Shirin

Shirin

de Abbas Kiarostami

  • Shirin
  • Iran2008
  • Réalisation : Abbas Kiarostami
  • Scénario : Mohammad Rahmanian
  • d'après : le conte L'Histoire de Khosrow et Shirin
  • de : Nezami Ganjavi, adaptation par Farideh Golbou
  • Image : Mahmoud Kalari, Houman Behmanesh
  • Son : Mohammad Reza Delpak
  • Montage : Abbas Kiarostami, Arash Sadeghi
  • Musique : Heshmat Sanjari, Morteza Hananeh, Hossein Dehlavi, Samin Baghchehban
  • Producteur(s) : Abbas Kiarostami, Hamideh Razavi
  • Interprétation : quatre générations de grandes actrices iraniennes, plus une étrangère
  • Étalonnage et effets spéciaux : Kambiz Safari
    Direction musicale : Manouchehr Sahbaie
    Supervision des voix : Manouchehr Esmaieli
    Chanteurs : Hossein Sarshar, Solmaz Naraghi
    Paroles chant : Sheikh Farid, Aldin Attar
    Maquillage : Mehrdad Mirkiani
    Générique : Bahman Kiarostami
  • Date de sortie : 20 janvier 2010
  • Durée : 1h32

Shirin

de Abbas Kiarostami

Triste topique


Triste topique

Que tous les ama­teurs du ciné­ma de Kiarosta­mi pren­nent garde. Ils ne doivent lire aucun papi­er sur son dernier film, Shirin, s’ils veu­lent con­serv­er une once de sur­prise lors de sa pro­jec­tion. Car en don­ner la for­mule reviendrait presque à le décrire tout entier. Mais quel mau­vais sort a donc pu trans­former ce petit frère tardif de Ten en une longue grille de mots-croisés ?

Soyons clairs. Le dernier opus du grand cinéaste iranien Abbas Kiarosta­mi regorge de beautés. En fil­mant le vis­age d’une cen­taine d’actrices assis­tant, dans une salle de ciné­ma, à la pro­jec­tion d’un film que nous ne ver­rons jamais et dont on n’entendra que la bande-son, le cinéaste apporte une pierre pré­cieuse à l’histoire des rap­ports entre images et sons et, du coup, ouvre de nou­velles pistes au réc­it ciné­matographique. Le film qui sem­ble se dérouler devant ces femmes spec­ta­tri­ces, sur un écran qui serait comme leur con­trechamp virtuel, est une adap­ta­tion d’un con­te per­san du Xe siè­cle, nar­rant les aven­tures de la princesse Shirin et du roi Khos­row. Pen­dant toute la durée du film, on suit la série d’affections que provoque la nar­ra­tion de ce film imag­i­naire (puisque hors champ) sur cette con­stel­la­tion de faciès féminins. À chaque vis­age est dédié un plan unique. À chaque coupe, on passe au vis­age suiv­ant. On vogue ain­si au gré des émo­tions provo­quées, recon­sti­tu­ant l’image du con­te par ce biais-là. Une façon de refaire le match en direct, de lier un réc­it à sa récep­tion instan­ta­née. D’où nous vient alors cette indif­férence polie devant un spec­ta­cle d’une telle qual­ité ou, devri­ons-nous dire, «le spec­ta­cle de tant de qual­ités » qu’on appelle com­muné­ment un dis­posi­tif ? À cela, il existe plusieurs répons­es.

Le prob­lème de Shirin est celui des films exces­sive­ment corsetés par leur dis­posi­tif, un dis­posi­tif inté­gral. La somme de ses qual­ités tient tout entière dans son énon­cé ou, en tout cas, s’en déduit aisé­ment. Ain­si, con­naître le principe du film revient, à peu de choses près, à se con­va­in­cre de ses ver­tus, de son intérêt, de sa per­ti­nence et ce quel que soit le côté où l’on se tient (plutôt pour ou plutôt con­tre). Comme tout repose en un dis­posi­tif inamovi­ble, il n’y a, à la rigueur, presque plus aucune dif­férence entre voir le film et se le faire racon­ter. Sa valeur se conçoit par­faite­ment par l’imagination et, comme le film s’appuie énor­mé­ment sur cette capac­ité du spec­ta­teur, une démarche rad­i­cale con­sis­terait à car­ré­ment se pass­er de le voir. On se priverait de toutes ses beautés, certes, mais on ne l’aurait pas, pour autant, moins com­pris. En ce sens, Shirin ne se dis­tingue pas des trop nom­breuses fic­tions pris­on­nières de leur scé­nario (et de leurs inter­prètes), ne par­venant jamais vrai­ment à s’en décoller. Le film de Kiarosta­mi ne serait alors que la ver­sion arty et dis­tin­guée, dis­ons, d’un Séraphine. Si bien qu’en lieu et place de la grande expéri­men­ta­tion atten­due, on se retrou­ve face à un académisme timide, un poil paresseux, pas désagréable mais plus déco­ratif qu’autre chose. Il n’existe, entre le dis­posi­tif (théorique) de Shirin et la vision de Shirin, pas plus de dif­férence qu’entre une réac­tion chim­ique posée sur le papi­er et sa réal­i­sa­tion effec­tive dans les con­di­tions du lab­o­ra­toire. C’est-à-dire, tout au plus, quelques scories nég­lige­ables, quelques mil­ligrammes d’imprévu. Une Juli­ette Binoche qui appa­raît voilée au détour d’un plan. Est-ce suff­isant ?

C’est d’autant plus déroutant que Kiarosta­mi nous avait lais­sés avec Ten, mag­nifique film-dis­posi­tif et œuvre-clé de la décen­nie écoulée. Avec deux petites caméras numériques posées à l’avant d’un taxi – le champ sur la con­duc­trice, le con­trechamp sur le pas­sager – et autant de tra­jets dans les rues de Téhéran que de séquences, Kiarosta­mi dyna­mi­tait alors les notions admis­es de mise en scène, là où elles en étaient arrivées après vingt ans de maniérisme inten­sif. Celle-ci ne tenait plus tant aux mou­ve­ments de la caméra qu’à l’organisation stratégique de ce qui advient au-devant d’elle, à ren­dre pos­si­bles les con­di­tions de l’événement. Force est de con­stater que, dans Shirin, le dis­posi­tif ne con­duit qu’à un face-à-face par trop pro­gram­ma­tique entre les spec­ta­teurs de la salle et ces spec­ta­tri­ces asser­men­tées. S’il devient vite pal­pa­ble que le « film dans le film » n’existe pas et que, elles comme nous, nous écou­tons la même bande-son, quelque chose comme un piège se referme sur le spec­ta­teur. Alors certes, l’écran, devenu fine mem­brane, ouvre sur un dou­ble fan­tas­ma­tique de la salle où seraient con­cen­trées celles que nous, occi­den­taux, ne voulons pas voir – les femmes voilées – et que le patri­ar­cat iranien relègue au sec­ond plan – les femmes. Certes, le vis­age reste ce paysage affec­té et affec­tant, cette sur­face qui a la puis­sance de se fon­dre avec le « champ ciné­matographique ». Certes, cette foule de vis­ages se change elle-même en sur­face de pro­jec­tion, où se lit quelque chose de plus, quelque chose de moins, quelque chose d’autre que la sim­ple his­toire de la princesse (l’imaginaire nation­al, la coupe psy­chologique d’un pays). Mais le con­te est à ce point dif­frac­té par cet échafaudage théorique qu’il ne saurait arriv­er à bon port. Pour s’en con­va­in­cre, il n’y a qu’à écouter l’in­ter­pré­ta­tion que les voix de la bande-son don­nent des per­son­nages légendaires, désar­mante de naïveté.

Dès lors, on ne peut s’empêcher de trou­ver dans l’usine à gaz de Kiarosta­mi quelque regret d’exister face à cette forme pop­u­laire, à cette frontal­ité de l’épopée, face à cette si évi­dente et si flu­ide nar­ra­tion du con­te. De ce ter­ri­ble face-à-face avec la tra­di­tion orale d’une nation, le ciné­ma sort vain­cu. Il ne trou­ve pas ici matière à jus­ti­fi­er sa présence. Il est de trop, il gêne. Kiarosta­mi, pen­dant qua­tre-vingt-douze min­utes, prend acte de son impos­si­bil­ité à filmer un réc­it au pre­mier degré. Or, il n’est pas de plus triste spec­ta­cle que celui qui vous chu­chote à l’oreille : « je ne devrais pas exis­ter ».

P. S. : Un avis plus favor­able à Shirin est aus­si disponible.

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