© Diaphana Films
Le vent se lève

Le vent se lève

de Ken Loach

  • Le vent se lève
  • (The Wind the Shakes the Barley)
  • Irlande, Grande-Bretagne, Italie, Allemagne, Espagne2006
  • Réalisation : Ken Loach
  • Scénario : Paul Laverty
  • Image : Barry Ackroyd
  • Montage : Jonathan Morris
  • Musique : George Fenton
  • Producteur(s) : Rebecca O'Brien
  • Interprétation : Cillian Murphy (Damien), Pádraic Delaney (Teddy), Liam Cunningham (Dan), Orla Fitzgerald (Sinead), Mary O'Riordan (Peggy), Mary Murphy (Bernadette)...
  • Distributeur : Diaphana Films
  • Date de sortie : 23 août 2006
  • Durée : 2h04

Le vent se lève

de Ken Loach

L'adieu aux armes


L'adieu aux armes

Après Hid­den Agen­da en 1989, Ken Loach esti­mait qu’il n’avait pas expliqué la déchirure de l’Ir­lande, pas livré les clés pour com­pren­dre la guerre frat­ri­cide qui a sec­oué le pays jusqu’à il y a peu. C’est chose faite avec Le vent se lève, le réc­it douloureux de la façon dont l’An­gleterre est par­v­enue à déchir­er l’Ir­lande. Et du même coup, c’est un des plus beaux films con­tre la guerre qui nous est pro­posé par le réal­isa­teur de Land and Free­dom.

Irlande, 1920. Quelques années seule­ment après le soulève­ment de Dublin écrasé dans le sang par l’An­gleterre, mené par le révo­lu­tion­naire de gauche James Con­nol­ly, l’Ir­lande gronde de nou­veau. Sous la main-mise bru­tale des «Black and Tans» et des «Aux­is», le pays de Yeats suf­foque. Après plusieurs ter­ri­bles démon­stra­tions de vio­lence de la part des Anglais, Damien Dono­van, fils de fer­mi­er, décide de renon­cer à sa car­rière de médecin à Lon­dres et rejoint son frère Ted­dy dans les rangs des indépen­dan­tistes irlandais. Après des mois de guerre sale con­tre l’oc­cu­pant, le traité de l’É­tat Libre d’Ir­lande divise les indépen­dan­tistes. Ted­dy rejoint les rangs des «Freestaters» qui tolèrent la main-mise de l’An­gleterre, tan­dis que Damien refuse de brad­er son idéal d’une Irlande libre. Saigné à blanc par des années de guerre, le pays se déchire à nou­veau, et plus cru­elle­ment.

Le vent se lève, clame le titre du film: la métaphore est trans­par­ente, et l’on s’at­tend dès le départ à voir une glo­ri­fi­ca­tion de la cause irlandaise face à la per­fide Albion, forte en héros fiers de leur sang celte défen­dant le pays jusqu’à leur dernier souf­fle. Mais il n’y a pas eu de héros dans le ter­ri­ble con­flit dépeint par Loach, pas de héros objec­tif. Cer­taine­ment, les indépen­dan­tistes des «Fly­ing Columns» irlandais­es restent même aujour­d’hui de grands héros pour les Irlandais; certes, les Anglais n’ont pas tous été des mon­stres méprisants et colo­nial­istes. Mais il reste que le peu­ple d’Ir­lande, dans les mains des deux camps, a souf­fert bien plus que de rai­son, si tant est que la rai­son puisse admet­tre quelque souf­france que ce soit. C’est la lente noy­ade de l’Ir­lande dans les atroc­ités de la guerre civile que dépeint le film, et non l’héroïsme pré­ten­du de quelques héros de la gâchette.

Face à la com­plex­ité de leur matéri­au his­torique, Loach et son scé­nar­iste Paul Laver­ty ont décidé de priv­ilégi­er le petit peu­ple, en les per­son­nes de Peg­gy (incroy­able Mary O’Ri­or­dan), Bernadette et Sinead, respec­tive­ment grand-mère, mère et sœur de Micheail, dont le meurtre bar­bare par les Anglais décide Damien à rester se bat­tre. Baser un film his­torique sur ses seuls per­son­nages, en faisant con­fi­ance au scé­nario et au jeu d’ac­teur pour sauver la donne est un pari risqué. Le pari est pleine­ment tenu par un scé­nario riche en anec­dotes au par­fum véridique, et par des acteurs remar­quables. On retien­dra bien sûr Cil­lian Mur­phy, mais aus­si et surtout Liam Cun­ning­ham dans le rôle du révo­lu­tion­naire marx­iste-social­iste Dan, le plus idéal­iste de tous. Hâve, crasseuse et mal rasée, sa fig­ure est pour­tant lumineuse lorsqu’il explique pourquoi il a occupé sa cap­tiv­ité à graver sur les murs de sa cel­lule le Gar­den of Love de William Blake.

Grand met­teur en scène d’im­ages sym­bol­iques, Loach touche par­fois à la grâce avec ce dernier film: Damien dés­espéré de devoir abat­tre un cama­rade «traître»; le même enl­e­vant douce­ment le fichu de la tête de Sinead après qu’elle a été ton­due par les Anglais pour lui rap­pel­er sa beauté; deux anciens indépen­dan­tistes, l’un la tête haute et prêt à être fusil­lé, l’autre com­man­dant le pelo­ton la tête basse… Con­traire­ment à cer­tains déra­pages de son style si per­son­nel, comme dans le récent et par trop mis­éra­biliste Just a Kiss, Loach parvient ici à invo­quer des images d’une puis­sance qui rap­pelle celle des Sen­tiers de la gloire de Kubrick. Mais aucune image ne parvient à la cheville de celle qui mon­tre, devant une mai­son en ruine, incendiée par les Anglais, la veuve évi­dente d’un com­bat­tant, en larmes, maud­is­sant dans un même geste celui qui est mort par idéal et son meur­tri­er.

Car il n’est pas d’héroïsme à mourir pour ses idées dans Le vent se lève: ceux qui souf­frent vrai­ment sont celles et ceux qui restent. «Sou­vent les films de guerre font grand cas de leurs posi­tions anti­mil­i­taristes mais une grande part du spec­ta­cle qu’ils pro­posent n’est qu’­ex­plo­sions et effu­sions de sang. Cela ne me sem­ble pas très sérieux, comme posi­tion anti-guerre», souligne Loach. Mourir pour des idées, de quelque côté de la fron­tière que l’on soit, c’est mourir abat­tu dans le dos, dans la saleté et l’op­pro­bre, sans fleur ni couronne. C’est laiss­er der­rière soi ceux pour qui on croy­ait se bat­tre. Loach signe avec Le vent se lève un film de guerre qui répugne à la surenchère obscène d’un sen­sa­tion­nal­iste Il faut sauver le sol­dat Ryan. Il signe un film de paix: cela implique bien moins de vio­lence graphique, mais ça fait aus­si mal, sinon plus.

Le vent se lève, clame le titre du film. Hélas, comme sou­vent, le titre perd à la tra­duc­tion, et pour le coup donne même dans le con­tre-sens. The Wind That Shakes the Bar­ley («le vent qui agite l’orge»), tiré d’un splen­dide chant tra­di­tion­nel irlandais, n’évoque pas une révolte en devenir, non plus qu’un oura­gan destruc­teur. La triste chan­son racon­te le dés­espoir de celle dont l’a­mant est mort sous les balles, et qui le suiv­ra bien­tôt dans la tombe. Pen­dant ce temps, le vent souf­fle tou­jours sur l’orge: pour quelque cause que cela ait été, toutes ces morts seront bien­tôt oubliées.

Com­par­er Le vent se lève et le mer­veilleux Land and Free­dom est une oblig­a­tion, ces deux films étant très proches dans la fil­mo­gra­phie de Ken Loach. Si Land and free­dom célèbre le tri­om­phe de l’idéal, et la beauté de se bat­tre pour lui, Le vent se lève souligne qu’un tel com­bat, s’il implique la lutte armée, ne vaut finale­ment pas la peine. Les héros de Lady­bird, Lady­bird, My Name Is Joe, Rain­ing Stones ou Fam­i­ly Life se bat­tent aus­si pour un idéal, et le plus sou­vent per­dent. L’im­por­tant, pour Loach, est de soulign­er la justesse de leur com­bat: qu’ils aient ou non vain­cu n’a plus guère d’im­por­tance. Le jury de Cannes ne s’est pas trompé en récom­pen­sant de la Palme d’or le dernier film du réal­isa­teur: tant sur la forme que dans le fond, il regroupe le meilleur de ce que peut offrir Ken Loach. Certes, il n’est pas facile de pénétr­er dans son univers, dans ce film moins encore que dans de nom­breux autres, mais après tout, Loach est un cinéaste qui se mérite.

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