Derrida
  • Derrida
  • États-Unis2002
  • Réalisation : Amy Ziering Kofman, Kirby Dick
  • Image : Kirsten Johnson
  • Montage : Kirby Dick, Matt Clarke
  • Musique : Ryûichi Sakamoto
  • Producteur(s) : Amy Ziering Kofman
  • Bonus DVD : entretien extrait de « Derrida, la mémoire volontaire » de Jacques Derrida et Bernard Stiegler, réalisé par Jean-Christophe Rosé (INA, 1994), extrait du film
  • Éditeur DVD : Blaq Out
  • Date de sortie DVD : 20 février 2007
  • Durée : 1h25

Deconstructing Jackie


Deconstructing Jackie

Alors qu’au générique, des fra­cas syn­thé­tiques vien­nent soulign­er chaque crédit, on craint le pire : l’ha­giogra­phie sen­ten­cieuse. Pas tou­jours exempt de pompe (les lec­tures d’ex­traits frô­lent la solen­nité kitsch de cer­tains docus télé), le film révèle pour­tant une inven­tive légèreté. Et fait de l’é­trange com­plic­ité entre les cinéastes et l’in­ven­teur con­tro­ver­sé de la décon­struc­tion – com­plic­ité mêlée de décalages, de résis­tances, d’hum­ble admi­ra­tion d’un côté et d’e­spiè­gle quant-à-soi de l’autre – le com­bustible d’une réflex­ion faisant du philosophe l’ob­jet d’une appli­ca­tion de son pro­pre mode de pen­sée.

Très tôt dans le film, on assiste au mon­tage par­al­lèle d’hom­mages télévi­suels au penseur mon­di­ale­ment con­nu et d’im­ages de l’homme (Jack­ie pour les intimes) se pré­parant chez lui à aller chez le coif­feur… Les philosophes aus­si se font couper les cheveux, dis­cu­tent clés de la mai­son avec leur femme, con­duisent une voiture – bref, sont des hommes comme les autres ? Aïe. On red­oute le pro­pos bête et sim­pliste. Mais il ne s’ag­it pas vrai­ment de cela, en tout cas pas sur le mode béat et sen­sa­tion­nal­iste. En l’oc­cur­rence, le mon­tage de cette séquence organ­ise une col­li­sion énig­ma­tique dont ressor­tent surtout le goût jour­nal­is­tique pour le mythe et l’ex­cès de sérieux et, en con­tre­point, la dis­tance et la mod­estie (appar­entes) de Der­ri­da, œil rieur et sourire en coin. Par la suite, il ne s’a­gi­ra ni d’op­pos­er la pen­sée et l’homme, ni d’ex­pli­quer l’une par l’autre, mais plutôt de pos­er sur l’homme, et avec lui, les ques­tions mêmes qui ani­ment sa pen­sée.

Bien vite, le rap­port entre vie et œuvre devient d’au­tant plus cen­tral que c’est un sujet auquel Der­ri­da lui-même s’est attelé. En attes­tent les extraits d’une con­férence où il affirme que la lec­ture rigoureuse, inven­tive et puis­sante d’un texte en dit davan­tage sur son auteur que sa biogra­phie exhaus­tive. Il nuancera plus tard ses pro­pos, mais lance là un défi aux cinéastes, som­més de se garder de tomber dans l’anec­do­tique, et con­duits à ten­ter de don­ner une expéri­ence de son œuvre à tra­vers la forme même du film. Là encore, petite frayeur : vont-ils tout nous décon­stru­ire, nous pla­quer une “tra­duc­tion formelle” arti­fi­cielle et stérile de la pen­sée du philosophe ?

Heureuse­ment non, ils évi­tent l’écueil, nous épargnent les effets man­i­festes au prof­it d’un chem­ine­ment certes frag­men­taire et non chronologique, mais sub­tile­ment thé­ma­tique, parsemé d’é­chos et surtout léger, délié, sans sys­té­ma­tisme. Ils inven­tent des solu­tions formelles astu­cieuses, comme une mise en abyme d’un amu­sant ver­tige : Der­ri­da regarde et com­mente une image de Der­ri­da qui regarde et com­mente une image de Der­ri­da et de sa femme se bor­nant à ne don­ner, au sujet de leur ren­con­tre, que des don­nées factuelles…

Per­son­nage abor­d­able mais intran­sigeant, sym­pa­thique sans com­plai­sance, le philosophe n’hésite pas à con­tr­er les ques­tions qu’il juge idiotes. Ain­si rem­barre-t-il sèche­ment – avec un appar­ent dédain pour la cul­ture pop que l’on peut regret­ter ! – une jour­nal­iste améri­caine qui l’in­ter­roge sur le rap­port entre la décon­struc­tion et Sein­feld : « À ceux qui voient un rap­port entre la décon­struc­tion telle que je l’en­tends et une sit­com, je n’ai qu’un con­seil à don­ner : arrêtez de regarder des sit­coms et lisez ! » Mais il est une scène autrement plus forte, où il s’in­surge face à une sug­ges­tion plus que vague de la réal­isatrice – « Dites ce que vous voulez sur l’amour. » Évidem­ment, il fini­ra par répon­dre quelque chose. Mais avant cela, il aura dit son inca­pac­ité à répon­dre sur divers tons : provo­ca­teur, sérieux, mali­cieux… Enfin, con­tour­nant les relances tou­jours aus­si vaines et agaçantes de Kof­man, face aux­quelles il sem­ble sur le point de s’én­erv­er franche­ment, il se lance dans une sim­ple et bril­lante remar­que sur le qui et le quoi en amour.

Il répond donc par un pas de côté, et surtout en resser­rant la ques­tion. Non par fumis­terie, mais mû au con­traire par une extrême rigueur et par l’hon­nêteté de l’homme qui, s’il a fait de la pen­sée un méti­er, ne pré­tend pas avoir réponse à tout, être une machine à fournir des for­mules toutes faites sup­posé­ment géniales à n’im­porte quel pro­pos. Leçon à retenir : il affirme la néces­sité de pos­er de véri­ta­bles ques­tions, pré­cis­es, pour que se développe une réflex­ion con­sis­tante et que s’ob­ti­en­nent des répons­es val­ables, qui ne recourent pas aux clichés qu’in­spire de but en blanc un sujet de colle.

Au cœur du pro­gramme plan-plan des entre­tiens sur­gis­sent donc des trouées d’une boulever­sante banal­ité. Il n’est pas exclu que les aveux qui s’y font, don­nés et perçus comme hon­nêtes, soient empreints de rou­blardise.
À la ques­tion : « Que voudriez-vous appren­dre dans un doc­u­men­taire sur un philosophe comme Kant, Hegel ou Hei­deg­ger ? », l’homme qui refu­sait de se livr­er intime­ment répond : « Leur vie sex­uelle ! » Plus pré­cisé­ment, il dit souhaiter que ces philosophes ne soient plus des êtres pure­ment intel­lectuels et asex­ués, qu’ils par­lent de l’in­ci­dence de l’amour dans leur vie… Exacte­ment ce qu’il a jusqu’alors esquivé ! Du moins est-ce une ques­tion qui habite ses écrits, et le doc­u­men­taire lui-même. Autre leçon, donc : il ne faut par­fois pas atten­dre une réponse directe, même à une ques­tion pré­cise…

Lors d’une lec­ture de ses écrits por­tant juste­ment sur la déli­cate bor­dure entre la vie et l’œu­vre, on voit Der­ri­da se faire couper les cheveux. Ridicule prosaïsme ? Le plan trou­ve en fait une forme de réponse plas­tique aux ques­tions soulevées : dans ce gros plan, ses mag­nifiques cheveux blancs et fins, ondoy­ant sous les mains, le peigne et les ciseaux de la coif­feuse, devi­en­nent matière chargée d’énigme, poé­tique métonymie du philosophe et métaphore de sa pen­sée… Car Der­ri­da, c’est aus­si un physique : des yeux noirs et vifs, des sour­cils gris aux aguets, des cheveux plus blancs que blancs. Dans cer­tains entre­tiens, lors desquels il se tient, teint mat sur un fond blanc sur­ex­posé dans lequel sem­blent s’a­mal­gamer ses cheveux, lais­sant plus que devin­er le crâne sur lequel ils poussent, l’im­age imprime une sorte d’in­car­na­tion poé­tique de sa pen­sée, qu’on se fig­ure alors – et pourquoi pas ? – d’une blanche incan­des­cence.

Les lec­tures d’ex­traits deman­dent bien sûr la plus extrême con­cen­tra­tion, l’écri­t­ure de Der­ri­da n’é­tant pas des plus limpi­des − bien qu’in­ven­tive et sig­nifi­ante, n’en déplaise à ceux qui ne voient en lui qu’un impos­teur. (La même répu­ta­tion col­lait aux basques d’un autre Jacques, Lacan, qui se plai­sait comme Der­ri­da à énon­cer des idées somme toute assez intel­li­gi­bles sur un mode alam­biqué. Mais chez les deux ray­onne une jouis­sance du lan­gage dont il faut savoir pren­dre la mesure : Lacan est avant tout un humoriste, Der­ri­da un poète.) Ce qui agace bien plus, chez ce Jacques-ci, c’est sa manie de ne jamais con­clure, de tou­jours laiss­er en sus­pens ses réflex­ions, ses argu­men­ta­tions. Manière, évidem­ment, de sig­ni­fi­er la néces­sité de ne pas se repos­er sur une idée arrêtée, d’être tou­jours en chantier – car, faut-il le pré­cis­er, décon­stru­ire n’est pas détru­ire. Ce serait plutôt vis­iter un domaine de fond en comble, le met­tre à nu, en percer l’his­toire, en éval­uer les poten­tial­ités… Pren­dre acte que rien ne va de soi, que rien n’est naturel et que tout se con­stru­it : leçon ver­tig­ineuse, ter­ri­ble et stim­u­lante du post-struc­tural­isme.

D’où vient que cette pen­sée poten­tielle­ment anx­iogène paraisse au con­traire si viv­i­fi­ante ? Une lec­ture des textes (pré­cisons, par souci d’hon­nêteté, qu’on par­le ici en néo­phyte) répon­dra plus sûre­ment à cette ques­tion, con­tredi­ra même, peut-être, cette impres­sion. Pour ce qui est du film, il y a entre autres l’ap­port de la musique de Ryûichi Sakamo­to – laque­lle, tout au long du film, installe une per­ma­nence (nappes syn­thé­tiques éthérées) et une dis­con­ti­nu­ité (beats indus­tri­a­lo-élec­tron­iques) qui don­nent à ressen­tir, simul­tané­ment ou alter­na­tive­ment, la cohérence et les ful­gu­rances de la pen­sée vivace du bon­homme, ain­si que l’énigme et l’élan jubi­la­toire que la décon­struc­tion, tout sauf une entre­prise nihiliste, peut sus­citer. Mais on notera surtout l’im­por­tance du per­son­nage lui-même, la lumi­nosité qui émane de son por­trait. Même sérieux, il n’est qu’e­sprit et légèreté, jusque dans un dévoile­ment des con­di­tions de pro­duc­tion qui pour­rait vers­er dans une moder­nité fre­latée : « On com­mence à réfléchir à la réponse, et le réflecteur inter­rompt la réflex­ion ! »

Mal­gré ce qu’il dit lui-même de l’im­pos­si­bil­ité de toute spon­tanéité (des stéréo­types imposés par le lan­gage nous empêchent d’im­pro­vis­er jamais vrai­ment ; le dis­posi­tif de cap­ta­tion audio­vi­suelle ajoute une ultime couche de “non-nat­u­ral­ité”), on décou­vre donc un Der­ri­da pas poseur pour un sou, plus direct qu’un Deleuze (ani­mal, mais aris­to­cra­tique et pondéré dans ses phras­es, dans l’Abécé­daire de Claire Par­net et Pierre-André Boutang) ou qu’un Lacan (lequel, sous la caméra du jeune Benoît Jacquot, lisait un texte et caboti­nait entre incon­fort et jubi­la­tion). S’il écrit obscur, du moins par­le-t-il très clair, bien que ne répon­dant jamais vrai­ment, directe­ment, aux ques­tions qu’on lui pose…

Et, l’air de rien, à tra­vers une alter­nance de scènes du quo­ti­di­en, de plages “expéri­men­tales” et d’en­tre­tiens (durant lesquels Kof­man et Dick enreg­istrent et mon­tent avec instinct les réac­tions amusées ou irritées, les temps mêmes de silence réflexif de Der­ri­da), mul­ti­pli­ant les qual­ités d’im­age et les points de vue, s’en­chaî­nent les thèmes. La dis­tinc­tion entre futur et avenir, l’inévitable nar­cis­sisme, l’an­tisémitisme, le racisme et le par­don, le phal­l­o­go­cen­trisme (supré­matie du dis­cours mas­culin et pater­nel dans le lan­gage) et la fig­ure à inven­ter de la mère philosophe, les archives, le secret… Se des­sine à tra­vers ces thèmes une éthique de la vig­i­lance et de la quête d’ob­jets que l’on sait inac­ces­si­bles. La décon­struc­tion sert aus­si à ça : ne pas s’il­lu­sion­ner mais se bat­tre quand même pour l’im­pos­si­ble. Penser la stim­u­lante impureté des choses tout en rêvant d’une pureté au fond non souhaitable.

Les bonus

Ils offrent un bien curieux con­cept : un extrait du film qui se trou­ve dans son inté­gral­ité sur la même galette… Bon, ça tombe bien, c’est la scène impres­sion­nante, au bord du con­flit, où Kof­man inter­roge Der­ri­da sur l’amour en général. Mais on ne voit pas trop l’in­térêt de la chose.

Plus intéres­sant, quoique très austère en regard du film : un entre­tien avec Der­ri­da par Bernard Stiegler (philosophe, ancien directeur de l’IR­CAM, aujour­d’hui au départe­ment cul­turel de Beaubourg). Inter­rogé sur le dis­posi­tif télévi­suel et sur l’im­age dans notre société, d’un point de vue juridique et déon­tologique, Der­ri­da y est déjà moins facile à suiv­re, tant son dis­cours est dis­ten­du et cir­con­vo­lu­tif.

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