Festival International du Film de La Rochelle, 37e édition

Festival International du Film de La Rochelle, 37e édition

de Jacques Doillon, Nuri Bilge Ceylan, Joseph Losey, Ladislas Starewitch

  • Festival International du Film de La Rochelle, 37e édition
  • Date : du 26 juin au 6 juillet 2009

Festival International du Film de La Rochelle, 37e édition

de Jacques Doillon, Nuri Bilge Ceylan, Joseph Losey, Ladislas Starewitch

Bilan de l'édition 2009


Bilan de l'édition 2009

La Rochelle, ce n’est pas seule­ment une belle ville et un début d’été radieux, c’est aus­si un superbe fes­ti­val qui, depuis 37 ans, fait venir chaque année quelque deux cents films de toutes les épo­ques et de tous les pays. Dix jours de curiosités et de sur­pris­es – de décep­tions aus­si, par­fois (et pourquoi pas ?) –, ryth­més par une pro­gram­ma­tion aus­si hétérogène que cap­ti­vante. Retour sur une édi­tion qui s’est achevée le 6 juil­let.

Ce qui frappe d’abord au fes­ti­val de La Rochelle, c’est que l’absence de com­péti­tion se ressent jusque dans la manière d’apprécier les films. À Cannes, on adore où on déteste ; il faut des juge­ments rapi­des et rad­i­caux, aigu­il­lés par la per­spec­tive de la Palme. À La Rochelle, où aucun prix n’est décerné, règne un air de vacances et de tran­quil­lité ; il se traduit à la fois par un grand respect des films pen­dant leur pro­jec­tion (il est très rare que des spec­ta­teurs quit­tent la salle, ou même qu’on les entende bronch­er), et par une éton­nante mesure – que d’aucuns prendraient pour de la mol­lesse – dans les dis­cus­sions qui s’ensuivent. On est là pour pren­dre du plaisir avant d’être là pour juger. Aus­si serait-il mal­venu de décrier la pro­gram­ma­tion de cette année ; s’il lui est arrivé d’être plus con­va­in­cante, elle ne man­quait cepen­dant ni d’intérêt, ni de richesse – au point qu’il sera dif­fi­cile de ren­dre compte de toute sa diver­sité en quelques para­graphes.

Le grand nom «clas­sique» con­vo­qué cette année par le fes­ti­val, après John Ford en 2007 et Nicholas Ray en 2008, a été celui de Joseph Losey. De Losey, dont la car­rière com­mence aux États-Unis pour se pro­longer en Grande-Bre­tagne au moment de la chas­se aux sor­cières, dont il fut l’une des plus notoires vic­times dans les années 1950, on retien­dra surtout Mon­sieur Klein, œuvre maîtresse, aboutisse­ment d’un dou­ble intérêt pour l’ellipse et pour le fan­tasme. À tra­vers l’enquête kafkaïenne d’un homme qui recherche dés­espéré­ment son homonyme, qui est juif, Mon­sieur Klein dresse un por­trait pas­sion­nant de la France de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, et de la dif­fi­culté à y con­stru­ire et à y assumer une iden­tité. Acci­dent et The Ser­vant, tous deux écrits par Harold Pin­ter et inter­prétés par Dirk Bog­a­rde, sont tout aus­si intéres­sants. Losey trou­ve avec Bog­a­rde l’incarnation d’une intel­li­gence tor­turée et secrète qui man­quait au très physique et très expres­sif Stan­ley Bak­er, comé­di­en fétiche des années 1950 ; et les scé­nar­ios tra­vail­lent l’ambiguïté per­ma­nente des désirs et des pul­sions, tout en se main­tenant con­stam­ment à la lisière de la réal­ité et du délire. Restent, toute­fois, quelques décep­tions, liées d’une part à une mise en scène sou­vent démon­stra­tive et voy­ante, d’autre part à la dif­fi­culté de Losey à con­stru­ire de véri­ta­bles per­son­nages féminins. Icônes sou­vent muettes, liss­es (Jacque­line Sas­sard dans Acci­dent) ou vénéneuses (Jeanne More­au dans Eva), les femmes chez Losey dépassent rarement le statut d’objet regardé, désiré, fan­tas­mé. À l’exception notable, non pas du Mes­sager (où le per­son­nage de Julie Christie, tout intéres­sant qu’il soit, souf­fre juste­ment d’un traite­ment encore trop super­fi­ciel), mais de Mai­son de poupée, adap­ta­tion de la célèbre pièce d’Ibsen, con­sid­érée comme un emblème du fémin­isme… mais dont la mise en scène reste bien sage et con­ven­tion­nelle, et somme toute assez déce­vante.

Plus sur­prenante a été la rétro­spec­tive con­sacrée aux frères Prévert (Jacques et Pierre), notam­ment parce qu’elle atti­rait l’attention sur cette activ­ité aus­si més­es­timée qu’essentielle qu’est l’écriture de scé­nar­ios. Côté Pierre, on a pu redé­cou­vrir L’affaire est dans le sac ou encore Voy­age-sur­prise, films éton­nants de loufo­querie et d’audace, écrits par Jacques, réal­isés par Pierre, et trop rarement vis­i­bles. Côté Jacques, revoir coup sur coup des films écrits pour Carné (Le jour se lève, Le Quai des brumes, Les Enfants du Par­adis…) ou Renoir (Le Crime de Mon­sieur Lange), des raretés de Chris­t­ian Jaque (L’Enfer des anges) ou de Richard Pot­ti­er (Si j’étais le patron), a fait éclater une mag­nifique cohérence de style, de thèmes, de point de vue. Le style, c’est celui – comme le rap­pelait le cri­tique N.T. Binh, citant Michel Chion, en présen­tant Les Enfants du Par­adis – d’un poète à l’écriture sin­gulière, et recon­naiss­able d’un genre à l’autre, de la chan­son au scé­nario. Phras­es cour­tes, sim­ples, qui fuient la coor­di­na­tion et ne craig­nent pas la répéti­tion («Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aus­si grand amour»…) jalon­nent des films qui, tout dif­férents qu’ils soient les uns des autres, ont pour eux une for­mi­da­ble unité de ton. Les thèmes se font con­stam­ment écho, du trav­es­tisse­ment de Jou­vet-ecclési­as­tique en Écos­sais (Drôle de drame) à celui de Jules Berry-édi­teur infâme… en ecclési­as­tique (Le Crime de Mon­sieur Lange), du crime de Lange à celui de Gabin dans Le jour se lève, de la jeune fille orphe­line et soli­taire de L’Enfer des anges à celle qu’incarnait trois ans plus tôt la Michèle Mor­gan du Quai des brumes. Le point de vue, impos­si­ble à résumer en quelques lignes, ne saurait être évo­qué qu’en citant Michel Pic­coli ; venu présen­ter, en bon fidèle du fes­ti­val, la pro­jec­tion de Drôle de drame, il s’est adressé à tous ceux qui aimaient «l’irrévérence, l’irrespect, la farce». L’audace d’une pen­sée sin­gulière et anti-con­ven­tion­nelle, donc.

Deux rétro­spec­tives plus iné­gales venaient s’ajouter à ces deux incon­tourn­ables. La rétro­spec­tive con­sacrée à Ladis­las Stare­witch a fait décou­vrir l’œuvre d’un créa­teur sin­guli­er, auteur, si l’on peut dire, d’un «ciné­ma d’animation de mar­i­on­nettes», auquel on doit notam­ment une ver­sion du Roman de Renard (1937). La dernière rétro­spec­tive, «Faites-vous hyp­no­tis­er» (dont il faut recon­naître l’astuce de l’intitulé, jolie invi­ta­tion à un fes­ti­val fait d’envoûtement et d’oubli), pro­po­sait une sélec­tion de films muets autour du thème de l’hypnose – sélec­tion assez iné­gale, faite de raretés sou­vent déce­vantes (Tril­by de Mau­rice Tourneur, Le Mon­treur d’ombres d’Arthur Robi­son), et de clas­siques tou­jours plaisants à revoir (Le Cab­i­net du Doc­teur Cali­gari de Robert Wiene, Les Vam­pires de Feuil­lade).

Dans la série des «hom­mages» ren­dus chaque année à des réal­isa­teurs ou acteurs en leur présence, il faut recon­naître l’intérêt de la sélec­tion de films de Doil­lon (qui, rap­pelons-le, avait eu droit à une rétro­spec­tive com­plète à la Ciné­math­èque il y a trois ans). Ses films gag­nent à être rassem­blés, tant ils se répon­dent, mal­gré ou grâce à leurs dif­férences de tonal­ités et d’enjeux (des films comme Comédie ! et La Fille prodigue, con­stru­its autour de la même actrice – Jane Birkin – en décli­nent deux facettes diamé­trale­ment opposées, de la vital­ité à la dépres­sion). Une même exi­gence, plus ou moins réussie selon les films, les unit : comme s’il s’agissait de laiss­er autant de place que pos­si­ble aux comé­di­ens et à leur parole, à l’échange dia­logué et à tout ce qu’il sug­gère para­doxale­ment d’incapacité à dire les choses frontale­ment. Grand directeur d’acteurs, Doil­lon est aus­si un grand directeur de mots.

Enfin, l’hommage à Nuri Bilge Cey­lan a per­mis de revoir ses mag­nifiques Cli­mats, et les films qui ont jalon­né son par­cours (La Petite Ville, Uzak…) jusqu’à cette réus­site douce-amère, superbe­ment pho­tographiée et inter­prétée, et dans laque­lle chaque explo­sion de vio­lence rend le silence qui l’entoure d’autant plus pesant – et sig­nifi­ant. La Turquie était à l’honneur cette année puisque, en plus de l’hommage à Cey­lan (qui était égale­ment présent au fes­ti­val Paris-Ciné­ma), La Rochelle a pro­jeté, pour l’ouverture de la sai­son turque en France, My Only Sun­shine, de Reha Erdem – film qui, comme ceux de Cey­lan, fait la part belle à la fois à la con­tem­pla­tion et à l’ellipse, mais qui, mal­gré une indé­ni­able réus­site esthé­tique, souf­fre sans doute d’un rythme fondé sur une répéti­tion et un ressasse­ment assumés, mais pas tou­jours con­va­in­cants.

C’est le pro­pre des bons fes­ti­vals : il est impos­si­ble de tout y voir, et de par­ler de tout. Citons, par­mi les grands oubliés de ces quelques para­graphes, le Norvégien Bent Hamer et ses remar­quées Kitchen Sto­ries, ain­si qu’un cer­tain nom­bre d’avant-premières et de réédi­tions, qui ont per­mis notam­ment de décou­vrir le très beau film de Mia Hansen-Løve (Le Père de mes enfants), celui d’Elia Suleiman (The Time That Remains, en com­péti­tion à Cannes), ou encore la réédi­tion du très rare Scènes de chas­se en Bav­ière, réal­isé en 1969 par Peter Fleis­chmann, et qui avait dis­paru depuis longtemps. Autant de films qui sor­tiront prochaine­ment en salles, et dont La Rochelle a don­né un avant-goût : le ciné­ma, heureuse­ment, ne s’ar­rête pas avec les fes­ti­vals. À suiv­re, donc…

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