L’Usage du monde
  • L’Usage du monde
  • Réalisation : Wang Bing, Julien Samani, Sergei Loznitsa, Stéphane Breton
  • Éditeur DVD : Éditions Montparnasse
  • Date de sortie DVD : 22 juin 2010
  • Durée : 4h21
  • La Montée au ciel
    France - 2007
    Durée : 52 minutes
    Réalisation, image : Stéphane Breton
    Son : Stéphane Breton, Stéphane Larrat
    Montage : Catherine Rascon
    Production : Les Films d'Ici, Musée du quai Branly, ARTE France
    La Maison vide
    France - 2008
    Durée : 52 minutes
    Réalisation, image, son : Stéphane Breton
    Montage : Catherine Rascon
    Production : Les Films d'Ici, Musée du quai Branly, ARTE France
    Lumière du nord
    France - 2008
    Durée : 52 minutes
    Réalisation, image : Sergueï Loznitsa
    Son : Vladimir Kuchinski
    Montage : Sergueï Loznitsa, Catherine Rascon
    Production : Les Films d'Ici, ARTE France
    L'Argent du charbon
    France - 2008
    Durée : 52 minutes
    Réalisation, image : Wang Bing
    Montage : Catherine Rascon
    Production : Les Films d'Ici, Musée du quai Branly, ARTE France
    Les Hommes de la forêt 21
    France - 2007
    Durée : 52 minutes
    Réalisation, image, son : Julien Samani
    Montage : Fabrice Rouaud
    Production : Les Films d'Ici, ARTE France

Ubiquité en DVD


Ubiquité en DVD

« Con­stituer une mémoire des sociétés humaines ». C’est ce à quoi tend la col­lec­tion « L’Usage du monde », dirigée par Stéphane Bre­ton, du musée du quai Bran­ly. Ambitieux pro­gramme, et pari risqué mais réus­si : réu­nir des films attachés à des endroits oubliés tant par l’homme que par le ciné­ma doc­u­men­taire.

Les films dessi­nent un car­refour, de lieux évidem­ment mais avant tout d’approches, jamais dedans mais aux fron­tières de l’ethnographie, du sou­venir de voy­age, voire de la mytholo­gie des sociétés loin­taines. Il y a un siè­cle exacte­ment, le monde aurait eu un autre usage ; une suite de con­férences mondaines, avec belle société, thé et madeleines non pour se sou­venir mais pour décou­vrir les coins les plus vibrants de notre éton­nante planète. Et les ani­ma­teurs auraient mené une vis­ite exo­tique de ce qui était des­tiné à être reçu comme un vaste zoo.

Qu’on ne s’y trompe pas, le temps et la mat­u­ra­tion du ciné­ma ne l’ont pas assa­gi. Les con­férences exis­tent tou­jours et les « doc­u­men­taire » qui mod­è­lent ces étranges mon­des sauvages qui nous ceignent sont tou­jours majori­taires. Mais depuis il y a eu des révo­lu­tions, réelles, du réel et de son image, un enjeu qui dans sa pre­mière approche fleu­rit dans les années 1950, puis à tra­vers le ciné­ma direct. Il s’agissait de mon­tr­er le réel, de le capter pur, de faire de la caméra non un cerveau mais un œil. Les évo­lu­tions, ram­i­fi­ca­tions, sont nom­breuses, jamais cette ques­tion du réel n’a été dépassée, bien que des étapes cap­i­tales en redis­tribuent régulière­ment les cartes. L’une d’elles, que nous nous con­tenterons de frôler ici : le réel n’est plus for­cé­ment le vis­i­ble, et vice ver­sa, le mon­tage n’est plus le dan­ger ; c’est l’image elle-même. Ce n’est pas l’enjeu ici même s’il est enten­du que l’enregistrement zéro n’existe pas tant que l’homme tient la caméra.

Sec­ond point impor­tant, et pour répon­dre à une veine actuelle­ment fer­tile, aucun des cinq films réu­nis ici ne se frot­tent à la fic­tion. On pour­ra pren­dre grand plaisir à voir délaiss­er le besoin dévo­rant du doc­u­men­taire actuel d’entourer son sujet d’un quel­conque dis­posi­tif (fic­tion­nel ou non), trop sou­vent par soucis d’originalité quand il devrait être un révéla­teur. Louons donc ces cinéastes, mais pré­cisons égale­ment que leurs sujets sont si rares qu’aucun traite­ment n’impliquerait l’impression de déjà-vu.

Dans Les Hommes de la forêt 21 (2007), de Julien Samani, le réal­isa­teur (seule vraie voix-off du DVD) suit des bûcherons dans une forêt gabonaise, puis chez eux. Lumière du nord (2008), de Sergei Loznit­sa, mon­tre quelques jours d’une famille au nord de la Russie. La Mai­son vide (2008), de Stéphane Bre­ton, est une chronique rurale d’une com­mu­nauté déglin­guée en fin de par­cours, et La Mon­tée au ciel (2009), du même réal­isa­teur, rend compte de quelques habi­tants d’un vil­lage népalais. Pour finir ce tour du monde, L’Argent du char­bon (2008), de Wang Bing, suit à la trace le char­bon chi­nois de son lieu d’extraction en Chine du Nord jusqu’à sa revente au détail.

Ce qui saute d’abord aux yeux c’est une impres­sion d’absence de traite­ment. La caméra est là qui enreg­istre, mais pas de didac­tisme, peu de volon­té de nar­ra­tion, il s’agit de révéler un peu de com­ment on vit là-bas, il n’y a pas de pré­ten­tion à l’exhaustivité, peu de moral. Pour­tant les réal­isa­teur ne sont pas dis­simulés, on leur par­le par­fois (et ceux-ci répon­dent), mais on sem­ble s’y habituer comme à l’œil d’un ani­mal devenu fam­i­li­er. C’est comme si vous y étiez, vous voyez des choses, vous com­prenez ce qui se dit, pas for­cé­ment ce qui se trame, à cha­cun de se faire l’idée qu’il en veut.

Inévitable­ment, l’aspect choc des cul­tures entre en jeu. Les Népalais qui reprochent à leurs voisins de chi­er sur leurs plate-ban­des (La Mon­tée au ciel), les paysans destroy qui insul­tent leurs vach­es en spang­lish (La Mai­son vide), Samani attrapé caméra en main par les bûcherons pour échap­per à un arbre qu’ils tronçon­nent, ou ces paysages hal­lu­ci­nants de no man’s land pous­siéreux où des files de camions s’empoussièrent à perte de vue (L’Argent du char­bon). Tout cela fait par­tie du jeu et de la joie, mais ce n’est pas le plus fin ni le plus riche. Car là où des décen­nies de doc­u­men­taire ont traqué les dia­logues, dis­cus­sions révéla­tri­ces, les lais­sant enfler pour en faire émerg­er les rap­ports soci­aux, ici c’est plus l’homme face à son envi­ron­nement qui crée une véri­ta­ble force. En ce sens le film le plus éton­nant serait La Mon­tée au ciel par la beauté de ces habi­tants, seuls en forêt ou dans les pâturages, sous une pluie qui sem­ble con­stante, et qui s’occupent des bêtes au plus près de la nature. Absence d’exotisme : l’un et l’autre cohab­itent en s’ignorant. Les scènes qui mon­trent cet homme s’activant, sur­veil­lant, puis se couchant au sol n’importe où, en boule pour dormir un moment avant de repar­tir et de recom­mencer plus tard, sous un grand morceau de plas­tique pour s’abriter de la pluie, sont d’une grande beauté. Et il appa­raît aus­si que cela pour­rait se pro­duire dans des lieux moins éloignés, mais que cette atten­tion n’y est sim­ple­ment pas portée.

Ces cinq films sont tous à voir, même si cer­tains sont moins aboutis que d’autres (Les Hommes de la forêt 21 hésite entre ses inten­tions, le Wang Bing est lim­ité par son principe et La Mai­son vide est peut-être un peu trop décon­tex­tu­al­isé), leur réu­nion révèle une belle inter­ro­ga­tion sur le monde. Il est rare que plusieurs œuvres ain­si regroupées fassent autant sens séparé­ment que dans leur ensem­ble.

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