En atten­dant un large compte-ren­du des Ren­con­tres Ciné­ma de Manosque la semaine prochaine, nous vous pro­posons ce que l’on appellera un doc­u­ment orig­i­nal : la tran­scrip­tion des échanges qui ont eu lieu autour de la séance de La Terre de la folie le ven­dre­di 4 févri­er. En présen­tant la man­i­fes­ta­tion, nous avions proclamé haut et fort que la pro­jec­tion de ce film lors des 24es Ren­con­tres con­sti­tu­ait une avant-pre­mière mon­di­ale dans sa région de tour­nage. Avec Moul­let, il faut être pré­cis, surtout lorsqu’il est ques­tion de lieux et ter­ri­toires. Alors soyons-le : ce n’é­tait donc pas le cas puisque le film a été mon­tré à Digne quelques jours aupar­a­vant, c’est-à-dire dans le pen­tagone même, alors que Manosque ne fait que frôler la fameuse fig­ure géométrique. Nous remer­cions très chaleureuse­ment Pas­cal Priv­et, ani­ma­teur du débat et archi­tecte d’une pas­sion­nante pro­gram­ma­tion autour de la rela­tion par­ti­c­ulière du géocinéaste à son ter­roir des Bass­es-Alpes.

Avant séance

Pas­cal Priv­et : Nous arrivons au terme du par­cours que nous avons pro­posé au sein du ter­ri­toire de la folie, avec les films de Luc Moul­let qui ont intro­duit à la fois son ciné­ma et son rap­port à la région.

Luc Moul­let : J’ai tout d’abord fait ce film parce que j’avais remar­qué que mes doc­u­men­taires avaient plus de spec­ta­teurs que mes films de fic­tion. Alors je me suis dit que j’allais refaire un docu. Et ça s’est con­fir­mé puisqu’il s’agit du plus grand suc­cès pub­lic au cours de mes 44 dernières années… En France tout au moins. C’est un vieux pro­jet pour lequel il faut remon­ter à août ou sep­tem­bre 1962, où j’avais fait un grand entre­tien, avec la com­plic­ité de Bertrand Tav­ernier, du réal­isa­teur améri­cain Edgar Ulmer. Nous trou­vant sym­pa­thiques, il nous a dit qu’il faudrait faire un film de jeunes, où cha­cun écrirait un scé­nario et l’on essaierait de cumuler tout ça ensem­ble. J’avais alors écrit La Saga des Baron­nies, mais, en fait, Ulmer était idéal­iste mais pas très fiable, d’ailleurs, à part un, il n’a plus pu refaire de films, il n’était donc pas à même de pro­duire ceux des autres. Le pro­jet a traîné, il a eu une avance sur recette, mais c’était un film de fic­tion qui coû­tait trop cher.

En 2005, c’est-à-dire 43 ans après, j’ai eu l’idée d’en faire un doc­u­men­taire où l’action serait cen­trée sur la folie. C’était facile d’en faire un doc­u­men­taire, puisque tout ce que j’ai mis dans le film est emprun­té à la réal­ité. On est ain­si par­ti sur un principe de doc­u­men­taire, le scé­nario avait pas mal évolué en 43 ans. Aus­si, ça m’a été facil­ité, car en me prom­enant au hasard dans la Drôme, j’ai trou­vé dans un petit hôtel un livre sur l’histoire de la région racon­tant un fait dont je savais très peu de choses, parce qu’il y avait une sorte d’omerta dans ma famille à ce sujet. C’est un de mes cousins qui a tué à coups de pioche le garde cham­pêtre du lieu parce qu’il avait déplacé sa chèvre de dix mètres. Logique­ment, puisque le garde obéis­sait au maire, il a aus­si tué ce dernier ain­si que la mairesse. Ce qui fai­sait un bon trait d’union, par­tir de moi pour arriv­er aux divers exem­ples de folie dans la région. Cet épisode devait être au début du film, mais ça m’a paru mieux si je le met­tais vers la fin. Mais ça m’a bien servi pour con­cevoir la trame du film. Mer­ci. À tout à l’heure. Peut-être.

Après séance

P.P. : J’ai l’impression que Luc Moul­let a pen­sé que vous seriez tous par­tis, puisqu’il n’est pas revenu… (moment de flot­te­ment) Ah le voilà !

P.P. : As-tu des scrupules quand tu fais ce genre de film ?

L.M. : J’en ai eu après parce que le film a un gros défaut, et même plusieurs. Pre­mière­ment, j’ai oublié de par­ler de Joël Gail­lard, que vous con­nais­sez bien, je pense. C’est l’homme qui s’est échap­pé de l’hôpital psy­chi­a­trique de Mar­seille et qui avait été retrou­vé à Aix. Il était là parce qu’il avait essayé de tuer le gar­di­en du ranch de Bar­cil­lon­nette qui sor­tait avec une de ses cousines et qu’il rendait respon­s­able, sans doute à tort, de l’assassinat d’une jeune fille qui n’a jamais été éclair­ci. Ensuite, il a tué à coups de hachette, si je ne me trompe, le com­pagnon de sa grand-mère, lequel était âgé de 83 ans. Et effec­tive­ment, c’était un sujet très intéres­sant. Je suis passé dessus un peu par bêtise car ça s’est passé à Gap, donc hors du pen­tagone, mais l’homme était de La Saulce, situé dans celui-ci. Mais je n’avais pas fait la rela­tion. C’est le prin­ci­pal défaut du film… Il y en a d’autres… Par exem­ple, j’ai oublié de par­ler de cet homme qui tra­vail­lait la lavande près de Sault, et lorsque ses affaires ont un peu péri­clité, il s’est immolé. Je crois qu’il y a beau­coup de cas d’immolation qui m’ont échap­pé. Ils sont assez dif­fi­ciles à con­naître parce que ce n’est pas dans les jour­naux, il y a une sorte d’omerta sur l’immolation. Dans de nom­breuses pro­jec­tions loin d’ici, des spec­ta­teurs me reprochent de ne pas par­ler de telle affaire dans le pen­tagone qu’ils con­nais­saient bien. C’est ce qui va sans doute m’arriver ici. Donc oui, il y a des man­ques.

P.P. : Est-ce qu’on leur demande s’il y a des man­ques ?

Un spec­ta­teur : Quels ont été vos critères pour définir le crime lié à la folie ?

L.M. : La plu­part du temps, ils sont défi­nis offi­cielle­ment comme des actes de folie. Puis il y a les actes inter­mé­di­aires face aux­quels on hésite. C’est très dif­fi­cile de déter­min­er où la rai­son et la folie com­men­cent. Par exem­ple, il y a l’échelle de Richter… Si on étab­lis­sait une échelle de Richter de la folie de 1 à 8, faut-il compter à par­tir de 1, ou de 4 ? C’est vrai­ment dur de juger, mais il y a des élé­ments qui per­me­t­tent de situer. C’est évi­dent pour les cas de folie dure, meurtres ou sui­cides par­ti­c­uliers. Pour la folie douce, il n’y a pas d’actes aus­si révéla­teurs. Mais je crois toute­fois qu’il y en a beau­coup. Je con­nais ça parce que je suis un peu du coin, que je con­nais ma famille et des proches, mais on ne sait pas tout.

Un spec­ta­teur : Il y a un crime dans la région dont vous ne nous avez pas par­lé. En 1991, dans un vil­lage près de Barèmes, deux garçons aimaient une même fille, et l’un d’eux a tué son rival. Il s’est trou­vé que Guy Gilbert, le prêtre des loubards, était à Sis­teron pour faire une con­férence. Il a don­né ren­dez-vous à tout le monde à la cathé­drale de Sis­teron pour faire le point de ses démarch­es pour réc­on­cili­er le vil­lage com­plète­ment divisé par cette affaire. Et le same­di soir, la cathé­drale était bondée et il a racon­té qu’il n’avait pas pu rabi­bocher le vil­lage. Et toute l’assistance pleu­rait, j’y étais, je l’ai vécu.

L.M. : Pour ce qui me con­cerne, les crimes pas­sion­nels ne relèvent pas, en général, de la folie. L’argent et le sexe sont les deux motifs majeurs, ça cor­re­spond à une forme de nor­mal­ité finale­ment un peu ras­sur­ante. Pour cer­tains crimes, des per­son­nes essaient de les motiv­er par des aspects sex­uels. Pour pren­dre l’exemple de Lardiers, c’est le mec un peu paumé amoureux de la postière sans jamais avoir eu le moin­dre rap­port avec elle, et qui se met à tuer à la fois la postière, l’amant de la postière, son mari et son fils, je crois, ceci tout en lacérant le lit de la postière. Je ne pense pas que l’on puisse qual­i­fi­er ça de crime vrai­ment sex­uel ou pas­sion­nel. Il a d’ailleurs été interné et a fini par se sui­cider. Donc ça peut être un peu tan­gent, mais dans un cas comme celui-là, on ne trou­ve pas ce côté rel­a­tive­ment nor­mal du crime sex­uel ou pas­sion­nel.

On note aus­si des ambiguïtés dans le braquage de la poste d’Eyguians, un vil­lage de 200 habi­tants. Et quand on braque une poste d’une telle local­ité, le bilan n’est pas très intéres­sant. C’est du droit com­mun, mais il y a une grande part de folie selon moi. Si on tente de bra­quer une grande banque à Paris, ça risque de marcher, ce n’est pas de la folie, c’est un délit banal. On peut évo­quer aus­si l’assassin Carpig­nano à Blieux. Après deux ans d’absence, il revient un beau soir et tue le frère et la sœur qu’il avait employés aupar­a­vant. C’est peut-être un crime d’argent, mais c’est telle­ment évi­dent que c’était lui qu’on peut douter de ses fac­ultés men­tales. Il s’est sui­cidé lorsqu’il était cerné par la police, et l’on n’a retrou­vé qu’une somme d’argent infime alors que le butin était de 30 000 francs… Il y a donc une part de folie pour moi, même si je me demande si la mère n’a pas gon­flé le tout pour faire jouer les assur­ances.

P.P. : Donc tout ça con­forte les résul­tats de ton enquête…

L.M. : Je par­le ici des cas litigieux, il est dif­fi­cile les cat­a­loguer inté­grale­ment et formelle­ment… Il y a des cas très divers…

P.P. : Mais je pense aus­si à la déf­i­ni­tion du ter­ri­toire, qu’en dis-tu ?

L.M. : Oui, dis­ons que c’est une ligne avec des zones d’ombres, ce n’est pas un tracé net comme la fron­tière alpine entre la France et l’Italie. Mais ça recoupe assez bien. La fron­tière nord est assez évi­dente, il s’agit de la ligne de chemin de fer Valence-Bri­ançon. Le train est le prin­ci­pal remède con­tre la folie puisqu’il a évité, à par­tir des années 1870–1880, l’isolement des régions, entraî­nant beau­coup de con­tacts avec l’extérieur. Puis ça se déplace un peu, j’ai lim­ité à Volx, alors qu’il y a eu aus­si Les Iscles tout près, et c’est assez étrange ce qui s’y est passé. Il y a une lim­ite incer­taine, qui est mou­vante. Il y a 60 ou 70 ans, je crois qu’on aurait pu inclure l’Ubaye. Les cas y abondaient, comme le meurtre de Sainte-Anne ; un berg­er qui sem­blait pos­sédé a tué son patron de façon assez atroce. Il a répon­du : « Ça n’est pas moi, mais les bêtes que j’ai en moi. » Mais l’Ubaye a été con­quis par le tourisme et rat­taché à une vie nor­male. La folie a donc dis­paru presque com­plète­ment de la région.

Une spec­ta­trice : Est-ce que l’hexagone n’est pas sym­bol­ique de toute la France ?

L.M. : Ah non ! Le pen­tagone n’est pas l’hexagone. Mais il y a effec­tive­ment mes paroles où je dis que ça pour­rait être un hexa­gone, ce qui voudrait dire que toute la France serait con­cernée… Mais c’est une plaisan­terie. Est-ce qu’il y a plusieurs pen­tagones ? Je ne pense pas. Comme le film a assez bien marché, j’ai essayé de faire une Terre de la folie 2 à pro­pos de ter­res con­cur­rentes, c’est-à-dire le Mas­sif Cen­tral, mais je n’ai pas vrai­ment trou­vé. Il y a deux can­di­dats : est du Can­tal et est de l’Aveyron, mais on n’en trou­ve pas autant. Bon, on peut tou­jours dis­cuter, mais on sait quoi qu’il en soit que les trou­bles men­taux sont l’affaire de la moyenne mon­tagne. On ne trou­vera rien de sem­blable en plaine, ni en haute mon­tagne où il y a eu la houille blanche, puis le tourisme, alpin­isme puis ski. On trou­vait beau­coup, comme on dit, de crétins des Alpes en Savoie, mais c’est à peu près fini main­tenant. Tan­dis que cela reste assez présent en moyenne mon­tagne, par déf­i­ni­tion assez pau­vre. Mais on ne trou­ve pas la même pro­por­tion dans le Mas­sif Cen­tral que dans le pen­tagone du film, mal­gré mes efforts de prospec­tion.

Un spec­ta­teur : Vous par­lez d’un témoignage où la per­son­ne n’est pas venue et vous le rem­placez pour expli­quer le cas. Par ailleurs, cer­taines iden­tités sont floutées ou bien fauss­es, alors que d’autres s’avèrent justes. Je me suis donc demandé si cer­tains ont eu peur de témoign­er et si, dans votre démarche, vous avez ren­con­tré des dif­fi­cultés ou même des men­aces.

L.M. : La per­son­ne s’est effec­tive­ment désistée pour Montclar, et je l’ai rem­placée en reprenant ce qui s’est dit dans les jour­naux. Pour d’autres cas, cer­tains entre­tiens ont été réal­isés, mais, le lende­main, la per­son­ne me demandait par­fois que ça ne fig­ure pas dans le film. Par crainte de gens qui ont la gâchette facile, et quand on habite à 500 mètres, on ne peut pas vivre très sere­ine­ment dans ces con­di­tions. Pas for­cé­ment par peur d’être tué, mais de désagré­ments plus indi­rects. On peut tuer un ou plusieurs de vos ani­maux, ou trafi­quer les voitures, comme cela est évo­qué dans le film. Il y a donc eu cer­tains prob­lèmes, ça n’a pas tou­jours été facile. Aus­si, il faut savoir com­ment s’orienter pour trou­ver les inter­locu­teurs. Par exem­ple, il ne faut jamais s’adresser aux maires de la com­mune. Parce qu’il y a ses électeurs… Par con­tre, il est très prof­itable de deman­der aux anciens maires. De toute façon, quand on fait une enquête sur quoi que ce soit, il ne faut jamais se tourn­er vers les respon­s­ables offi­ciels.

Je me sou­viens quand j’enseignais à Paris III, j’avais demandé à un élève de faire un rap­port sur la fraude à l’entrée des salles de ciné­ma, de la part des exploitants qui cherchent à faire de meilleures affaires et à ne pas don­ner l’argent aux dis­trib­u­teurs. J’avais un élève qui était un peu idiot, avec un fonc­tion­nement trop square, puisqu’il s’est adressé directe­ment au respon­s­able du syn­di­cat des exploitants. Ce fut donc un fias­co, il a dit : « Mais com­ment peut-on se per­me­t­tre ? Il y a bien d’autres choses à traiter dans le ciné­ma ! » Il faut donc ne jamais aller se ren­seign­er auprès des offi­ciels qui ont tou­jours peur de gaffer ou de per­dre des voix. Cer­tains rap­ports ont été ain­si un peu dif­fi­ciles. Je me sou­viens notam­ment pour La Motte du Caire, je n’ai pas eu de témoignage direct, mais je suis allé trou­ver quelqu’un qui a écrit un livre sur l’affaire Roman.

P.P. : Il y a aus­si le prob­lème de la mémoire, le fait qu’en faisant ce film, tu réac­tives cer­tains sou­venirs. Par exem­ple pour l’histoire du vil­lage de tes grands-par­ents.

L.M. : La mémoire se réveille, mais le vil­lage a dis­paru et il est inhab­ité depuis plus de 40 ans.

P.P. : Mais l’histoire de ta famille, où l’on ne par­lait pas de ces événe­ments.

L.M. : Oui, mon cousin Séraphin a tué trois per­son­nes, mais en juin 1900. J’avais mes infor­ma­teurs à Séderon, mais ils n’ont pas voulu témoign­er directe­ment. Je les ai donc rem­placé. Puis une de mes infor­ma­tri­ces que j’avais sim­ple­ment eu au télé­phone nous voit un beau jour en train de tourn­er. Elle a eu cette phrase : « J’espère que vous n’allez pas don­ner les vrais noms. » Ceci pour une his­toire qui s’est déroulée il y a plus de 110 ans. Je lui ai fait remar­quer qu’en tant que par­ent, je pou­vais me per­me­t­tre cette fan­taisie de faire par­ler la réal­ité. On peut d’ailleurs me reprocher quelques petites ani­croches dans le film, notam­ment à pro­pos des coups de pioche de Séraphin. Dans le film, il y a un coup de pioche par mort, or ça n’est pas si facile que ça de tuer par ce biais, je peux vous le dire. Il a dû en don­ner plus, mais d’un point de vue ciné­matographique, c’était plus por­teur. Et sans m’en ren­dre compte, j’ai été influ­encé par le film d’un con­frère, Alfred Hitch­cock. Dans Psy­chose, on retrou­ve ce même type d’arrangement. Il y a donc des choses qui ne sont pas très justes. Je pense aus­si que Séraphin avait d’autres griefs à l’égard du maire, mais c’est la goutte d’eau qui a fait débor­der la pioche.

Une spec­ta­trice : Est-ce qu’il y a des cas dont vous n’avez pas pu par­ler ?

L.M. : On peut à peu près tout dire. J’avais tout de même con­sulté à ce sujet un avo­cat qui avait attiré mon atten­tion sur les affaires où il n’y a pas eu de presse. Les jour­naux font comme une sorte de précé­dent. Je remar­que que les cas d’immolation ont presque tou­jours été étouf­fés. Pas le feu, mais l’affaire. Il y a eu des con­tacts entre les familles et les jour­nal­istes du coin, mais je ne sais pas com­ment ils se sont débrouil­lés, s’ils ont été invités à manger, si on leur a offert des pots de miel ou de la lavande, mais les affaires ne sont pas sor­ties dans les jour­naux. À Saint-Michel, c’est dif­férent puisque ce n’était pas quelqu’un du cru. D’ailleurs ça n’a pas été si facile pour cette affaire, j’avais tou­jours essayé le maire, on ne sait jamais, mais les gens ont été plutôt con­tre cette évo­ca­tion. Car ici, en plus de l’immolation, il y a eu le meurtre du curé. Ce dernier crime ne me sem­ble pas être de la folie, puisque c’était pour vol­er les tré­sors de guerre accu­mulés par ce prêtre. Lors du tour­nage, la respon­s­able de la chapelle s’est pré­cip­itée de façon assez hys­térique en dis­ant que le maire ne voulait pas qu’on filme, avec la peur que cela entache une fois de plus l’image du vil­lage. J’ai joué les diplo­mates et mon âge l’a ras­surée. Je lui ai dit que j’aimais beau­coup les chapelles, et ça a marché. J’ai tout de même eu peur qu’elle attrape une crise car­diaque, donc je ne lui ai pas dit la vérité, je crois que j’ai bien fait. Je remar­que au pas­sage que ces morts bru­tales et ces actes de folie sont sou­vent liés à la reli­gion, soit on tue le curé, ou bien on s’immole devant le lieu de culte. Toutes les reli­gions d’ailleurs, aus­si bien offi­cielles qu’officieuses.

Un spec­ta­teur : Vous avez très bien défi­ni l’espace con­cerné par ces prob­lèmes de folie, mais le prob­lème, aujourd’hui, peut-il encore être con­tagieux pour les néo-Provençaux ?

L.M. : Ah oui oui, bien sûr !

Spec­ta­teur : Parce qu’il faudrait les prévenir !

L.M. : Vous aviez un exem­ple en tête…

Spec­ta­teur : Non, je ne pen­sais pas à vous…

L.M. : Vous avez tort de ne pas penser à moi…

Spec­ta­teur : Pour pré­cis­er ma ques­tion, puisque votre étude est très sérieuse, croyez-vous qu’il y a plus de crimes de nos jours que par le passé ?

L.M. : Pour ce qui est du passé, je ne sais pas. J’ai cepen­dant été très éton­né des nom­breux actes de folie dure récents, je pen­sais qu’avec la dis­pari­tion des motifs tra­di­tion­nels – la mal­nu­tri­tion ou la con­san­guinité –, cela s’estomperait. N’empêche qu’il y a des pro­longe­ments sur une ou deux généra­tions. Lors du tour­nage – env­i­ron un mois –, il y a eu par exem­ple au Ver­net quelqu’un qui a été sor­ti de l’hôpital psy et qui a tué de façon assez atroce la ten­an­cière du café de cette petite local­ité, à coups de bouteilles de bière. Surtout qu’elle avait 70 ans. Il sor­tait de l’hôpital où il pre­nait ses médica­ments, mais il y a eu sur­dose, alors que le dosage doit être pré­cis. Cette his­toire s’est passée juste à la fin du tour­nage. Pen­dant ou juste avant celui-ci, il y a eu l’affaire de Saint Michel, et celle de folie douce de cet homme qui jette du deux­ième étage ses meubles enflam­més. Il est ensuite sor­ti dans la rue à demi nu en récla­mant un psy et un prêtre. On a appelé le GIGN de Nice pour éclair­cir la sit­u­a­tion. On avait un peu peur à Digne… Donc, c’est étrange, mais ça con­tin­ue… Huit jours avant la fin du tour­nage, il y a eu aus­si cet homme venu de la Drôme dans les gorges du Ver­don. Il avait un 4x4, et pour être cer­tain de ne pas se rater, il a scié méthodique­ment les glis­sières de sécu­rité. Ce n’est peut-être pas de la folie, mais c’est assez curieux.

Puis il y a d’autres affaires récentes, pas plus tard qu’hier dans le jour­nal, avec l’enseignant de Digne [Un pro­fesseur d’allemand recruté comme vacataire s’est avéré être un évadé d’une unité psy­chi­a­trique de Belfast, ce dan­gereux psy­chopathe avait été interné pour avoir poignardé un homme, il dis­ait appartenir au MI5]. Donc vrai­ment une foule de choses étranges… La folie est sou­vent liée à la reli­gion, mais aus­si aux enseignants, ce qui est assez nor­mal. C’est dif­fi­cile de l’être. Dans le cadre du pri­maire, on com­mence à enseign­er les tables de mul­ti­pli­ca­tion à la ving­taine, et l’on con­tin­ue jusqu’à 60… euh non 67, hein !? Et ça tape un peu sur le sys­tème, et les enseignants ont sou­vent besoin d’une année de jachère. Ce qui fait pas mal de dépres­sions nerveuses. Les actes de folie ne sont pas for­cé­ment effec­tués par les enseignants eux-mêmes, mais au sein de leur famille. Sou­vent les fous ont un enseignant dans leur entourage famil­ial direct, ce sont donc des actions indi­rectes. Peut-être parce que c’est une pro­fes­sion assez absorbante, et, si l’on fait bien son tra­vail, on n’a pas le temps de s’occuper des siens. Il y a donc des rac­cords comme ça… De la même façon que la folie a sou­vent beau­coup de rap­ports avec le per­son­nel des PTT. Pourquoi ? Parce que la per­son­ne que l’on ren­con­tre quand on déam­bule dans un état de démence, c’est très sou­vent le fac­teur ou bien celui ou celle der­rière le guichet des PTT. Vous avez pu voir plusieurs cas dans le film, la postière de Lardiers, celle d’Eyguians avec le braquage. Le forçat avait essayé de la tuer, mais elle était bien retranchée et il n’a pas pu. Donc ce sont les gens des PTT qui sont visés.

Une spec­ta­trice : C’est pour ça qu’il n’y aura bien­tôt plus de postes…

L.M. : Oui, c’est pour cette rai­son qu’on les ferme.

P.P. : Et pour ter­min­er, est-ce pos­si­ble de tir­er des con­clu­sions à pro­pos de cette prob­lé­ma­tique qui nous inquiète ? Ceux qui sont orig­i­naires d’une autre région sont-ils men­acés par une con­ta­gion ?

L.M. : Bien sûr. En venant ici, ils sont imprégnés des con­di­tions locales et des nom­breux cas. Il y a de nom­breuses villes ou régions où l’on n’ose pas, car ça ne se fait pas de pass­er à l’acte. Tan­dis qu’ici, ça fait un peu par­tie du pat­ri­moine. C’est le phénomène des vas­es com­mu­ni­cants. Par exem­ple, on peut n’avoir jamais été dans la région, mais si on a, par exem­ple, une mère des Hautes ou Bass­es-Alpes, on est mar­qué pour la vie. J’ai par exem­ple une cou­sine qui est débile alors qu’elle a tou­jours vécu à Paris, mais qui avait une mère haut-alpine. Il y a donc une sorte d’osmose… Et sou­vent, ceux qui arrivent dans les Alpes du Sud ne trou­vent pas leur place ailleurs, donc ça sert un peu de dépo­toir. Il y a eu des Ital­iens, mais pas seule­ment. Des formes de con­ta­gion exis­tent donc, puis il y a des rap­ports dif­fi­ciles entre gens du coin et néo-ruraux.

P.P. : Mer­ci Luc, alors peut-être qu’il y aura un exode à par­tir de demain…

L.M. : Oh je ne pense pas car ça attire plutôt les gens, et donne une per­son­nal­ité à la région.