© Summit Entertainment
Démineurs

Démineurs

de Kathryn Bigelow

  • Démineurs
  • (The Hurt Locker)
  • États-Unis2008
  • Réalisation : Kathryn Bigelow
  • Scénario : Mark Boal
  • Image : Barry Ackroyd
  • Son : Paul N.J. Ottosson
  • Montage : Bob Murawski, Chris Innis
  • Musique : Marco Beltrami, Buck Sanders
  • Producteur(s) : Kathryn Bigelow, Mark Boal, Nicolas Chartier, Greg Shapiro
  • Interprétation : Jeremy Renner (sergent-chef William James), Anthony Mackie (sergent J.T. Sanborn), Brian Geraghty (démineur Owen Elridge), Guy Pearce (sergent Matt Thompson), Ralph Fiennes (chef de section), David Morse (colonel Reed), Evangeline Lilly (Connie James)
  • Distributeur : Summit Entertainment
  • Date de sortie : 23 septembre 2009
  • Durée : 2h04

Démineurs

de Kathryn Bigelow

Héros ?


Héros ?

Après une dizaine de films de gen­res var­iés (Point Break, Aux fron­tières de l’aube, K‑19 : le piège des pro­fondeurs), Kathryn Bigelow se base sur le témoignage de son coscé­nar­iste pour relater le quo­ti­di­en des démineurs de l’armée améri­caine en Irak. Con­traire­ment à la plu­part des films sur le con­flit actuel, elle évac­ue en grande par­tie un mes­sage poli­tique direct. L’individu est le cen­tre et lui seul ren­voie sur l’action col­lec­tive. Le réc­it, pris frontale­ment ou non, puise toute sa force dans les actes, non dans les dis­cours. Ce qui donne un film bâtard, moins déton­nant qu’agréablement éton­nant.

Au début il y a une sorte de Wall‑E, robot sol­dat qui s’avance sur une avenue défon­cée de Bag­dad, tan­tôt en vue sub­jec­tive par son œil caméra, tan­tôt en plan large au milieu des pieds qui s’enfuient. Il s’avance avec la droi­ture et la mod­estie de l’acier vers ce qui s’annonce bien être une bombe, un des engins arti­sanaux posés quo­ti­di­en­nement en Irak et qui ne font l’actualité que lorsqu’ils explosent. En retrait, abrités à quelques cen­taines de mètres, des sol­dats diri­gent l’objet en blaguant.

Réminis­cences de ce qu’a été, avant que la guéril­la ne devi­enne un mode d’action général­isé, la guerre con­tem­po­raine, celle des machines pro­pres, vieille utopie para­doxale de la guerre sans mort à laque­lle on fit briève­ment sem­blant de croire. Sur le bord d’une voie fer­rée, la bombe a été iden­ti­fiée, le robot traîne main­tenant un char­i­ot qui la déclenchera une fois la zone sécurisée. Mais la roue casse, le char­i­ot reste en rade, fin de la machine. Thom­son, démineur, enfile ses habits de plomb, son casque et sa tunique puis s’avance dans le sable volant, lente­ment sous le poids de sa cara­pace. On est en plein west­ern, l’homme face à l’explosif, et la fig­ure du duel ne cessera de sur­gir tout au long du film. Plus l’étirement est long, plus le défer­lement est bon. Principe que dans un autre genre Taran­ti­no ne renie pas, si l’on accepte de rem­plac­er l’harmonica par le bavardage. Sauf qu’ici la plu­part du temps il n’y a rien du film d’action. La con­clu­sion du démi­nage se sol­dant par une réus­site, la bombe rede­vient un tas de fer­raille par­mi les gra­vats.

Le pre­mier atout de Démineurs est de clouer sur place le spec­ta­teur, dans la ter­reur du mau­vais fil, de la fatale mau­vaise manip­u­la­tion. Mais Kathryn Bigelow désamorce toute jouis­sance, frus­tre son pub­lic en lui sucrant l’explosion tant atten­due, même lorsque tout le monde est à l’abri. La réal­isatrice reste droite dans son atten­tion non à un mes­sage direct comme De Pal­ma avec Redact­ed, mais à l’expérience d’un quo­ti­di­en héroïque et ce qu’il pro­duit sur celui qui le décou­vre. Réal­isme, caméra à l’épaule (et mélange super 16mm et HD du directeur de la pho­togra­phie Bar­ry Ack­royd, con­nu pour son tra­vail avec Ken Loach et sur Vol 93), refus de l’esthétisation liée au genre, ren­dent la plongée effi­cace. La plu­part des films sur l’Irak sont plus du côté de l’arrière que du front, et plus du côté du poli­tique, que de l’individuel. Bigelow met son réc­it au cœur de la zone de guéril­la, en s’appuyant sur son co-scé­nar­iste Mark Boal, qui a passé un an en Irak avec une brigade anti­bombe. Le tour­nage, lui, a été fait en Jor­danie et l’impression doc­u­men­taire n’est qu’un moteur pour plonger en sit­u­a­tion. Dif­fi­cile dans tous les cas d’aborder Démineurs sans regard poli­tique. Ici le cen­tre est le héros améri­cain au tra­vail de Sisyphe, qui pour­rait vite en apparence faire pass­er son pays pour aus­si héroïque que lui. Mais les mou­ve­ments des hautes sphères poli­tiques qui déci­dent pour les mass­es, sont ici totale­ment ignorés, à con­trario d’une cer­taine mode dans une frange com­mer­ciale du ciné­ma améri­cain. Le film est terre à terre, au plus près de l’individu. Et quoi de plus logique, face au dan­ger, d’être ramené à sa petite per­son­ne.

Mais ce héros — le ser­gent James — n’est pas si sim­ple, et c’est ce qui sauve le film, lui fait dépass­er la ques­tion idéologique et nom­bre de scènes faibles. Tous les sol­dats sont des volon­taires, qui décomptent avec angoisse les jours à tenir avant la fin de leur mis­sion, mais plusieurs finale­ment ne peu­vent s’en pass­er. Non pas parce que la guerre est addic­tive, mais parce que leur vie aux États-Unis est d’une tor­peur étouf­fante. Ce choix de par­tir à la guerre, pour ces tous jeunes hommes, rap­pelle presque ceux qui entre 1950 et 1970 pre­naient la route. Les idéolo­gies changent, pas l’étouffement qui pousse au départ. L’image, peu mise en avant, est pour­tant bien présente, et ce héros de guerre dont les scalps sont des déto­na­teurs — rôle para­dox­al du sol­dat démineur qui ne tue pas — ne se dépar­tit pas de la mar­gin­al­ité qui le recou­vre en présence de sa femme et de son fils. D’où d’une part un air d’inadapté chronique, de mutant qui vom­it le con­fort dont il est issu en se frot­tant au dan­ger, et d’autre part sa totale irre­spon­s­abil­ité, car­ac­tère qui s’accorde mal avec l’héroïsme.

James paraît à l’image de Bigelow : dédié à l’adrénaline, fer­mé aux enjeux indi­rects. Mais que l’on en soit ou non dérangé, il faut recon­naître à Démineurs une sin­gu­lar­ité attrac­tive mal­gré d’évidents ratés. Dès que la parole est pos­si­ble les échanges sont soient pesants pour les per­son­nages (les con­ver­sa­tions du ser­gent James avec sa famille lors du retour au pays), soit pour le spec­ta­teur (les dia­logues ratés entre Irakiens et marines). Le film est fort quand il se tait, dans les rues minées où il est impos­si­ble de savoir si les hommes accoudés aux fenêtres sont des civils ou des ter­ror­istes. On se toise, on ne se par­le pas. Cette incom­mu­ni­ca­tion est un moteur du film et de l’action, Bigelow la met sans cesse en avant par les caméras ou les lunettes des fusils qui détail­lent des sil­hou­ettes immo­biles sans pou­voir les cern­er. De même, le sus­pens tient de l’inaction, tous les sol­dats devi­en­nent des fan­tômes sans rôle pré­cis lorsque le ser­gent fou se cloître dans ses voitures explo­sives, défini­tive­ment seul.

Tran­chant sur la répéti­tion des démi­nages sans fin, une des rares scènes d’affrontement est prob­a­ble­ment la plus belle du film, lorsqu’elle tombe dans l’extrême économie. James et quelques hommes se retrou­vent blo­qués dans un ren­fon­ce­ment au milieu du désert, face à une petite mai­son à deux kilo­mètres d’où des snipers ten­tent de les attein­dre. Avec une lunette pour le ser­gent et un fusil longue portée pour son coéquip­i­er, les deux hommes amor­cent un nou­veau duel avec les ter­ror­istes cachés dans la mai­son. La dis­tance rend obsolète le canarde­ment habituel et l’action, une fois de plus, se dilate quand chaque camp tire presque moins d’une car­touche par minute de film. Balle après balle, dont l’existence ne se résume qu’à un petit nuage muet à l’horizon quelques sec­on­des après le tir, le duel devient le plus beau de Démineurs, pré­cisé­ment parce qu’il vient se loger dans un film de guerre, que la pré­ci­sion a rem­placé le nom­bre, l’individu l’armée, la ten­sion la pro­fu­sion. Plongée totale dans l’individu, plus rien d’autre n’existe, tout autre enjeu de récep­tion est vain­cu l’espace d’un instant.

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