Air Doll

Air Doll

de Hirokazu Kore-eda

  • Air Doll
  • (Kûki Ningyô)
  • Japon2009
  • Réalisation : Hirokazu Kore-eda
  • Scénario : Hirokazu Kore-eda
  • d'après : le manga Philosophical Discourse, The Pneumatic Figure of a Girl
  • de : Yoshiie Gôda
  • Image : Mark Lee Ping-Bin
  • Son : Yutaka Tsurumaki
  • Montage : Hirokazu Kore-eda
  • Musique : World's End Girlfriend
  • Producteur(s) : Toshiro Uratani, Hirokazu Kore-eda
  • Interprétation : Doona Bae (la poupée), Arata (Junichi), Itsuji Itao (Hideo), Jô Odagiri (Sonoda, le fabricant de poupées), Masaya Takahashi (Keiichi, le vieil homme), Kimiko Yo (Yoshiko, jeune fille à la réception), Ryô Iwamatsu (Samezu, le patron du vidéo-club), Mari Hoshino (Miki, la jeune fille renfermée), Susumu Terajima (Todoroki, le policier), Sumiko Fuji (Chiyoko, la vieille dame), Tomomi Maruyama (Shinji, le père de Moe), Miu Naraki (Moe, la fille), Tasuku Emoto (Toru, l'étudiant)
  • Date de sortie : 16 juin 2010
  • Durée : 2h06

Air Doll

de Hirokazu Kore-eda

Rustine


Rustine

Air Doll, film japon­ais du XXIe siè­cle, exhume à son compte un sujet cher à la lit­téra­ture du XIXe siè­cle : par mir­a­cle, la vie est insuf­flée à un pan­tin qui cherche à s’ap­pro­prier une part d’hu­man­ité.

C’est, si l’on veut, le sujet de Pinoc­chio ou de L’Homme au sable. On ne peut le sépar­er de la nais­sance et de l’ex­pan­sion des sociétés indus­trielles. En con­frontant la nature humaine à un œil mécanique con­scient, ces fables inter­ro­gent sa pré­ten­due vacuité (le pan­tin n’a pas d’âme), sa ten­dance à l’asservisse­ment (l’homme assu­jet­tit ses créa­tures) et à la réi­fi­ca­tion (son devenir-chose). Le pan­tin tend un miroir froid et tech­nique à une human­ité en perte d’af­fects, de spir­i­tu­al­ité et de sen­ti­ments (puisqu’elle s’en­gage juste­ment, tête bais­sée, dans la voie tech­nique). Mais il existe aus­si, dans ces réc­its, une véri­ta­ble fas­ci­na­tion pour les machines — il ne faut pas oubli­er la grande vogue des auto­mates, à l’époque — aux­quelles on accorde des pou­voirs mag­iques et qu’on insère dans de véri­ta­bles fan­tas­magories. Le XIXe siè­cle est un siè­cle de tran­si­tion : à la fois tech­nique et mag­ique. Bref, il y a tou­jours eu deux faces aux his­toires de pan­tins : l’une, fable morale, et l’autre, tro­pisme déviant pour l’ob­jet. Une forme d’at­ti­rance-répul­sion, en somme.

Chez Kore-eda, l’his­toire reste à peu près la même. À cette dif­férence près qu’il s’empare d’une réal­ité con­tem­po­raine : la pro­duc­tion indus­trielle de poupées sex­uelles, tou­jours plus per­fec­tion­nées dans leur ressem­blance au corps humain. Le film s’at­tache à un mod­èle en passe de ringardi­s­a­tion, avec valve trans­par­ente sur le ven­tre et frange de jonc­tion en plas­tique sur les côtés. Elle sert de con­jointe fic­tive à un quar­an­te­naire soli­taire qui lui fait, en ren­trant du boulot, la con­ver­sa­tion, le repas et l’amour. Un beau jour, elle prend vie et prof­ite de ses absences pour sor­tir dans le quarti­er. Kore-eda entend ain­si traiter du triste état des rap­ports humains dans nos méga­lopoles mod­ernes (dis­ons, post-indus­trielles) : mis­ère sex­uelle, esclavagisme (son pen­dant), soli­tude, néant intérieur, repli sur soi et asservisse­ments quo­ti­di­ens.

On con­naît Kore-eda comme le cinéaste strict de Nobody Knows et Still Walk­ing. Il nous livre avec Air Doll son film qui nous pose le plus prob­lème, un film com­plète­ment bipo­laire, comme le lais­sait sup­pos­er son sujet. Son tal­ent se four­voie régulière­ment dans cette impasse qui, il faut bien recon­naître, lui pendait au nez depuis quelques films : la Poésie. Une peste tenace, com­plète­ment réd­hibitoire. On sen­tait bien, quelque part, que le sen­ti­men­tal­isme rigide de Kore-eda, son atten­tion portée à des moments trop mignons, aux petits riens, son souci de nap­per ses images d’une musique cocasse et émou­vante, risquaient à chaque instant de le tir­er sur les chemins neu-neu de la Poésie. Il y avait échap­pé par une cer­taine sauvagerie. Là, il y tombe, allè­gre­ment. Le prob­lème tient à ce que, choi­sis­sant le mer­veilleux au détri­ment du fan­tas­tique — la vie de la poupée est con­sid­érée comme réelle — soit la croy­ance totale au détri­ment du doute, Kore-eda laisse cohab­iter deux façons antin­o­miques d’ap­préhen­der son sujet : le pre­mier degré et la métaphore.

La pre­mière réac­tion, fort légitime, devant le mer­veilleux est d’y chercher une sub­tile métaphore. Ici, non seule­ment elle existe mais elle reste assez lis­i­ble : cette poupée qui ne par­le pas, qui ne bouge pas, qui reste bien sage­ment à la place qu’on lui attribue, qui porte les habits du fan­tasme mas­culin, qui ne résiste jamais au moin­dre assaut sex­uel, n’est autre que la femme (japon­aise ou autre) soumise se con­for­mant au regard des hommes et, si l’on veut, de la société. Femmes du Caire de Yous­ry Nas­ral­lah par­lait, il y a peu, exacte­ment de la même chose. Air Doll décrit donc l’éveil de sa poupée en titre, la nais­sance d’une volon­té indi­vidu­elle, sa décou­verte du monde et des êtres qui l’en­tourent. Nozo­mi — c’est ain­si que la nomme son pro­prié­taire — ne se tient finale­ment pas si loin de la Femme de trente ans balza­ci­enne, dans le sens où elle représente un ancien mod­èle qui, au seuil de l’âge, prend con­science de son exis­tence jusqu’alors muette et s’ou­vre à un désir d’é­man­ci­pa­tion. Elle avoi­sine aus­si la Cléo d’Ag­nès Var­da qui, elle, n’avait pas besoin d’ar­gu­ment mer­veilleux pour com­mencer à ouvrir les yeux. Seule­ment, voilà : la métaphore, lorsqu’elle n’est pas suff­isam­ment jugulée, dévie trop facile­ment sur la Poésie, son plus immé­di­at sou­tien. Et le film de som­br­er dans une irrécupérable lour­deur.

Com­prenons-nous bien : il ne s’ag­it pas pour nous d’af­firmer que le ciné­ma est inca­pable de poésie. Le ciné­ma a sa poésie pro­pre, imma­nence du réel qui ne peut être cap­tée qu’à con­di­tion qu’on ne l’ex­tirpe pas au for­ceps des choses filmées, qu’on ne presse pas ces choses comme des cit­rons pour l’en extraire. Elle ne se décide pas a pri­ori : elle survient ou pas. Elle n’est pas une essence con­tenue dans les choses qu’on filme ; elle appar­tient au geste filmique, à la façon dont il appréhende ces choses, ou au mon­tage d’im­ages qui peu­vent bien être cha­cune com­plète­ment dépourvues de poésie. La Poésie, elle — qu’on pour­rait appel­er “volon­té osten­ta­toire de poésie organ­isée” — fonc­tionne tou­jours de la même manière. Un cinéaste (Kus­turi­ca par exem­ple) trou­ve quelque chose joli et souhaite sig­ni­fi­er cette joliesse à son spec­ta­teur. Alors, dans sa mise en scène, il met tout en œuvre pour nous prou­ver le bien-fondé de son goût, pour jus­ti­fi­er sa déci­sion : l’élec­tion de cette chose au détri­ment des autres. La chose filmée n’ex­iste plus en tant que telle, mais en tant que signe de beauté. La Poésie est tou­jours la mise en scène d’un regard (un inno­cent, enfant, poupée, ani­mal, transfuge du cinéaste, regarde le monde et trou­ve ça beau). Un regard qui a déjà décidé que “c’é­tait beau” et qui doit nous prou­ver qu’en effet, “c’est beau”. La Poésie n’est rien d’autre, trans­posée dans le lan­gage ciné­matographique, qu’une forme de tau­tolo­gie.

Alors quand dans Air Doll, la poupée vivante voit un bal­lon s’en­v­ol­er dans le ciel, tra­verse Tokyo toute ébaubie au cours d’un abom­inable mon­tage-séquence, ren­con­tre un clochard philosophe sur un banc qui se risque à quelques sen­tences lour­des de sens, le tout sur une infâme musique Poé­tique, on ne trou­ve rien de plus redon­dant et, par con­séquent, de plus éner­vant.

C’est là qu’in­ter­vient le retour prov­i­den­tiel du pre­mier degré. Nozo­mi, prof­i­tant des absences de son maître, sort dans la rue, ren­con­tre plein de per­son­nes et se trou­ve un tra­vail dans un vidéo-club. Jusque là, en dehors de quelques petites saynètes cocass­es où, par exem­ple, elle se regon­flait à l’aide d’une pompe, on avait un peu oublié sa nature de poupée gon­flable. Elle aurait tout aus­si bien pu débuter en tant que grille-pain, sèche-cheveux ou tire-bou­chon, on com­pre­nait de toute façon l’essen­tiel : qu’elle pas­sait de l’é­tat d’ob­jet désiré à celui de sujet désir­ant. Mais le film nous rap­pelle à l’or­dre d’une manière bru­tale lorsque Nozo­mi perce son enveloppe plas­tique et se dégon­fle devant son col­lègue, cinéphile intro­ver­ti. On saisit alors qu’Air Doll, sous la lour­deur de sa métaphore, nous cachait quelque chose. Et si le film n’avait été, depuis le début, que l’his­toire d’un objet ? L’his­toire aus­si logique que cru­elle d’un objet bête et méchant. Logique : la poupée ne prend vie que parce que son maître lui prête vie, une vie com­pen­satoire et indue, vouée à combler le vide de son exis­tence. Il lui par­le, il organ­ise autour d’elle une fausse vie de cou­ple. Du coup, tout se passe comme si elle le pre­nait au mot, alors qu’il ne fai­sait que négoci­er avec sa soli­tude. On sen­ti­rait presque, der­rière cette nais­sance, le rire nar­quois d’un mau­vais génie accom­plis­sant le vœu par trop pré­cip­ité d’un minable, impro­pre à désir­er et donc désir­ant mal.

Dès que le film se posi­tionne du côté de l’al­ié­na­tion — là où l’on ne peut plus revenir à la nor­mal­ité, par­adis per­du — dès qu’il entérine toute la dis­tance qui sépare l’ob­jet des hommes, en prenant cette dis­tance au sérieux, il accouche de ses meilleures scènes. Voyez celle où Nozo­mi se dégon­fle au vidéo-club : sa con­sis­tance plas­tique et le vide qu’elle cou­vre nous sont vio­lem­ment rap­pelés par les plis qui s’y for­ment avec force grince­ments ; très vite, son corps devient un tas informe ; sa petite culotte baille et ne cou­vre plus son intim­ité de bau­druche, dévoilée crû­ment aux yeux de son ami. Voyez le pas­sage suiv­ant où son col­lègue, après avoir scotché sa plaie, la regon­fle par la valve incrustée dans son nom­bril : à chaque res­pi­ra­tion, il lui insuf­fle air et vie jusqu’à l’ivresse, jusqu’à ce que les joues de Nozo­mi rosis­sent de ce partage de flu­ides. Voyez ce moment où Nozo­mi, poupée domes­tique accou­tumée à l’esclavage sex­uel, se donne sans hésiter à son patron : après le coït, elle retire son vagin arti­fi­ciel et le lave au savon. Et cet autre pas­sage, encore, où Nozo­mi décou­vre la joie de vivre en jetant sa pompe à air aux ordures ; elle ren­tre alors dans le domaine du périss­able et accède à la mor­tal­ité. Air Doll atteint ses pics dès qu’il s’oriente vers l’ex­pres­sion d’une triv­i­al­ité pro­pre à la ren­con­tre des corps naturels et arti­fi­ciels ; en trai­tant leur hygiène dans le détail, il accède à une forme acide de cru­auté, mi-amusée, mi-effrayée, à une vio­lence fig­u­ra­tive qui traduisent mieux que tout le malaise et la soli­tude du con­tem­po­rain.

Kore-eda, on le sent, n’est pas à l’aise dans ce reg­istre. À con­ter cette his­toire d’un objet ren­du vivant par les carences des hommes, il s’a­vançait vers une fin ter­ri­ble, absurde et grand-guig­no­lesque, pos­si­ble­ment mag­nifique s’il avait pris soin de s’ar­rêter à temps. Mais il gâche tout par l’af­freux retour de la Poésie. Le cinéaste aurait dû retenir ceci des sur­réal­istes — qui n’au­raient pas boudé le sujet — que s’en tenir sim­ple­ment à l’in­con­gruité d’une poupée gon­flable, lancée dans un proces­sus de vie en société, en ren­voy­ait mieux que tout le code, les vices, le pro­to­cole rit­u­al­isé et les dys­fonc­tion­nements. On aurait rêvé d’un tel film dans les mains d’un Buñuel.

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