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There Will Be Blood

There Will Be Blood

de Paul Thomas Anderson

  • There Will Be Blood
  • États-Unis2007
  • Réalisation : Paul Thomas Anderson
  • Scénario : Paul Thomas Anderson
  • d'après : le roman Pétrole !
  • de : Upton Sinclair
  • Image : Robert Elswit
  • Décors : Jack Fisk
  • Costumes : Mark Bridges
  • Montage : Dylan Tichenor, Tatiana S. Riegel
  • Musique : Jonny Greenwood
  • Producteur(s) : Paul Thomas Anderson, Daniel Lupi, JoAnne Sellar
  • Interprétation : Daniel Day Lewis (Daniel Plainview), Paul Dano (Eli Sunday / Paul Sunday), Dillon Freasier (H.W. Plainview), Russell Harvard (H.W. adulte), Ciarán Hinds (Fletcher Hamilton), Kevin J. O'Connor (Henry Brands)...
  • Date de sortie : 27 février 2008
  • Durée : 2h38

There Will Be Blood

de Paul Thomas Anderson

Les mains qui ont bâti l'Amérique


Les mains qui ont bâti l'Amérique

« There will be blood » : il y aura du sang, nous prévient le titre. Le sang de la terre, bien sûr, l’or noir, le pét­role qui est au cœur du réc­it et qui fait bat­tre celui du per­son­nage cen­tral, Daniel Plain­view. Le sang, c’est égale­ment celui qui va couler pour sat­is­faire l’am­bi­tion démesurée d’un homme dont la soif de dom­i­na­tion est plus forte que tout. Le sang, enfin, c’est celui de la fil­i­a­tion, seul lien de Daniel avec le monde des vivants, et qui fini­ra par ne lui causer que colère et décep­tion, jusqu’à détru­ire défini­tive­ment le peu d’hu­man­ité qui lui reste.

Pour son cinquième long métrage, Paul Thomas Ander­son s’est très libre­ment inspiré du roman de Upton Sin­clair, Pét­role !, paru en 1927. Autour de cette chronique de la décou­verte des pre­miers gise­ments sur le sol améri­cain et de l’in­dus­trie qui s’est bâtie autour, le cinéaste invente le des­tin sur plusieurs décen­nies de Daniel Plain­view, entre­pre­neur ambitieux qui s’in­stalle avec son jeune fils à Lit­tle Boston, en Cal­i­fornie, pour y exploiter le tré­sor qui se cache sous des ter­res arides. Prof­i­tant de la détresse et de la cré­dulité d’une pop­u­la­tion qui survit tant bien que mal, l’impi­toy­able oil man va s’acharn­er à con­stru­ire un empire, sou­vent au détri­ment de ceux qui l’en­tourent, des ouvri­ers qu’il emploie jusqu’à son pro­pre fils. Mais Plain­view, qui n’a que faire de ses sem­blables et encore moins d’un quel­conque Dieu, va devoir com­pos­er avec l’om­niprésence des fidèles de l’église du coin et, en par­ti­c­uli­er, d’un prêtre tout aus­si ambitieux, Eli Sun­day.

Les dix pre­mières min­utes du film, qua­si muettes, le con­fir­ment : Daniel Plain­view est une bête per­due dans le désert, qui préfère à l’usage de la parole celui de ses bras, de ses mains, de ses ongles. Comme un chien à la recherche d’un os à ronger, il creuse sans s’ar­rêter, quitte à se bless­er à la jambe et se traîn­er dans la pous­sière pour trou­ver de l’aide. Cette quête obses­sion­nelle est celle d’une brute épaisse à peine domes­tiquée, qui cache sous un air affa­ble et des bonnes manières un désir de con­quête totale­ment méga­lo­ma­ni­aque. Daniel Plain­view veut con­quérir le monde. Il a com­pris que l’avenir est entre les mains de ceux qui sauront exploiter ce pét­role si pré­cieux que les gens sim­ples, en cette fin de 19e siè­cle, con­nais­sent mal. Un jeune homme mys­térieux le met sur la voie d’un gise­ment encore incon­nu de tous, quelque part en Cal­i­fornie : Plain­view s’y rend avec son fils, ren­con­tre les habi­tants du coin et, tel un renard, ruse pour acquérir, petit à petit, les ter­rains prodigues qui lui per­me­t­tront de faire for­tune.

Sa femme décédée, le loup Plain­view veille avec bien­veil­lance sur sa progéni­ture, le petit H.W. La com­plic­ité qui les unit, mât­inée d’une pudique ten­dresse, vient prou­ver que sous sa cara­pace l’homme est capa­ble d’un peu d’hu­man­ité. Au cours d’un acci­dent (scène remar­quable où la ten­sion de la mise en scène, digne d’un film d’épou­vante, est ampli­fiée par la magis­trale par­ti­tion musi­cale de Jon­ny Green­wood, gui­tariste de Radio­head), l’en­fant va per­dre l’ouïe. Agacé parce qu’im­puis­sant face à l’in­fir­mité de son fils, Plain­view met­tra un point d’hon­neur à lui offrir l’é­d­u­ca­tion adap­tée dont il a besoin… mais, comme le mon­tre Ander­son au détour d’une scène, plus par fierté que par empathie. L’une des grandes réus­sites du film est de ne pas chercher à ratio­nalis­er la folie orgueilleuse de Plain­view, pas plus que les frères Coen n’of­frent dans No Coun­try for Old Men de back­ground à la logique meur­trière d’An­ton Chig­urh. Pas de trau­ma dans l’en­fance de Daniel Plain­view, pas de com­plexe œdip­i­en non résolu : Paul Thomas Ander­son ne donne rien d’autre à voir que l’ob­sti­na­tion d’un homme qui ne se définit que par la flamme qui l’anime.

Face à Plain­view le ter­rien, le prag­ma­tique, Ander­son oppose la spir­i­tu­al­ité d’Eli Sun­day, le jeune prêtre de Lit­tle Boston qui va réclamer sa part du gâteau : une par­tie des ter­res appar­tient à sa famille, il veut des finance­ments pour agrandir son église, rameuter plus de fidèles. La douceur appar­ente de Sun­day cache un fanatisme aveu­gle, et la soif de spir­i­tu­al­ité du jeune homme ne fera pas long feu face à l’ap­pât du gain. There Will Be Blood s’en­gage sur un ter­rain biblique : la cor­rup­tion fait-elle par­tie inté­grante de la nature humaine, ou est-elle le fruit de son expéri­ence ? Paul Thomas Ander­son con­voque William Blake et ses Chan­sons de l’in­no­cence et de l’ex­péri­ence : le fameux tigre du poème du même nom est en Plain­view autant que dans Sun­day, ce qu’il reste de l’in­no­cence (le petit H.W.) fera les frais de la cor­rup­tion des hommes, obsédés par l’ex­ploita­tion du sang chris­tique de la terre de Dieu. L’Eglise n’a pas plus de légitim­ité que le cap­i­tal­isme nais­sant sym­bol­isé par Plain­view. Quand ce dernier accepte de se laiss­er bap­tis­er par Sun­day devant une armée de fidèles (l’ab­sur­dité de la scène donne lieu à un moment de comédie pure), c’est pour mieux les ral­li­er à sa cause. Sun­day, lui, a déjà cédé depuis longtemps à la cupid­ité.

Plain­view ne croit en rien sauf en lui. Logique­ment, c’est le sang qui l’ob­sède : celui de la terre, mais égale­ment celui qui coule dans ses veines et dans celui de ses proches. Il y a son fils, H.W., mais tout à coup sur­git un demi-frère dont il igno­rait l’ex­is­tence, et qui ne demande rien si ce n’est l’hos­pi­tal­ité et un tra­vail. Ce lien que rien ne prou­ve, Plain­view l’ac­cepte en fer­mant les yeux : c’est la seule chose en laque­lle l’on peut croire, sem­ble-t-il penser. Par le biais d’une dou­ble trahi­son, celle de ce frère tombé du ciel dans un pre­mier temps, puis celle de H.W. devenu adulte qui pren­dra la voie de son père pour finale­ment devenir un con­cur­rent, Plain­view per­dra défini­tive­ment pied (comble de l’ironie, Eli Sun­day est dès le début du film trahi par son frère jumeau, Paul). Il n’y a rien de bon en l’Homme, pas même celui qui partage le même sang : au bout du chemin, ne restent que le pét­role, l’ar­gent et la soli­tude.

Le cinéaste traduit dans chaque plan l’op­po­si­tion entre l’arid­ité du décor et l’ex­trav­a­gance de la volon­té (et du des­tin) du per­son­nage cen­tral : ain­si, le lyrisme tour­bil­lon­nant pro­pre au style Ander­son (qui compte autant d’adeptes que de détracteurs) est sans cesse mal­mené par la vio­lence de l’in­trigue et la rad­i­cal­ité de l’e­space. Paul Thomas Ander­son filme des tout petits hommes qui ten­tent de s’ap­pro­prier la Terre (Plain­view) ou le Ciel (Sun­day) : dans l’ensem­ble, les per­son­nages évo­quent les Lil­lipu­tiens neu­tral­isant Gul­liv­er. Au gré d’un final grandil­o­quent, pour ne pas dire grand-guig­no­lesque, Paul Thomas Ander­son offre à son anti-héros une con­clu­sion à sa démesure. Cloîtré dans une immense bâtisse vic­to­ri­enne en guise de signe extérieur de richesse, le vieux Plain­view passe ses journées à mau­gréer et investit les lieux de la même façon qu’il a vécu sa vie : comme un ani­mal. Plain­view met un terme défini­tif à tout ce qui a jalon­né son exis­tence : le fils chéri est renié, le prêtre cupi­de neu­tral­isé tel un cafard. La folie a pris tout l’e­space (à l’im­age de Daniel Day Lewis, extra­or­di­naire pen­dant tout le film, mais un peu trop en roue libre dans la dernière scène), la haine de l’autre dévore ce qu’il reste d’hu­man­ité, ouvrant la voie aux per­son­nages inven­tés par Scors­ese dans Les Affran­chis ou Casi­no, dignes descen­dants de Plain­view. Dieu, cette grosse blague qui n’a jamais fait rire Daniel Plain­view mal­gré les gri­maces grotesques d’Eli Sun­day, est mort, écrasé par la main d’un con­quérant qui aura passé son exis­tence à vider la terre de ses entrailles pour bâtir sa for­tune. Le monde mod­erne vient de naître.

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