La Frontière de l’aube

La Frontière de l’aube

de Philippe Garrel

  • La Frontière de l’aube
  • France2008
  • Réalisation : Philippe Garrel
  • Scénario : Marc Cholodenko, Arlette Langmann, Philippe Garrel
  • Image : Willy Lubtchansky
  • Montage : Yann Dedet
  • Musique : Jean-Claude Vannier, Didier Lockwood (violon)
  • Producteur(s) : Conchita Airoldi, Dino Di Dinosio, Édouard Weil
  • Interprétation : Louis Garrel (François), Laura Smet (Carole), Clémentine Poidatz (Eve), Olivier Massart (le père d’Eve), Emmanuel Broche (Jean-Jacques), Éric Rulliat (le mari de Carole), Juliette Delègue (Nathalie)...
  • Distributeur : Les Films du Losange
  • Date de sortie : 8 octobre 2008
  • Durée : 1h45

La Frontière de l’aube

de Philippe Garrel

L'Aurore revient


L'Aurore revient

Voilà une tra­di­tion can­noise dont on aimerait franche­ment se pass­er: celle des huées. C’est ce qui s’est passé à la fin de chaque pro­jec­tion de La Fron­tière de l’aube: une nuée de huées sur lesquelles les applaud­isse­ments ont eu du mal à pren­dre le dessus. Lais­sons de côté les grincheux, les râleurs, les insen­si­bles. Car le dernier film de Philippe Gar­rel est d’une telle per­fec­tion plas­tique, d’une beauté si sai­sis­sante et met en scène des acteurs si incroy­ables qu’on voudrait jeter aux lions tous ceux qui n’ont pas voulu se laiss­er porter par cette his­toire.

La Fron­tière de l’aube est une his­toire d’amour fou, comme la qua­si-total­ité des films de Gar­rel d’ailleurs. Mais celui-ci est peut-être encore plus ambitieux dans le temps du réc­it, puisqu’il se pro­pose d’aborder tout à la fois la nais­sance de l’amour, la perte de l’amour, la résig­na­tion à la pas­sion, puis le retour vers ce pre­mier amour. François (Louis Gar­rel), jeune pho­tographe, tombe amoureux de Car­ole (Lau­ra Smet), actrice sur laque­lle il doit réalis­er un reportage. Ces amants-là, à qui Gar­rel et Smet ne don­nent pas seule­ment chair, mais une force et une émo­tion incroy­ables, sont prob­a­ble­ment l’un des plus beaux cou­ples de ciné­ma de ces dernières années. Illu­minés par le mag­nifique tra­vail du chef opéra­teur Willy Lubtchan­sky, Louis / Lau­ra, François / Car­ole habitent l’écran de leurs regards qui parvi­en­nent à faire pass­er toutes les émo­tions. Gros plans, peaux translu­cides, regards som­bres, étreintes pudiques – la nudité de Lau­ra Smet n’est jamais mon­trée à l’écran – dia­logues théorisant l’amour pla­cent l’histoire du cou­ple sous le sceau du feu de la tragédie.

Puis, rideau sur François et Car­ole. La jeune femme se laisse dis­paraître, le jeune homme se lance dans une nou­velle his­toire. Mais la sec­onde par­tie du film, mag­nifiée par la présence de Clé­men­tine Poi­datz en nou­velle amante représen­tant l’engagement (l’enfant, la présen­ta­tion à la famille, le mariage), reste imprégnée, lit­térale­ment, du spec­tre de Car­ole. Mangé, vam­pirisé par le sou­venir de cette pas­sion, François devient le jeu d’apparitions du fan­tôme de Car­ole dans le miroir. Appari­tions fan­tas­tiques qui ont donc été la risée de spec­ta­teurs tristes et irre­spectueux. Car La Fron­tière de l’aube est un film pro­fondé­ment roman­tique, dans le sens plein du terme, un roman­tisme noir, très 19ème siè­cle, inspiré d’une nou­velle de Théophile Gau­ti­er, Spirite. Et il faut vouloir se laiss­er porter par cette source d’inspiration, laiss­er venir à soi la plus pure fic­tion, le plus pur fan­tasme, pour attein­dre l’essence du film.

L’essence du roman­tisme, mais aus­si un souf­fle de révolte, tra­vail­lent La Fron­tière de l’aube. « Quand le dernier sur­vivant de la deux­ième guerre mon­di­ale mour­ra, com­mencera la troisième guerre mon­di­ale », dit François, en écho à la voix off de Car­ole, sur son lit d’hôpital psy­chi­a­trique, qui évoque une révo­lu­tion sans une goutte de sang. Théorie de la révo­lu­tion, théori­sa­tion de l’amour, qui voudrait que les rup­tures soient aus­si belles que les débuts, intel­lec­tu­al­i­sa­tion des tour­ments de François par son meilleur ami. Tout ceci aurait pu plomber le film. Mais il s’en dégage aus­si un cer­tain humour, des envolées plus sere­ines, dues au jeu de Louis Gar­rel: le fils du réal­isa­teur déploie insi­dieuse­ment un décalage, une non­cha­lance par­fois, oscil­lant entre grav­ité et légèreté. Tous ces élé­ments, et bien d’autres encore, font qu’on ne peut décem­ment pas résumer La Fron­tière de l’aube aux appari­tions fan­toma­tiques. On en retient avant tout trois inter­prètes excep­tion­nels, une lumière irra­di­ante qui brûle tout (nos cer­ti­tudes, notre fac­ulté de raison­ner, nos repères), et une façon si par­ti­c­ulière de filmer Paris, comme une ville sans cesse à la fron­tière du néant, sans ciel, sans hori­zon.

Il se dis­ait qu’un jury présidé par Sean Penn ne pou­vait pas don­ner la Palme d’or à autre chose qu’un « film poli­tique ». C’est ce qu’il a fait avec Entre les murs. De ce point de vue, le pal­marès était d’ailleurs cohérent en se préoc­cu­pant d’un « ciné­ma d’actualité »: la mafia avec Gomor­ra, une his­toire révo­lu­tion­naire avec Che, la prob­lé­ma­tique des migra­tions avec Le Silence de Lor­na. La Fron­tière de l’aube est resté sur le car­reau. Tout comme sont restés sur le car­reau ceux qui n’ont pas accédé à la dimen­sion pro­fondé­ment sym­bol­iste et à l’atmosphère de fan­tasme qui nimbe ce film. C’est pour­tant, aus­si, ce ciné­ma-là qu’on a envie de défendre. Et si « le fes­ti­val des fes­ti­vals » se doit de refléter une diver­sité salu­taire, on ne peut qu’à notre tour huer d’entendre les huées irre­spectueuses envers un remar­quable tra­vail.

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