Coffret John Ford : What Price Glory / Quatre hommes et une prière / Steamboat Round the Bend

Coffret John Ford : What Price Glory / Quatre hommes et une prière / Steamboat Round the Bend

de John Ford

  • Coffret John Ford : What Price Glory / Quatre hommes et une prière / Steamboat Round the Bend
  • (What Price Glory / Four Men and a Prayer / Steamboat Round the Bend)
  • États-Unis1952 / 1938 / 1935
  • Réalisation : John Ford
  • Scénario : Phoebe Ephron, Henry Ephron / Richard Sherman, Sonya Levien, Walter Ferris / Dudley Nichols, Lamar Trotti
  • d'après : la pièce / le roman / le roman
  • de : Maxwell Anderson, Laurence Stallings / David Garth / Ben Lucien Burman
  • Image : Joseph MacDonald / Ernest Palmer / George Schneiderman
  • Montage : Dorothy Spencer / Louis R. Loeffler / Alfred DeGaetano
  • Musique : Alfred Newman / Louis Silvers (directeur musical) / Samuel Kaylin
  • Producteur(s) : Sol C. Siegel / Darryl F. Zanuck / Sol M. Wurtzel
  • Interprétation : (What Price Glory :) James Cagney (Cpt. Flagg), Corinne Calvet (Charmaine), Dan Dailey (Sgt Quirt), William Demarest (Cpl Kiper), Craig Hill (Lt Aldrich), Robert Wagner (soldat Lewisohn), Marisa Pavan (Nicole Bouchard), Max Showalter alias Casey Adams (Lt Moore), James Gleason (Gén. Cokely), Wally Vernon (Lipinsky), Henri Letondal (Cognac Pete)...
    (Quatre hommes et une prière :) Loretta Young (Miss Lynn Cherrington), Richard Greene (Geoffrey Leigh), George Sanders (Wyatt Leigh), David Niven (Christopher Leigh), C. Aubrey Smith (Col. Loring Leigh), J. Edward Bromberg (Gén. Torres), William Henry (Rodney Leigh), John Carradine (Gén. Adolfo Arturo Sebastian), Alan Hale (Mr Furnoy), Reginald Denny (Cpt. Douglas Loveland), Berton Churchill (Mr Martin Cherrington)...
    (Steamboat Round the Bend :) Will Rogers (Dr John Pearly), Anne Shirley (Fleety Belle), Irvin S. Cobb (capitaine Eli), Eugene Pallette (shérif Rufe Jeffers), John McGuire (Duke), Berton Churchill (New Moses), Francis Ford (Efe)...
  • Éditeur DVD : Dark Star
  • Date de sortie DVD : 23 janvier 2007
  • Durée : 1h51 / 1h25 / 1h22

Coffret John Ford : What Price Glory / Quatre hommes et une prière / Steamboat Round the Bend

de John Ford

La vérité de l'artifice


La vérité de l'artifice

Les trois films du grand cinéaste hol­ly­woo­d­i­en édités ce mois-ci par Dark Star sont des films totale­ment inédits en DVD. Des films mineurs, diraient cer­tains, si on les com­pare aux Pris­on­nière du désert, Raisins de la colère et Pour­suite infer­nale tant loués. Des films extrême­ment divers aus­si, puisque l’on passe du «boat-movie» presque bur­lesque avec Steam­boat Round the Bend, au polar d’aven­tures avec Qua­tre hommes et une prière puis au film de guerre avec What Price Glo­ry. Tournés entre 1935 et 1952, ces œuvres un peu oubliées, un peu més­es­timées surtout, ont un atout extra­or­di­naire: celui de mon­tr­er que Ford, quel que soit le scé­nario qu’on lui ait con­fié, ou les acteurs qu’on lui ait imposé, res­ta tou­jours fidèle à son univers ten­dre, sincère et sim­ple. Et c’est là que l’on recon­naît la pat­te d’un grand maître.

Dans un for­mi­da­ble entre­tien en forme d’analyse des trois films édités («l’autre John Ford», bonus de Steam­boat Round the Bend), Jean Col­let, déjà auteur d’un ouvrage sur Ford, a ces trois phras­es qui résu­ment l’œu­vre du cinéaste avec une clarté limpi­de: «Chez Ford, on ne se sou­vient d’au­cun plan. On ne voit jamais la caméra. […] Avec une sim­plic­ité presque choquante, John Ford arrive à dire ce qu’il y a de plus pro­fond. [… Dans ses films,] on ne prend jamais rien au sérieux.» Tout est dit, ou presque. Cha­cune de ces phras­es peut s’ap­pli­quer à Steam­boat Round the Bend comme à Qua­tre hommes et une prière et à What Price Glo­ry, des films qui a pri­ori n’ont absol­u­ment rien en com­mun.

Car quelque soit leur sujet, qu’il soit ou non imposé par le stu­dio pour lequel Ford tra­vaille (Qua­tre hommes et une prière était un film de com­mande, What Price Glo­ry était expressé­ment désiré par Ford), tous les films for­di­ens sont poussés par le même amour de l’homme et des valeurs qui lui sont liées. Des valeurs qui, bien que Ford soit con­nu pour être un cinéaste pro­fondé­ment religieux, n’ont rien d’une morale naïve. L’hon­neur, la lib­erté, la famille tant loués par le cinéaste, ne sont jamais l’ex­pres­sion d’un puri­tanisme bêta. What Price Glo­ry en est un exem­ple par­fait: Ford y par­le de l’hor­reur de la guerre, mais par un biais rien moins que patri­o­tique: celui d’hommes, de femmes aus­si, qui n’ont pas demandé à com­bat­tre, qui préfér­eraient ne pas être là où ils se trou­vent, mais font leur devoir, parce que, para­doxale­ment, savoir obéir à bon escient est aus­si une expres­sion de la lib­erté indi­vidu­elle. Les sol­dats de What Price Glo­ry sont révoltés par la mort idiote à laque­lle on les envoie, mais com­bat­tent parce qu’ils veu­lent aller au devant de cette mort, pour mieux l’éviter, pour eux, ou pour d’autres. C’est le sujet égale­ment de Steam­boat Round the Bend: le héros du film, for­mi­da­ble­ment inter­prété par Will Rogers, livre son neveu accusé de meurtre à la jus­tice, mais va tout faire pour prou­ver son inno­cence avant le dénoue­ment fatal qui l’at­tend. Dans Qua­tre Hommes et une prière, où qua­tre frères enquê­tent pour décou­vrir l’as­sas­sin de leur père, John Ford démon­tre encore que cette jus­tice à laque­lle on se doit d’obéir, ce sont les hommes qui la font, et non pas une instance invis­i­ble et inac­ces­si­ble.

John Ford est le cinéaste de l’homme et de l’hu­main, jusque dans sa mise en scène. Refus du spec­tac­u­laire et refus d’en­tr­er dans la pon­tif­i­ante caté­gorie des “auteurs” vont de pair pour lui. Ce sont ses per­son­nages qu’il filme, pas des décors ou des his­toires. L’Inde de Qua­tre hommes et une prière et la France de What Price Glo­ry sont des paysages de stu­dio et cela se voit à l’écran, mais qu’im­porte! Steam­boat Round the Bend s’achève sur une grande course de bateaux qui vire à la comédie bur­lesque alors que la vie d’un homme est en jeu? La belle affaire. Ford n’a aucun intérêt pour le sus­pense ou les rebondisse­ments accrocheurs du scé­nario. Ce qui le pas­sionne, ce sont ces hommes, sou­vent des anonymes, des “petits”, con­fron­tés à des choses qui les dépassent, et qui font preuve d’un courage spec­tac­u­laire, sans jamais pour­tant être des héros au sens clas­sique du terme. Les hommes et femmes for­di­ens sont des êtres insta­bles, qui se cherchent et évolu­ent con­stam­ment, partagés entre leur pré­ten­due immoral­ité (goût pour la bois­son, les femmes ou la bagarre) et leur pro­fond respect pour les valeurs “du cœur”.

Avec un cinéaste moins tal­entueux, des his­toires pareilles tourn­eraient au grotesque, au sen­ti­men­tal­isme, car il y a beau­coup de naïveté et de sim­plic­ité dans le mes­sage for­di­en. Mais qui serait capa­ble comme Ford d’avoir ce sens aus­si aigu du trag­ique, sans avoir jamais recours à la drama­ti­sa­tion for­cée? Les sujets traités dans Qua­tre hommes et une prière (le traf­ic d’armes) ou What Price Glo­ry (la Grande Guerre) sont graves, mais jamais banale­ment traités comme tels. L’hor­reur des com­bats, dans What Price Glo­ry, se décou­vre ain­si dans une scène mag­nifique où les deux ennemis/amis/concurrents se dis­putent le cœur d’une femme en plein milieu des tranchées, alors que les bombes tombent autour d’eux. L’hor­reur du mas­sacre d’in­no­cents qui avaient le tort de réclamer un peu de lib­erté, c’est dans les yeux d’une jeune écervelée qui voulait un peu d’aven­ture que l’on en perçoit le mieux la force (Qua­tre hommes et une prière).

Les effets de style ou les grands mou­ve­ments de caméra n’ont pas leur place dans le ciné­ma for­di­en. Le dynamisme de la mise en scène se cache der­rière une absence du moin­dre effort volon­taire­ment “artis­tique”. C’est peut-être ain­si que l’on peut le mieux com­pren­dre le mutisme de Ford lorsqu’il s’agis­sait de lui faire par­ler de son œuvre: à quoi bon en dire plus? Tout est sur l’écran. Au fond, ce qui frappe surtout chez Ford, c’est son respect immense pour le spec­ta­teur: il ne cherche ni à exal­ter, ni à cho­quer son pub­lic. Mais avec un sens inné du spec­ta­cle et beau­coup d’hu­mour (car le cinéaste est un maître absolu dans le mélange des gen­res), Ford réus­sit tout de même à men­er tout le monde là où il l’en­tend. Son œuvre mène ain­si à une réflex­ion pro­fonde sur le ciné­ma en tant que mix­ture com­plexe entre le sep­tième art et le diver­tisse­ment pop­u­laire.

Seul bémol à ce cof­fret indis­pens­able à tout ama­teur de ciné­ma clas­sique hol­ly­woo­d­i­en: le bonus de What Price Glo­ry, où, sol­lic­ité pour un entre­tien sur l’œu­vre du cinéaste améri­cain, Jean-Pierre Mocky par­le de John Ford comme s’il n’avait jamais vu aucun de ses films. Déver­sant sans jamais argu­menter intel­ligem­ment tous les pon­cifs et les clichés depuis longtemps désamor­cés par les his­to­riens du ciné­ma (Ford serait un odieux réac­tion­naire, raciste et con­ser­va­teur), le cinéaste français est heureuse­ment con­tred­it par Jean Col­let, qui a man­i­feste­ment plus de légitim­ité à s’ex­primer. S’op­posant par exem­ple diamé­trale­ment à l’idée selon laque­lle Ford ferait preuve de misog­y­nie (dix­it Mocky), Col­let a cette phrase d’une évi­dence red­outable: «On n’a jamais assez remar­qué que les femmes étaient au cen­tre des films de Ford.» Oui, tout est dit. John Ford, heureuse­ment, n’est plus, et n’a même jamais été, un cinéaste à réha­biliter.

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