Illusions perdues

Illusions perdues

de Ernst Lubitsch

  • Illusions perdues
  • (That Uncertain Feeling)
  • États-Unis1941
  • Réalisation : Ernst Lubitsch
  • Scénario : Walter Reisch, Donald Ogden Stewart
  • d'après : la pièce Divorçons
  • de : Victorien Sardou, Émile de Najac
  • Image : George Barnes
  • Costumes : Irene
  • Montage : William Shea
  • Musique : Werner R. Heymann
  • Producteur(s) : Ernst Lubitsch, Sol Lesser
  • Interprétation : Merle Oberon (Jill Baker), Melvyn Douglas (Larry Baker), Burgess Meredith (Alexander Sebastian), Alan Mowbray (Dr Vengard), Olive Blakeney (Margie Stallings), Harry Davenport (Jones), Sig Ruman (Mr Kafka), Eve Arden (Sally Aikens)
  • Date de sortie : 12 juillet 2006
  • Durée : 1h22

Illusions perdues

de Ernst Lubitsch

Hic à Lubitschland


Hic à Lubitschland

Pas­sons sur le titre français totale­ment improb­a­ble du film (le tra­duc­teur avait-il préféré relire le chef-d’œu­vre de Balzac plutôt que de regarder le film?)… Adap­té d’une pièce française du XIXe siè­cle, Divorçons, That Uncer­tain Feel­ing («ce sen­ti­ment incer­tain») est une comédie de boule­vard, un diver­tisse­ment pur, sans con­tenu psy­chologique et soci­ologique caché. Pas for­cé­ment le genre priv­ilégié du fin Lubitsch. Ain­si, et bien que le cinéaste retrou­ve à de nom­breuses repris­es sa verve et sa sub­til­ité, That Uncer­tain Feel­ing est sans doute une de ses œuvres mineures. Pas de quoi pour­tant renier notre éter­nelle admi­ra­tion.

Jill Bak­er est une femme heureuse à tous points de vue: la rubrique mondaine des jour­naux en fait même ses choux gras en surnom­mant le cou­ple qu’elle forme avec son mari Lar­ry les «hap­py Bak­er». Seule ombre à l’hori­zon: Jill est affec­tée d’un méchant… hoquet. Pour le soign­er, elle con­sulte un psy­ch­an­a­lyste. Mais c’est dans la salle d’at­tente qu’elle va trou­ver le meilleur remède à sa névrose, en la per­son­ne d’un jeune pianiste mis­an­thrope, Alexan­der Sebas­t­ian. Jill rêve d’une autre vie, et perd son hoquet en s’amourachant d’Alexan­der. Lar­ry, qui ne croit pas une minute à cette liai­son, n’a pas dit son dernier mot…

L’idée de départ est bonne. Grâce au fameux hoquet, Ernst Lubitsch peut se focalis­er dès l’ou­ver­ture sur ce qui fonde une comédie réussie: le sens du détail. Le «hic» de Jill rythme ain­si la fin de toutes les pre­mières scènes. Vien­nent ensuite le «keeks» de Lar­ry, puis le « pffui » d’Alexan­der, ono­matopées déli­cieuses qui au fil du film per­dent leur absur­dité hila­rante pour don­ner sens à une sit­u­a­tion. Sens du détail tou­jours, dans la présence récur­rente d’ob­jets, tels un vase ou un tableau, qui pren­nent de la valeur en devenant des per­son­nages à part entière, détestés des uns et, par con­séquent, adulés des autres.

Il y a plus encore dans le hoquet: le «hic» selon Lubitsch n’est pas qu’un bruit. C’est un dia­logue, grâce auquel Jill, femme du monde, donc femme réservée, com­mu­nique ses angoiss­es à son entourage. Et Lubitsch s’y con­naît pour met­tre en valeur le dia­logue, quel qu’il soit: bavardage insup­port­able et incom­préhen­si­ble d’un dîn­er entre Hon­grois ou mon­dan­ités de deux femmes cou­vertes par le bruit d’un piano. On par­le beau­coup dans That Uncer­tain Feel­ing, et suiv­re le dia­logue devient presque un défi. Même le disque qui déraille, ou la musique qui vient soulign­er les plus vilains mots (tel «gar­garisme») sem­ble vouloir dire quelque chose. Mais le plus grisant, au fond, ce sont les dia­logues «~écrits~», les clins d’œil directs du cinéaste à son pub­lic. Lubitsch, qui n’a jamais vrai­ment per­du les bonnes habi­tudes du muet, se fend de quelques com­men­taires par car­tons inter­posés, d’une telle drô­lerie qu’on regrette qu’ils ne soient plus nom­breux.

C’est dans l’at­mo­sphère générale don­née à cette comédie de remariage que Lubitsch brille le moins. Il y a évidem­ment quelques scènes pure­ment géniales, notam­ment dans le posi­tion­nement des per­son­nages. D’abord figé, le trio amoureux se déplace au gré des mani­gances de cha­cun. Le cinéaste décou­vre les petites cachot­ter­ies der­rière les couliss­es, joue avec la con­fu­sion et la sur­prise de ses per­son­nages, comme dans ces deux scènes par­al­lèles, où Lar­ry décou­vre la présence du pianiste dans son apparte­ment bien après que le spec­ta­teur en ait été infor­mé, et vice ver­sa. Mais il faut bien avouer que le film, pour­tant court, traîne un peu en longueur, comme si Lubitsch n’avait pas pu gér­er la sen­sa­tion d’en­fer­me­ment pro­gres­sive dans cette atmo­sphère trop feu­trée. Ou comme si, tout sim­ple­ment, il n’avait su quoi faire d’un scé­nario rem­pli de banal­ités.

La fameuse «Touch» n’est pour­tant pas plus per­due que les illu­sions. Il faut voir That Uncer­tain Feel­ing, car aucun film de Lubitsch ne mérite qu’on fasse la fine bouche.

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