Joies matrimoniales

Joies matrimoniales

de Alfred Hitchcock

  • Joies matrimoniales
  • (Mr and Mrs Smith)
  • États-Unis1941
  • Réalisation : Alfred Hitchcock
  • Scénario : Norman Krasna
  • Image : Harry Stradling
  • Montage : William Hamilton
  • Musique : Edward Hard
  • Producteur(s) : Harry E. Edington
  • Interprétation : Carole Lombard (Ann Krausheimer Smith), Robert Montgomery (David Smith), Gene Raymond (Jefferson Custer), Jack Carson (Chuck Benson)
  • Date de sortie : 3 janvier 2007
  • Durée : 1h35

Joies matrimoniales

de Alfred Hitchcock

Hitchcock rit !


Hitchcock rit !

Mr and Mrs Smith est un petit OVNI dans l’œu­vre du maître du sus­pense. Unique comédie, ou du moins unique screw­ball com­e­dy (car, com­ment nier la dimen­sion comique de chefs d’œu­vre tels qu’Une femme dis­paraît ou La Mort aux trouss­es ?) de la fil­mo­gra­phie hitch­cock­i­enne, le film a tou­jours été con­sid­éré comme mineur par les afi­ciona­dos du cinéaste, tels que Truf­faut, qui ne fait que l’évo­quer dans leurs fameux entre­tiens. Hitch­cock lui-même dis­ait n’avoir rien com­pris à l’his­toire ni aux per­son­nages, et n’ac­cor­dait au film qu’un intérêt syn­di­cal. S’il n’est pas for­cé­ment urgent de recon­sid­ér­er le statut de Mr and Mrs Smith d’un strict point de vue cinéphilique, il n’est pas non plus hon­teux de l’ap­préci­er à sa juste valeur.

Comme dans toute comédie de remariage qui se respecte, le point de départ est tou­jours peu ou prou le même : Mon­sieur aime Madame, et Madame aime Mon­sieur, mais quelque chose cloche, qui peut à tout moment provo­quer la rup­ture. Et plus cette goutte d’eau qui fait débor­der le vase est absurde, plus la comédie a des chances d’être réussie. Dans Mr and Mrs Smith, le ressort scé­nar­is­tique est par­ti­c­ulière­ment alam­biqué : alors que Mon­sieur com­mence à regret­ter sa lib­erté de céli­bataire, il apprend for­tu­ite­ment que suite à un stu­pide con­flit ter­ri­to­r­i­al entre l’É­tat de l’O­hio et celui du Neva­da, il n’est pas légale­ment mar­ié à celle qu’il croit sa femme et vit sans le savoir depuis cinq ans dans un statut de con­cu­bi­nage for­cé­ment incon­cev­able dans l’Amérique des années 1940. La seule solu­tion serait de ré-épouser immé­di­ate­ment Madame, mais Mon­sieur préfère faire dur­er le plaisir, sans savoir que Madame est elle aus­si au courant, et qu’elle n’at­tend, bien sûr, qu’une seule chose : la demande en remariage. S’en­suiv­ent comme il se doit quipro­qu­os, dis­putes, fauss­es puis vraies réc­on­cil­i­a­tions.

Face aux chefs d’œu­vre du même genre d’un Lubitsch ou d’un Hawks, la mise en scène de Hitch­cock ne démérite pas. La comédie est enlevée, le rythme soutenu, réser­vant des morceaux de choix, telle la scène d’ou­ver­ture qui décou­vre Madame et Mon­sieur se réc­on­ciliant après une bonne dis­pute, dans le chaos total de leur cham­bre à couch­er, puis lors d’un petit déje­uner « ping-pong » où le cou­ple se ren­voie la balle sans dis­con­tin­uer, étab­lis­sant rapi­de­ment le prob­lème prin­ci­pal du cou­ple : les règles que Madame a fixées, et que Mon­sieur doit suiv­re à la let­tre sous peine de puni­tion immé­di­ate. On retient égale­ment la scène du dîn­er dans l’abom­inable tro­quet, où pen­dant que Mon­sieur fixe un chat qui refuse de goûter sa soupe et se con­va­inc petit à petit qu’on essaie de l’empoisonner, Madame vit des tour­ments intérieurs bien plus graves : quand son mari se décidera-t-il à lui révéler cet atroce secret dont elle est déten­trice mal­gré elle ?

La maes­tria hitch­cock­i­enne n’est donc pas en cause, mais il faut bien avouer que les scènes ne sont pas toutes réussies, et que le rythme s’es­souf­fle ici et là, pour une sim­ple et bonne rai­son, que Hitch­cock lui-même admet sans honte : l’in­com­préhen­sion patente du cinéaste face aux codes du genre. Plutôt que de se con­cen­tr­er totale­ment sur son cou­ple prin­ci­pal, remar­quable­ment inter­prété par Car­ole Lom­bard et Robert Mont­gomery, le scé­nario s’é­gare dans des intrigues longuettes entre le meilleur ami de Mon­sieur, qui tente de séduire Madame, qui elle-même tente de faire croire à Mon­sieur qu’elle n’est plus con­va­in­cue par l’idée de remariage. Idée intéres­sante si le comé­di­en inter­pré­tant le meilleur ami n’é­tait pas aus­si terne (où est donc passé le James Stew­art d’Indis­cré­tions ?), et si Hitch­cock avait étudié la règle prin­ci­pale de la comédie de remariage ain­si résumée par le philosophe Stan­ley Cavell : « ce qui importe, ce n’est pas ce que fait le cou­ple lorsqu’il est ensem­ble, mais le fait qu’ils soient ensem­ble. » Or, on attend trop sou­vent dans Mr and Mrs Smith le moment où Mon­sieur et Madame vont se retrou­ver.

Autre prob­lème : a con­trario d’un Madame porte la culotte où Spencer Tra­cy admet­tait la pos­si­bil­ité que sa femme puisse le coif­fer au poteau pro­fes­sion­nelle­ment, ou d’un Palm Beach Sto­ry, où Claudette Col­bert impo­sait sa loi aux représen­tants de la gent mas­cu­line, Mr and Mrs Smith ne présente pas de guerre des sex­es égal­i­taire. Si Madame fait un peu tourn­er Mon­sieur en bour­rique, c’est finale­ment elle qui se ridi­culise en pour­suiv­ant son mari de ses assiduités. Lorsqu’elle fait sem­blant d’être pris­on­nière de ses skis, qui l’empêchent de fuir Mon­sieur, Madame en revient à son pré­cepte de départ, selon lequel la femme doit se soumet­tre inté­grale­ment à son mari, comme si les événe­ments qu’elle a vécus ne l’avait pas amenée à réfléchir sur sa rela­tion de cou­ple. Cette philoso­phie un rien misog­y­ne est d’au­tant plus regret­table que Hitch­cock béné­fi­ci­ait de la présence d’une actrice de choix : Car­ole Lom­bard, l’une des meilleures actri­ces de comédie de son temps, trag­ique­ment et trop tôt dis­parue en 1943. Incroy­able­ment belle, douée d’un glam­our incom­pa­ra­ble, Car­ole Lom­bard était l’une des seules comé­di­ennes hol­ly­woo­d­i­ennes à ne pas hésiter une sec­onde à s’en­laidir ou à se ridi­culis­er. Elle est à l’o­rig­ine de la fameuse anec­dote selon laque­lle elle aurait fait venir sur le plateau de Mr and Mrs Smith trois vach­es por­tant le nom des comé­di­ens prin­ci­paux après s’être fait rap­porter la réflex­ion d’Hitch­cock selon laque­lle « les acteurs ne sont que du bétail ». Elle est en fait la prin­ci­pale réus­site du film, l’il­lu­mi­nant de sa finesse de jeu, de son humour et de son élé­gance.

Mr and Mrs Smith n’en reste ain­si pas moins une drôle de comédie, qui ridi­culise son homonyme con­tem­po­rain où, pour exis­ter, Angeli­na Jolie et Brad Pitt se bat­taient à coups de qui aurait le meilleur effet spé­cial. Hitch­cock n’avait peut-être pas l’in­té­gral­ité de la recette de la screw­ball com­e­dy à l’an­ci­enne, mais du moins en avait-il inté­gré quelques ingré­di­ents. Peu seraient capa­bles comme lui de faire un bon film tiré d’un genre dans lequel ils se sen­tent mal à l’aise.

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