American Gangster

American Gangster

de Ridley Scott

  • American Gangster
  • États-Unis2007
  • Réalisation : Ridley Scott
  • Scénario : Steven Zaillian
  • d'après : l'article The Return of Superfly
  • de : Mark Jacobson
  • Image : Harris Savides
  • Montage : Pietro Scalia
  • Musique : Marc Streitenfeld
  • Producteur(s) : Brian Grazer, Ridley Scott
  • Interprétation : Russell Crowe (Richie Roberts), Denzel Washington (Frank Lucas), Chiwetel Ejiofor (Huey Lucas), Josh Brolin (Insp. Trupo), Lymari Nadal (Eva), Ted Levine (Lou Toback), Roger Guenveur Smith (Nate), John Hawkes (Freddie Spearman), RZA (Moses Jones)...
  • Distributeur : Paramount Pictures France
  • Date de sortie : 14 novembre 2007
  • Durée : 2h37

American Gangster

de Ridley Scott

Duellistes, parce qu'il le vaut bien


Duellistes, parce qu'il le vaut bien

On le sait, le long par­cours ciné­matographique de Rid­ley Scott (trente ans pour dix-sept longs métrages) n’a jamais franche­ment don­né suite aux attentes sus­citées par ses deux­ième et troisième films, Alien et Blade Run­ner, qui appa­rais­sent décidé­ment comme d’heureux acci­dents de jeunesse dans une car­rière somme toute artis­tique­ment assez pau­vre. Entre relec­ture esthéti­sante des con­ven­tions de gen­res (Traquée, Black Rain), élans de pro­gres­sisme rou­blard (Thel­ma et Louise, À armes égales), fresques malades d’am­bi­tion pic­turale et/ou thé­ma­tique (1492 : Christophe Colomb, King­dom of Heav­en), celui qui use et abuse de sa carte de vis­ite de créa­teur d’u­nivers et d’am­biances a résol­u­ment coulé ses quelques ambi­tions artis­tiques dans le moule d’un grand spec­ta­cle qu’il s’ap­plique à faire reluire dans tous les coins. Sa for­mule fétiche, effi­cace à des degrés divers au cours de sa car­rière (som­met de ces dernières années : Glad­i­a­tor) com­bine un tra­vail formel priv­ilé­giant la sur­face pic­turale à la pro­fondeur et au sens — soins essen­tielle­ment apportés aux éclairages, aux fil­tres, à la bande musi­cale — et un dis­cours pou­vant se résumer à quelques apho­rismes moral­istes acces­si­bles au plus grand nom­bre. Tout au plus, de temps en temps, fait-il pass­er un soupçon d’ironie de con­nivence, his­toire de faire mine d’avoir un point de vue à lui. Ici, cepen­dant, le dis­posi­tif ne suf­fit plus à faire illu­sion sur l’indi­gence dans lequel tend à se com­plaire le ciné­ma du plus coté des réal­isa­teurs bri­tan­niques de Hol­ly­wood.

Amer­i­can Gang­ster orchestre, dans le New York des années 1970, l’af­fron­te­ment à dis­tance de plus en plus resser­rée entre Rus­sell Crowe — en flic intè­gre en butte à une hiérar­chie cor­rompue jusqu’à la moelle — et Den­zel Wash­ing­ton — en dynamique nou­veau par­rain de la pègre de Harlem ayant trou­vé une ingénieuse et sem­ble-t-il impa­ra­ble source de revenus. Deux têtes d’af­fiche por­teuses d’une assur­ance et d’une classe atten­dues d’a­vance (Crowe et Wash­ing­ton ont déjà bien roulé pour les frères Scott par le passé), dans un cadre prop­ice à la fas­ci­na­tion nos­tal­gique pour une époque réputée pro­gres­siste et trans­gres­sive. Tels sont les points forts affir­més du pro­jet, et aus­si ses lim­ites. Car Scott, en pub­lic­i­taire indécrot­table, ne tâche que de ren­dre son tra­vail attrayant par les points forts déjà préal­able­ment couchés sur le cahi­er des charges. À la rigueur, ce qui donne à ses films un intérêt vari­able (Glad­i­a­tor), c’est la patience qu’il peut con­sacr­er à don­ner un peu de chair et de sen­si­bil­ité à ses per­son­nages et à ses intrigues, en dehors du soin pic­tur­al dés­in­car­né dont il est cou­tu­mi­er. C’est le mod­este bonus qu’on est bien en peine de retrou­ver ici, Scott lais­sant à ses acteurs les rênes de per­son­nages aux com­porte­ments trop osten­si­ble­ment régis par quelques lignes de scé­nario, dont les moti­va­tions, les aléas des par­cours — ascen­sions, chutes, rédemp­tions — et la morale qu’ils sous-ten­dent ne souf­frent d’au­cune sec­onde lec­ture, tant ils réson­nent de la mécanique de l’écrit. Le flic hon­nête trompe sa femme parce qu’il lui faut bien une faille quelque part, le par­rain bas­ant sa réus­site sur un pro­fil bas lézarde son sys­tème par une seule excep­tion à cette règle, etc.

“Rabotage hypocrite de toute aspérité”

Il y a bien la fin en forme de pied de nez, qui fait mine de dévi­er d’un quel­conque sché­ma­tisme scé­nar­is­tique, mais pour retomber plus pro­pre­ment sur des pattes de moral­iste matois de con­nivence avec le pub­lic et le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en (le côté based on a true sto­ry jamais oublié). C’est peut-être ce sem­blant de trans­gres­sion “pour faire genre” qui sort le film de son manque d’in­térêt par l’ir­ri­ta­tion qu’il provoque. Rarement Scott a don­né une impres­sion aus­si cri­ante de ven­dre un film sur son con­texte (le terme gal­vaudé d’ “univers”) avec l’air faux-jeton de s’en moquer, de pren­dre tout cela à la légère, comme pour s’ex­cuser de don­ner aus­si peu de réelle con­sis­tance à ce qu’il filme, tan­dis que ses affé­ter­ies esthé­tiques ne font au bout du compte qu’op­ti­miser le poten­tiel com­mer­cial de son pro­duit en en arrondis­sant les angles. Le cinéaste enlu­mineur recon­stitue les Sev­en­ties dans ses grandes lignes avec les moyens d’un tour d’il­lu­sion­niste — pho­to gran­uleuse, bande musi­cale idoine : tout en sur­face, rien en pro­fondeur — tout en feignant de lancer des ponts entre l’an­ci­enne et la nou­velle généra­tion de fans de Shaft et de Super­fly (compter le nom­bre de rappeurs invités au cast­ing). Mais il se garde bien de traiter son sujet dans toute son ampleur, changeant même de trot­toir dès que le con­fort de son pro­gramme somme toute con­sen­suel se voit men­acé par un plan obligé, qu’il s’ef­forcera à tout prix de ren­dre accept­able. Le mon­tage et la pho­togra­phie sont entière­ment au ser­vice de ce rab­o­tage hyp­ocrite de toute aspérité, découpant chaque scène de vio­lence — par­fois jusqu’au mas­sacre — pour en étouf­fer l’im­pact, lais­sant dans un flou à la David Hamil­ton une cohorte de femmes nues en en lais­sant tout juste entrevoir la forme du pubis… Revoir ces pré­cau­tions puri­taines des décen­nies après l’abo­li­tion du Code Hays peut faire sourire. Un peu moins lorsque le maître d’œu­vre joue l’air du con­teur dis­tan­cié, ironique et un rien sub­ver­sif tout en lais­sant des blancs dans sa nar­ra­tion quand ça l’arrange.

Inca­pable sem­ble-t-il de pro­pos­er sur son sujet un point de vue un tant soit peu franc et lucide (autrement dit, autre que celui du yes-man hol­ly­woo­d­i­en moyen), il est logique que Scott se rabat­te totale­ment — on pour­rait presque par­ler d’une démis­sion — der­rière la stature des têtes d’af­fich­es et l’au­ra du con­texte du film, lesquelles ont assez d’é­clat pour par­ler à sa place. Le dis­cours qui en sort (flic ou truand, c’é­tait quand même bien cool, les années soix­ante-dix) ramène résol­u­ment le film à 2h37 de diver­tisse­ment pri­maire et finale­ment pas très à l’aise dans ses cir­con­vo­lu­tions moral­istes. Mal­gré tous ses arti­fices, Scott, qui cap­i­talise sur une répu­ta­tion dif­fi­cile­ment jus­ti­fi­able aujour­d’hui, reste un cinéaste dont le pro­pos n’est (plus ?) que le luxe qu’il s’ac­corde pour sa com­plai­sance vis-à-vis d’un sys­tème où il est désor­mais con­fort­able­ment instal­lé. Quant à Amer­i­can Gang­ster, son absence totale de prise de risques le rap­proche au bout du compte d’un défilé de mode rétro, trop asep­tisé pour faire la jonc­tion désirée entre la Blax­ploita­tion et les films de mafieux de Scors­ese, et qui ne sait se ren­dre intéres­sant qu’en faisant des clins d’œil au pub­lic. À l’im­age de ce dernier plan qui suit le générique de fin, ultime coup de fris­son bon marché qui con­clut adéquate­ment la pose racoleuse de ses fades pro­to-gangstas.

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