Dans la chambre de Vanda

Dans la chambre de Vanda

de Pedro Costa

  • Dans la chambre de Vanda
  • (No Quarto da Vanda)
  • Portugal, Allemagne, Suisse2000
  • Réalisation : Pedro Costa
  • Image : Pedro Costa
  • Son : Philippe Morel, Matthieu Imbert
  • Montage : Dominique Auvray
  • Producteur(s) : Francisco Villa-Lobos, Karl Baumgartner, Andres Pfäffli
  • Production : Contracosta, Pandora Film, Ventura Film
  • Bonus DVD : Livre : conversation avec Pedro Costa ; Mutual Films, collage d'Andy Rector ; illustrations et documents
  • Éditeur DVD : Capricci
  • Date de sortie DVD : 2 septembre 2008
  • Durée : 2h51

Dans la chambre de Vanda

de Pedro Costa

Dans la tête de Pedro Costa


Dans la tête de Pedro Costa

Cela fai­sait des mois qu’on l’attendait, le voilà enfin : l’incontournable Dans la cham­bre de Van­da de Pedro Cos­ta sort en DVD, accom­pa­g­né d’un imposant livre d’entretiens avec le réal­isa­teur. L’occasion, une fois n’est pas cou­tume, de s’interroger sur une pra­tique du ciné­ma – unique, per­son­nelle, affec­tive et acces­soire­ment poli­tique – plutôt que sur le film lui-même – aus­si puis­sant, néces­saire, éprou­vant et émou­vant soit-il.

Le cof­fret inau­gure chez Capric­ci une col­lec­tion promet­teuse : “Que fab­riquent les cinéastes”. Il faudrait tou­jours se méfi­er a pri­ori quand l’attention se porte plus sur les auteurs que sur leurs films : le risque point alors de voir ces derniers pren­dre les com­man­des de l’interprétation de leur œuvre. La récep­tion des films, et a for­tiori le dis­cours cri­tique, n’en ont pas besoin. Reste que, lorsque les cinéastes sont des per­son­nes intel­li­gentes, sen­si­bles et pas obsédées par la bonne com­préhen­sion de leurs films, les écouter est sou­vent pas­sion­nant. Et des entre­tiens de la tenue de celui mené par Cyril Neyrat avec Pedro Cos­ta, pour­tant pas dénué d’un petit côté peo­ple haut-de-gamme (ouah, Cos­ta habite la mai­son de Hans Chris­t­ian Ander­sen et Thomas Bern­hardt a vécu tout près !), on pour­rait en lire à l’envi sans jamais avoir l’impression de se faire con­fis­quer sa vision des films.

Cos­ta n’est jamais dans l’analyse de ses pro­pres images ; il pos­sède par con­tre une éton­nante capac­ité d’interprétation de ce qu’il fait, de ce qu’il observe, de ce qui l’intéresse. Même ses intu­itions non dévelop­pées en ter­mes de pen­sée ont quelque chose de poé­tique qui frappe l’imagination. C’est peut-être parce que le français, qu’il par­le par­faite­ment, est mal­gré tout pour lui une langue étrangère : l’écouter, le lire, c’est appréhen­der une syn­taxe par­ti­c­ulière, voy­ager dans une série de bifur­ca­tions, de par­en­thès­es jamais refer­mées, de ful­gu­rances. L’intérêt de l’entretien vient entre autres des pro­pos que Cos­ta tient sur d’autres cinéastes – Straub et Huil­let, Rosselli­ni, Ozu, Godard (dont il égratigne le vague roman­tisme occa­sion­nel), Bres­son (chez qui il ose épin­gler un cer­tain manque de réel) ou Andy Warhol (dans les films duquel il décèle beau­coup plus de sérieux qu’on a bien voulu y voir). Il vient aus­si de l’évo­ca­tion de son par­cours intel­lectuel et artis­tique, entre punk, musique con­tem­po­raine, clas­siques hol­ly­woo­d­i­ens et ciné­ma mod­erne. Mais il vient surtout de sa façon d’exposer l’éthique de vie et de pra­tique du ciné­ma à laque­lle il aspire – qui ne saurait suf­fire à défendre ses films mais qui pos­sède une force humaine et poli­tique indé­ni­able.

Il en par­lait déjà dans l’entretien accordé à Critikat voilà quelques mois : Dans la cham­bre de Van­da est né, après Ossos, de la fatigue liée à une cer­taine pra­tique du ciné­ma “pro­fes­sion­nel”, faite de rit­uels vidés de sens, d’intrusion façon descente de police dans la vie des habi­tants du quarti­er où l’on tourne, de fausse urgence liée au manque de temps et d’argent, d’implication toute rel­a­tive des mem­bres de l’équipe… Pour Cos­ta, un excès de fic­tion se for­mait der­rière la caméra, nuisant à celle cen­sée naître devant. Il part alors faire con­nais­sance de manière plus intime avec le quarti­er, seul avec une caméra, un micro, deux pieds et un miroir. Il apprend à com­pren­dre des gens qui l’attirent mais dont il n’hésite pas à dire qu’au pre­mier abord, il a pu les con­sid­ér­er comme faibles, lâch­es, idiots.

Armé de la con­vic­tion un peu bravache qu’il faut le faire, qu’il a rai­son de le faire, que ce sera dif­férent, nou­veau, il se met donc à filmer quelques habi­tants de Fontaín­has. Sans com­plai­sance human­i­taire, en choi­sis­sant les per­son­nes qu’il juge intéres­santes. Croire en la présence entière, com­plice, de quelqu’un dont on sait d’où il vient en face de sa caméra : pour Cos­ta, ça suf­fit à faire du ciné­ma, c’en est même une con­di­tion. Cette com­plic­ité n’exclut pas des incom­préhen­sions : pas d’unanimisme illu­soire chez lui. “Entre moi et l’autre, c’est très com­bat­if, on ne sera jamais d’accord. Il ne com­prend pas, il ne sait pas ce que je veux faire, mais il croit en moi, bizarrement. Et moi je crois en lui, de cette même manière bizarre, sans con­naître son passé per­son­nel, secret. Ven­tu­ra ou Van­da me dis­ent sou­vent : “Ne crois pas une sec­onde que tu peux me con­naître, que tu peux savoir ce que j’ai vécu.” Je réponds : “Bien sûr.” Il y a du respect, une dis­tance, mais un hori­zon com­mun.”

Alors, aidé par­fois par un ingénieur du son, un ami ou les acteurs mêmes du film, il finit par ambi­tion­ner, à par­tir de moyens min­i­maux, un fonc­tion­nement qui rap­pellerait para­doxale­ment celui des stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens de la grande époque : un tra­vail quo­ti­di­en, presque du fonc­tion­nar­i­at. Au bout de trois mois de brico­lage filmé, Van­da lui demande quand ils vont com­mencer le film. “On a com­mencé !” lui répond-il. Il n’est pas sûr de faire un film, il filme la vie, ça pour­rait être des répéti­tions, mais c’est ce qui va don­ner un film grandiose… Le ciné­ma se fait rou­tinier, dis­cret – pas pour s’effacer ou pour mimer une fausse trans­parence, un faux naturel. Il devient vie, tra­vail. Par­fois ça s’emballe, devant sa caméra les filles s’engueulent pour de vrai. Cos­ta les inter­rompt en leur dis­ant qu’elles en font trop, avant de se ren­dre compte qu’elles ne jouaient plus… Il les fait recom­mencer, sans exclure de se servir de ces dis­putes pris­es sur le vif.

C’est qu’un malen­ten­du s’est vite instal­lé sur le film, qu’on a qual­i­fié d’étape majeure dans l’histoire du doc­u­men­taire – peut-être pas à tort tant une logique du por­trait et de l’enregistrement y est à l’œuvre, mais sans pren­dre la mesure exacte du tra­vail effec­tué : pour Cos­ta, c’est de la fic­tion, avec des plans pen­sés, des scènes élaborées, des acteurs qui tra­vail­lent, qui répè­tent un texte. D’ailleurs, bien qu’au détour d’un para­graphe il com­pare sa démarche à celle de Rouch, le cinéaste dit ne pas aimer le doc­u­men­taire. Peut-être a‑t-il une inter­pré­ta­tion par­ti­c­ulière de l’objet comme du terme ; peut-être désigne-t-il ain­si le reportage, en oppo­si­tion au ciné­ma – encore qu’il ait un rap­port des plus con­tra­dic­toires avec ce terme égale­ment : faire quelque chose, comme Straub ou Godard, qui ne soit peut-être même plus du ciné­ma, l’intéresse. En dernière analyse, Cos­ta pointe sim­ple­ment l’inanité de la bar­rière documentaire/fiction. L’un comme l’autre ont recours à la mise en scène pour accéder à un cer­tain réel.

En bon straubi­en, Cos­ta n’est pas intéressé par l’improvisation, la spon­tanéité, la fraîcheur des pre­mières fois. Il entend faire sen­tir le présent qui passe, mais débar­rassé de sen­ti­men­tal­ité : ain­si fait-il par­ler comme si c’était hier d’une mort sur­v­enue six mois plus tôt, pour l’envisager avec un peu de dis­tance. Pour autant, il n’hésite pas à utilis­er des ten­sions réelles, comme celle des garçons qui se piquent les veines avec l’anxiété que la police qui rôde débar­que à ce moment-là. En fil­mant ça, Cos­ta prend d’énormes risques : faire embar­quer tout le monde par la police, voir sous ses yeux un garçon rater son shoot et mourir… Ce n’est pas grand-chose pour lui, il rel­a­tivise. Il y a une forme d’inconscience chez lui, une incon­science qui lui donne sûre­ment la capac­ité de filmer avec ce regard éton­nant, impudique mais si beau, ce qu’il est pos­si­ble de juger infilmable. On peut être choqué, y voir de la non-assis­tance à per­son­ne en dan­ger. On peut aus­si y voir une forme suprême de respect de la lib­erté de l’autre. Car il fait plus que filmer : il accom­pa­gne, écoute, s’implique dans la vie des gens qu’il filme – tout sauf des insectes à l’ag­o­nie observés par un ento­mol­o­giste.

Cos­ta assume qu’il ne veut plus faire que des films avec des gens qui s’y intéressent pour des gens qui s’y intéressent. Il y a d’évidentes puis­sances comme d’indéniables lim­ites dans cette mar­gin­al­i­sa­tion de soi. Mais, pétri de con­tra­dic­tions, ce cinéaste très angois­sé par la récep­tion de ses films (ter­ri­fié entre autres par le débat médi­a­tique et poli­tique qui a suivi la sor­tie d’Ossos au Por­tu­gal) affirme aus­si vouloir faire par­tie du ciné­ma “non-artis­tique” et voir ses films dis­tribués là où on ne veut pas les dis­tribuer : dans les mul­ti­plex­es, aux côtés de Taran­ti­no… tout en con­fes­sant ne pas aller au ciné­ma voir des films con­tem­po­rains. Ten­té en fait par les extrêmes, il se dit d’accord avec Chan­tal Aker­man, qui lui dit un jour : “Il faut faire des films très, très, très pau­vres ou très, très, très rich­es, mais des films moyens, ça donne rien.” C’est peu dire que le ciné­ma du milieu, Cos­ta doit peu s’en souci­er…

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