I’m Not There

I’m Not There

de Todd Haynes

  • I’m Not There
  • États-Unis2007
  • Réalisation : Todd Haynes
  • Scénario : Todd Haynes, Oren Moverman
  • Image : Edward Lachman
  • Montage : Jay Rabinowitz
  • Musique : Bob Dylan
  • Producteur(s) : Christine Vachon, John Goldwyn, John Sloss, James D. Stern, Amy J. Kaufman, Jeff Rosen
  • Interprétation : Cate Blanchett (Jude), Christian Bale (Jack / le pasteur John), Marcus Carl Franklin (Woody), Richard Gere (Billy), Heath Ledger (Robbie), Ben Whishaw (Arthur), Charlotte Gainsbourg (Claire), David Cross (Allen Ginsberg), Bruce Greenwood (Keenan Jones), Julianne Moore (Alice Fabian), Michelle Williams (Coco Rivington), Kim Gordon (Clara)...
  • Date de sortie : 5 décembre 2007
  • Durée : 2h15

I’m Not There

de Todd Haynes

Je est Dylan est un autre


Je est Dylan est un autre

Qui est Bob Dylan ? Et surtout, qui peut pré­ten­dre le con­naître et, encore mieux, réalis­er un film sur lui ? On sait, depuis les suc­cès de Ray ou La Môme, qu’in­car­n­er Ray Charles ou Édith Piaf passe, pour les comé­di­ens, par un peu de maquil­lage et beau­coup d’Ac­tor’s Stu­dio. On ne loue générale­ment que le mimétisme, la capac­ité à retran­scrire à l’écran une per­son­nal­ité con­nue de tous grâce à la télévi­sion et aux mag­a­zines. On s’in­ter­roge peu, en revanche, sur l’im­puis­sance des scé­nar­istes et réal­isa­teurs à capter l’essence même de la renom­mée de ces artistes : l’art, le proces­sus de créa­tion d’une œuvre, l’in­spi­ra­tion. Pour Todd Haynes, la fidél­ité à l’im­age publique de Bob Dylan importe moins que sa représen­ta­tion par les mul­ti­ples per­son­nal­ités qu’il a pu incar­n­er tout au long de sa car­rière : protest singer, poète mau­dit, chanteur folk ven­du aux gui­tares élec­triques, artiste imprégné de musique tra­di­tion­nelle, etc. À tel point que I’m Not There, film sur Bob Dylan sans que le nom de Bob Dylan ne soit men­tion­né une seule fois, com­porte six per­son­nages prin­ci­paux cen­sés per­son­ni­fi­er cha­cun à leur tour une part de l’artiste, irré­ductible à une seule image en deux dimen­sions. Bob Dylan ne peut être Bob Dylan que parce qu’il est aus­si, au choix, un enfant noir doué pour la musique (Mar­cus Carl Franklin), une star de la chan­son con­ver­tie au chris­tian­isme évangélique (Chris­t­ian Bale), un comé­di­en volage dont le cou­ple tombe en ruines (Heath Ledger), un poète tor­turé (Ben Whishaw), un Bil­ly The Kid vieil­lis­sant (Richard Gere) ou encore une super­star incom­prise des médias (Cate Blanchett). Il est à ce titre amu­sant de not­er que Todd Haynes pousse la per­ver­sité jusqu’à faire incar­n­er le per­son­nage le plus ressem­blant au Dylan con­nu de tous par une femme : résol­u­ment, I’m Not There est l’an­ti-biopic par excel­lence.

À chaque per­son­nage son esthé­tique : noir et blanc gran­uleux ou léché, couleurs autom­nales, ambiance vidéo ama­teur ou, au con­traire, mise en scène épique digne d’un mélo flam­boy­ant ou d’un west­ern cré­pus­cu­laire. Les univers se mélan­gent dans un seul but : pro­pos­er un por­trait de l’artiste dans toute sa com­plex­ité et en fin de compte, démon­tr­er que Dylan, comme tout un cha­cun, n’est que la somme de ses expéri­ences, de ses désirs et, en tant que musi­cien, de ses influ­ences. Vaste pro­gramme, qui donne lieu ici à un kaléi­do­scope étour­dis­sant, for­cé­ment iné­gal mais qui s’ap­par­ente à l’une des propo­si­tions ciné­matographiques les plus orig­i­nales qu’il nous ait don­né à voir ces dernières années. Tra­ver­sé de bout en bout par une bande son com­posée de nom­breux morceaux du chanteur, I’m Not There parvient en fil­igrane à tran­scen­der son sujet pour pro­pos­er rien moins que le por­trait de l’Amérique à la fois chérie et vilipendée par Dylan depuis le début de sa car­rière : la guerre du Viêt-Nam, les com­mu­nautés religieuses, Nixon, les Bea­t­les, la ségré­ga­tion raciale, les drogues, l’u­topie hip­pie et les désil­lu­sions qui l’ont suiv­ie (dans le rôle d’une sorte de Joan Baez embour­geoisée, Julianne Moore fait une appari­tion assez hila­rante)…

Pour autant, I’m Not There est bien plus qu’un For­rest Gump arty. En pre­mier lieu parce que, indépen­dam­ment de ce qu’ils représen­tent (une part de Dylan, publique ou privée), les per­son­nages exis­tent à part entière. On pour­ra, au choix, s’at­tach­er à l’his­toire d’amour con­trar­iée entre Heath Ledger et Char­lotte Gains­bourg (par­faite), sans doute le seg­ment le plus émou­vant en ce qu’il touche à la par­tie la plus humaine de Dylan, et donc la plus proche de nous, ou suiv­re la fugue de l’é­ton­nant Mar­cus Carl Franklin, très jeune comé­di­en large­ment à la hau­teur des têtes d’af­fiche. Il faut voir aus­si ces pistes de lec­ture du film comme autant de clés per­me­t­tant de pénétr­er dans celle, plus com­plexe et para­doxale­ment plus évi­dente, où Cate Blanchett, lit­térale­ment méta­mor­phosée, endosse le rôle avec juste ce qu’il faut de dis­tan­ci­a­tion ironique pour faire de son inter­pré­ta­tion bien plus qu’un mimétisme de singe savant qué­man­dant son Oscar. Dans cette par­tie du film, Dylan s’ap­pelle Jude et est harcelé par un jour­nal­iste obsédé par l’idée de con­fron­ter la star à ses pro­pres con­tra­dic­tions. Jamais à court d’une pirou­ette, Jude n’esquive pas le débat : ses mots sont d’ailleurs ceux de Dylan, glanés ça et là dans de nom­breuses inter­views don­nées tout au long de sa car­rière. Par­fois abscons, un peu poseur dans sa retran­scrip­tion visuelle, chic et branchée du train de vie de la star (lim­ou­sines, ren­con­tre avec Allen Gins­berg, soirées privées et hôtels de luxe), Todd Haynes frôle de temps à autre la car­i­ca­ture du cinéaste under­ground déroulant le tapis rouge sous ses pieds. Est-ce Jude/Dylan qui s’é­coute un peu trop par­ler ou Todd Haynes lui-même qui trou­ve dans les turpi­tudes un peu sur­faites de la vedette incom­prise un écho à ses pro­pres inter­ro­ga­tions ? On préfér­era y voir l’hon­nêteté d’un cinéaste évi­tant à tout prix le film de fan pour dress­er un por­trait par­fois peu flat­teur de son idole.

Il faut surtout ren­dre jus­tice à l’im­pres­sion­nant tra­vail de mon­tage réal­isé par Jay Rabi­nowitz (fidèle de Jar­musch et Aronof­sky), capa­ble de surfer d’une intrigue à l’autre, de les mêler sans per­dre une sec­onde le fil du réc­it tout en offrant, dans sa glob­al­ité, un voy­age hors du com­mun dans la psy­ché de l’une des fig­ures les plus emblé­ma­tiques de la Cul­ture (avec un grand C) améri­caine. L’on se serait bien passé de quelques sous-intrigues peu pas­sion­nantes (Richard Gere en Bil­ly The Kid sym­bol­isant la fas­ci­na­tion de Dylan pour les musiques tra­di­tion­nelles) et autres clins d’œil un peu faciles qui vien­nent ça et là brouiller le réc­it de façon périphérique : Dylan et ses copains les Bea­t­les pour­suiv­is par des groupies façon Ben­ny Hill, Dylan trans­for­mé en évangéliste ringard, Dylan con­spué par des fans trahis… Des moments impor­tants de la vie de l’artiste traités avec morgue et non­cha­lance, heureuse­ment trop peu nom­breux pour nuire au film mais qui con­tribuent à l’am­biance par­fois brouil­lonne d’une œuvre qui, il est vrai, a le mérite de tourn­er le dos à la facil­ité pour étrein­dre avec une suprême élé­gance toute la com­plex­ité d’un artiste décidé­ment insai­siss­able. I’m Not There s’achève sur une image de Dylan, le vrai, à l’har­mon­i­ca. Comme un touchant aveu d’im­puis­sance d’un cinéaste qui sait bien que tous les films du monde ne parvien­dront jamais à capter l’essence même du mys­tère de l’artiste et de la créa­tion. On peut quand même le remerci­er d’avoir si bril­lam­ment essayé.

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