Pour toi, j’ai tué

Pour toi, j’ai tué

de Robert Siodmak

  • Pour toi, j’ai tué
  • (Criss Cross)
  • États-Unis1949
  • Réalisation : Robert Siodmak
  • Scénario : Daniel Fuchs
  • d'après : le roman Tous des vendus !
  • de : Don Tracy
  • Image : Franz Planer
  • Montage : Ted J. Kent
  • Musique : Miklós Rózsa
  • Producteur(s) : Michael Kraike
  • Interprétation : Burt Lancaster (Steve Thompson), Yvonne De Carlo (Anna), Dan Duryea (Slim Dundee), Stephen McNally (Pete Ramirez), Esy Morales (le chef d'orchestre)
  • Éditeur DVD : Carlotta Films
  • Date de sortie DVD : 22 août 2007
  • Durée : 1h24

Pour toi, j’ai tué

de Robert Siodmak

Film noir réaliste et romantique


Film noir réaliste et romantique

Quelques mois après la sor­tie des Tueurs, son chef d’œu­vre incon­testable, Car­lot­ta con­tin­ue de remet­tre au goût du jour la fil­mo­gra­phie de Robert Siod­mak. Sort cette semaine une très belle édi­tion d’un film noir dés­espéré, Criss Cross, dont le titre français, Pour toi j’ai tué, même s’il ne traduit pas très claire­ment les enjeux scé­nar­is­tiques du film, est à l’im­age d’un roman­tisme trag­ique plutôt inhab­ituel dans la pro­duc­tion d’alors.

Sor­tis il y a quelques mois, Les Tueurs et Phan­tom Lady (Les Mains qui tuent) nous rap­pelaient com­bi­en Robert Siod­mak priv­ilé­giait une mise en scène brute, lais­sant affleur­er une vio­lence plutôt inhab­ituelle à une époque où le code de cen­sure cadrait d’une main de fer la pro­duc­tion hol­ly­woo­d­i­enne. Tout comme dans Phan­tom Lady où la caméra de Siod­mak s’aven­tu­rait dans les clubs de jazz new-yorkais des années 1940 sans rien occul­ter de la frénésie sex­uelle qui les ani­mait, Criss Cross est une plongée presque doc­u­men­taire dans la Cal­i­fornie d’après-guerre, où le ver­nis cache bien dif­fi­cile­ment la soli­tude des uns, la mis­ère morale des autres. Per­son­nage cen­tral du film, Steve Thomp­son (inter­prété par un Burt Lan­cast­er tou­jours nuancé) revient dans sa ville natale après deux ans d’ab­sence pour retrou­ver son anci­enne petite amie Anna (la sen­suelle et excel­lente Yvonne De Car­lo, mal­heureuse­ment sous-exploitée par les stu­dios de l’époque) remar­iée depuis avec un petit mafieux local, Slim Dundee. Bien décidé à la retrou­ver et à braver les obsta­cles qui les sépar­ent, Steve prof­ite de son emploi de con­voyeur de fond pour entraîn­er son rival dans le braquage d’un four­gon.

Ce qui frappe avant tout dans ce film, c’est la noirceur du pro­pos. Au départ raté de ce cou­ple mal­heureux, ne suc­cèdera qu’une série de décon­v­enues et de décep­tions trag­iques. Si cette his­toire fait penser en de nom­breux points à celle du cou­ple Lana Turner/John Garfield dans Le fac­teur sonne tou­jours deux fois (réal­isé en 1946 par Tay Gar­nett), Robert Siod­mak n’en­veloppe pas sa mise en scène d’un glam­our plus ou moins super­flu, réduisant chaque per­son­nage à sa con­di­tion la plus sor­dide. La caméra se fait impi­toy­able mais c’est aus­si cette approche brute mais styl­isée qui donne à Criss Cross des relents doc­u­men­taires. La scène qui scelle les retrou­vailles des deux anciens amants se déroule dans un bar dansant du Los Ange­les d’après-guerre. Mul­ti­pli­ant les longues con­tre-plongées sur la piste de danse, le réal­isa­teur suit les déhanchés d’Yvonne De Car­lo au milieu d’une foule d’anonymes, tan­dis qu’au bar s’é­gar­ent des gueules cassées de l’ex­is­tence, notam­ment cette femme alcoolique accrochée à son tabouret du matin au soir. Alors que la pro­duc­tion clas­sique hol­ly­woo­d­i­enne de l’époque se plaît à sub­limer ses stars (les légers flous sur le vis­age d’une actrice étaient mon­naie courante), Siod­mak ne cherche pas à envelop­per son film et ses per­son­nages dans du coton car Criss Cross porte avant tout la pat­te du pro­duc­teur Mark Hellinger (décédé peu avant le tour­nage du film), sen­si­ble au réal­isme que l’on retrou­vait dans les films Les Tueurs et La Cité sans voile (Jules Dassin). L’une des scènes les plus fortes du film — Burt Lan­cast­er immo­bil­isé sur son lit d’hôpi­tal se sent ter­ri­ble­ment vul­nérable à l’idée que quelqu’un puisse lui nuire dans son som­meil — en est l’un des plus beaux exem­ples.

Cette belle édi­tion est com­plétée d’un pas­sion­nant bonus où Serge Chau­vin, maître de con­férence, analyse minu­tieuse­ment les éton­nantes cor­re­spon­dances entre ce film et Les Tueurs, le plus con­nu des films de Siod­mak. N’hési­tant pas un seul instant à don­ner l’a­van­tage à ce Criss Cross qui sait, selon lui, bien mieux s’ac­com­mod­er des car­ac­téris­tiques du film noir que Les Tueurs, l’u­ni­ver­si­taire rend à cette œuvre trop mécon­nue tout le pres­tige et donc toute l’at­ten­tion qu’elle mérite.

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