Useless

Useless

de Jia Zhang-ke

  • Useless
  • (Wuyong)
  • Chine, Hong Kong2007
  • Réalisation : Jia Zhang-ke
  • Image : Nelson Yu Lik-wai, Jia Zhang-ke
  • Montage : Zhang Jia
  • Musique : Lim Giong
  • Producteur(s) : Nelson Yu Lik-wai, Zhao Tao, Youyishanren
  • Distributeur : Memento Films
  • Date de sortie : 6 février 2008
  • Durée : 1h21

Useless

de Jia Zhang-ke

De l'utile et du bonheur


De l'utile et du bonheur

Use­less n’est pas un film sur la dénon­ci­a­tion des con­di­tions de tra­vail des ouvri­ers chi­nois du tex­tile. Il est aus­si cela, mais pas unique­ment. À tra­vers le monde déshu­man­isé des usines à la chaîne, le monde hors du monde d’une jeune styl­iste, le monde du grand luxe et enfin celui des petits tailleurs du Shanxi, Use­less s’apparente à un « essai » sur le bon­heur en Chine con­tem­po­raine. Un film dans lequel chaque plan amène une nou­velle réflex­ion, d’une intel­li­gence et d’un tal­ent plas­tique qui éga­lent les œuvres de fic­tion de Jia Zhang-ke.

Jia Zhang-ke pos­sède un tal­ent rare : celui de l’intelligence du cadre. Avec très peu de dia­logues, pas de voix off, quelques inter­views allant à l’essentiel, il mène son doc­u­men­taire bien au-delà de la sim­ple sug­ges­tion : la réflex­ion chem­ine petit à petit, chaque plan étant pen­sé dans la glob­al­ité du film. Son film est conçu en trois par­ties, sans qu’elles soient sig­nifiées par des chapitres, trois lieux en par­faite tran­si­tion les uns avec les autres : une usine tex­tile de Can­ton, puis l’atelier intimiste de la styl­iste Ke Ma, enfin le vil­lage minier de Fenyang (avec une petite incur­sion dans le monde occi­den­tal du luxe, exporté dans les grandes villes chi­nois­es).

Use­less débute par de longs plans muets. La scène se passe à Can­ton, dans une immense usine de tex­tile. Hauts pla­fonds, moi­teur, humid­ité suin­tant des murs, lent mou­ve­ment des ven­ti­la­teurs, chaus­sures alignées dans des casiers, can­tine bondée, le réal­isa­teur use (comme à son habi­tude) d’une caméra douce­ment mou­vante, plan­tant habile­ment le décor et les con­di­tions de tra­vail des ouvri­ers. La scène chez le médecin de l’usine, où se suc­cè­dent tra­vailleurs souf­frant de toux, de mal de dos, d’yeux irrités, par­ticipe de la même méth­ode de mon­tr­er, sans com­men­taire ni inter­views, les dif­fi­cultés de ce milieu. Mais Jia Zhang-ke ne se con­tente pas de mon­tr­er, et, par­tant, de dénon­cer en douceur : il cherche avant tout à human­is­er son sujet. En témoignent les gros plans sur la nuque d’une ouvrière, s’arrêtant sur un grain de beauté ; un plan que filme Jia Zhang-ke sur une chan­son roman­tique chi­noise, comme pour ramen­er cette tra­vailleuse cour­bée sur sa machine à coudre à sa féminité. Cette par­tie dans l’usine est portée par un rythme lent, un rythme devenu pâte du réal­isa­teur. Mais cette lenteur n’est pas un tic, et elle se jus­ti­fie par la douceur qu’elle parvient à insuf­fler au sein de l’espace ten­tac­u­laire de l’usine.

Car à tra­vers ce sujet (la fab­ri­ca­tion et l’usage du vête­ment, est-on ce qu’on porte ? la mode n’est-elle que futil­ité ?) c’est vers une réflex­ion sur les choses essen­tielles – utiles – de la vie, que le cinéaste nous mène. Au fur et à mesure de son film, il charge le vête­ment, sujet a pri­ori anodin, d’une sig­ni­fi­ca­tion nou­velle. Dans cette per­spec­tive, le titre de son film, out­re l’ironie évi­dente qu’il véhicule, est aus­si un point de vue plus par­ti­c­uli­er : la mar­que créé par la styl­iste Ke Ma s’appelle pré­cisé­ment « Use­less ». Dans la par­tie du film qui lui est con­sacrée, le réal­isa­teur s’emploie, sans don­ner directe­ment son avis, à décon­stru­ire le dis­cours sur le « vête­ment-âme ». Mais Jia Zhang-ke est très malin, et ne nous assène pas d’emblée son opin­ion : de fait, après la courte incur­sion du film dans les bou­tiques de luxe des mar­ques occi­den­tales et leur clubs VIP, la par­tie dans l’atelier de Ke Ma s’avère plus com­plexe qu’au pre­mier abord. Car même si ses réal­i­sa­tions ves­ti­men­taires sont très belles, son dis­cours se vide peu à peu de sa sub­stance : son tra­vail en devient, non pas futile (sauf si l’on con­sid­ère que toute la mode l’est), mais totale­ment hors des réal­ités sociales de son pays. La démarche de Ke Ma, tout axée sur l’âme que doit porter le vête­ment, et son tra­vail arti­sanal, loin des pro­duc­tions indus­trielles, avec des tech­niques de tis­sage tra­di­tion­nel et des matières nobles, devient peu à peu celle d’une artiste qua­si mys­tique, totale­ment coupée du monde, hors celui de la mode. Le point d’orgue de cet « hors du monde » sur­git lors de la pré­pa­ra­tion de son défilé à la semaine de la mode à Paris : le soin pris à trou­ver le bon éclairage, la bonne tex­ture de la terre jon­chant le sol, l’air ennuyé des man­nequins amène une ques­tion : « C’est très beau, mais à quoi ça sert ? » Au bout du compte, ne reste de Ke Ma que l’image d’une styl­iste certes douée, mais nav­i­gant dans les hautes sphères de la mode, et donc du côté des Chi­nois les plus aisés.

Et c’est pré­cisé­ment du côté des moins aisés que veut nous emmen­er Jia Zhang-ke. La dernière par­tie de son film est la plus proche de ses préoc­cu­pa­tions. Une fil­i­a­tion évi­dente avec Still Life est à l’œuvre dans sa façon de filmer la ville minière de Fenyang (province du Shanxi, dans le nord est de la Chine), dernière étape de Use­less. Une ville oubliée de la crois­sance chi­noise, entre décon­struc­tion et aban­don. Là, Jia Zhang-ke filme des cou­ples dans leurs dif­fi­cultés quo­ti­di­ennes, au sein d’une petite échoppe de tailleur ou d’une petite mai­son pau­vre. En s’attachant à un cou­ple dont le mari a dû renon­cer au méti­er de tailleur pour repar­tir à la mine, le cinéaste aboutit à la seule scène de Use­less où le vête­ment prend vrai­ment un sens : celle où, avec beau­coup de pudeur et de ten­dresse, le mari explique com­ment il a choisi l’ensemble que porte sa femme, et à quel point il la trou­ve belle dans n’importe quelle tenue.

Avec cette dernière par­tie, Jia Zhang-ke filme une cer­taine idée du bon­heur et du sens de la vie. Une idée mise en valeur par les échos d’images du début du film avec celles de la fin : aux panoramiques sur les immeubles de la grande ville de Can­ton répon­dent les images de la nature du Shanxi ; aux man­nequins maquil­lés avec de la terre du défilé de Ke Ma, les corps des mineurs char­bon­neux se frot­tant vigoureuse­ment sous la douche ; à l’immobilité de ce même défilé, la course à mobylette des ados de Fenyang. Ces détails con­scien­cieuse­ment choi­sis véhicu­lent l’idée que le bon­heur n’est pas du côté que l’on croit, et que la sim­plic­ité peut-être source de félic­ité, à l’image de cette sim­ple chemise de mineur séchant au vent, quand les créa­tions de Ke Ma ont besoin de la main humaine pour se posi­tion­ner comme il faut sur le porte­man­teau.

De la fic­tion au doc­u­men­taire, Jia Zhang-ke est décidé­ment l’un des cinéastes les plus intel­li­gents du moment. On ne peut être que fascinés par sa pré­ci­sion, son tra­vail du cadre et sa volon­té de tou­jours human­is­er ses per­son­nages. Et par sa capac­ité à inscrire les ques­tions tra­vail­lant la Chine d’aujourd’hui dans la course du monde.

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