selles dans un anglais approx­i­matif à l’ac­cent inim­itable…

À l’o­rig­ine, La Veuve joyeuse est une opérette autrichi­enne de 1905, com­posée par Franz Lehar. Son suc­cès phénomé­nal eut, comme sou­vent, de nom­breuses retombées ciné­matographiques: on retient notam­ment la ver­sion muette de Von Stro­heim en 1925, avec le regret­té John Gilbert, celle de 1952 avec Lana Turn­er, et surtout, la plus célèbre, celle que réal­isa Ernst Lubitsch en 1934, avec dans les rôles prin­ci­paux, Jeanette Mac­Don­ald et Mau­rice Cheva­lier, que le cinéaste avait déjà dirigés deux fois (Parade d’amour en 1929 et Une heure près de toi en 1932). Comme Une heure près de toi, La Veuve joyeuse a été réal­isée en deux ver­sions, l’une française, l’une améri­caine. Il était à la mode à l’époque d’ ”adapter” les films selon le pub­lic, par­fois en changeant inté­grale­ment l’équipe de tour­nage, ce qui don­nait des résul­tats très con­trastés. Dans le cas du film de Lubitsch, seuls les acteurs sec­ondaires furent rem­placés: la com­para­i­son entre les deux ver­sions se lim­ite donc à quelques détails, bien que la ver­sion améri­caine, qui nous intéresse ici, soit aujour­d’hui la plus con­nue et la plus dif­fusée (pourquoi? mys­tère…).

De Lubitsch avec qui il avait tra­vail­lé comme scé­nar­iste, Bil­ly Wilder dis­ait qu’il «en fai­sait plus avec une porte fer­mée que les réal­isa­teurs d’au­jour­d’hui avec une braguette ouverte». Il y a évidem­ment beau­coup de cette philoso­phie de ciné­ma dans La Veuve joyeuse, même si le film n’est claire­ment pas l’œu­vre la plus réussie de la Lubitsch touch. Dans cette his­toire de séduisant comte envoyé en mis­sion par son roi pour séduire une jeune veuve richissime, il y a matière à de nom­breux quipro­qu­os comme les affec­tionne Lubitsch. Car si la veuve et le comte vont for­cé­ment tomber amoureux l’un de l’autre, la mis­sion en ques­tion va leur met­tre de nom­breux bâtons dans les roues: com­ment la jeune femme pour­rait-elle croire à l’amour vrai du comte lorsqu’elle com­prend sa friv­o­lité séduc­trice?

Pour défi­er l’homme, la femme doit met­tre en jeu sa pro­pre per­son­nal­ité: la voici donc à Paris, chez Max­im’s, roy­aume de la débauche, jouant la cour­tisane qui se refuse au bour­reau des cœurs, puis tombe dans ses bras, et se rétracte enfin pour lui appren­dre à se moquer des demoi­selles. Dans cette par­tie, la femme est d’abord reine, menant la danse et con­duisant l’homme là où elle veut. Jusqu’à ce qu’elle com­prenne qu’il n’est pas cet être vil et sans cœur qu’elle imag­i­nait… Mais pour arriv­er au bout de ce chemin, il a fal­lu pass­er out­re tous les obsta­cles, et cess­er de vouloir échap­per au bon­heur: car finale­ment, plus le comte Dani­lo et plus la jeune veuve se fuient, plus ils ont de chance de se crois­er, comme dans ce joli duo où la femme chante son envie d’aimer et se pré­pare à sor­tir, des dizaines d’hommes se jetant à ses pieds pour l’ac­com­pa­g­n­er, puis aperçoit l’homme qu’elle aime sans l’avouer, dans sa calèche, chan­tant lui-même son amour des femmes…

Chez Lubitsch, tout se joue en couliss­es, car tout est pos­si­ble lorsque l’on laisse aller son imag­i­na­tion. Le cinéaste joue donc ain­si sur le dis­cours rap­porté, les scènes enten­dues de l’ex­térieur – ressort comique incom­pa­ra­ble – et bien sûr les ellipses, comme dans cette scène où l’on voit tous les vête­ments (et même le chien!) de la comtesse pass­er du noir au blanc, sym­bole de son inno­cence retrou­vée, de sa jeunesse reprise en main. Mais au fond, la plus grande réus­site de Lubitsch n’est pas for­cé­ment le brio avec lequel il joue des codes de la comédie améri­caine clas­sique − qu’il a grande­ment con­tribué à créer −, mais la façon dont il per­ver­tit les règles, celle de la bonne société lux­ueuse et vaine, sujet d’ob­ser­va­tion préféré du cinéaste. Chez Lubitsch, le roi, plutôt que de punir celui qui a séduit sa femme, décide de l’en­voy­er en mis­sion ultra­se­crète, con­seil­lé en cela par la reine adultère; la prison devient le lieu le plus roman­tique du monde; les mes­sages codés traduisent «chéri» par «pire imbé­cile du ser­vice diplo­ma­tique» ; et les mil­i­taires doivent obéir à l’or­dre impérieux de… boire du café.

Lubitsch est le pre­mier cinéaste de “comédie” à avoir com­pris que la moquerie ne pas­sait ni par la méchanceté, ni la vul­gar­ité, mais par les armes mêmes de ceux dont on entend se moquer: la morale, le bon ton et l’élé­gance. On n’en fini­ra pas de regret­ter qu’il ne sus­cite pas plus de voca­tions chez les jeunes cinéastes améri­cains d’au­jour­d’hui.

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