On le sait, l’adolescence est l’un des thèmes de prédilec­tion des jeunes cinéastes qui passent le cap du long-métrage. Vingt Dieux, L’Épreuve du feu, Dia­mant Brut, Il pleut dans la mai­son… si les exem­ples récents ne man­quent pas, ils souf­frent aus­si des mêmes écueils. Sou­vent portés par de jeunes acteurs tal­entueux (la plu­part du temps non pro­fes­sion­nels), ces films ten­dent à canalis­er leur énergie dans des réc­its d’apprentissage cal­i­brés, qui car­bu­rent aux con­flits amicaux/familiaux/amoureux lestés de con­sid­éra­tions soci­ologiques et psy­chologiques appuyées. À trop dis­courir sur le dos de leurs jeunes pro­tag­o­nistes, les films évo­qués finis­sent par ne plus vrai­ment les regarder ; ou du moins, à trop rapi­de­ment en faire le sym­bole abstrait d’une quête d’émancipation. Bonne nou­velle : Barça Zou résiste aux sirènes du com­ing-of-age for­maté et lui préfère une forme plus chao­tique et douce­ment dés­in­volte, pour suiv­re les vacances de qua­tre jeunes ska­teurs par­tis quelques jours à Barcelone. Dix ans plus tard, les ados bor­de­lais sont devenus des trente­naires parisiens assagis qui, sous l’impulsion de Paul (incar­né par le cinéaste lui-même), déci­dent de s’enregistrer racon­tant leurs sou­venirs de cette échap­pée barcelon­aise. Sur le mod­èle des films de Sophie Letourneur, le dis­posi­tif méta accueille ain­si en voix off les réc­its des uns et des autres, qui se chevauchent ou se con­tre­dis­ent, recom­posant le voy­age selon des points de vue mul­ti­ples.

En même temps qu’il emprunte des chemins de tra­verse pour arpen­ter la ville (loin de la Sagra­da Famil­ia et des cartes postales touris­tiques, Barcelone est ici appréhendée à par­tir d’un réseau de skateparks), Paul Nouhet slalome entre les pas­sages oblig­és du teen movie, qu’il détourne ou désamorce pour en déplac­er les enjeux. Ain­si de la romance ado­les­cente ou de la scène de fête. Pour la pre­mière, il priv­ilégie le reg­istre comique et triv­ial : un long bais­er se voit par­a­sité par l’irruption d’une nuée de pigeons, détour­nant l’attention du jeune Has­coët qui ne sait plus où don­ner de la langue. Pour la sec­onde, autre méth­ode : alors qu’un de ses com­pagnons veut rejoin­dre des filles pour danser, le cinéaste se détourne de cette soirée d’ivresse et préfère filmer le malaise du jeune Paul, vis­age fer­mé, qui pré­texte être fatigué pour ren­tr­er à l’appartement. Il ne s’agit pas pour autant de s’en tenir à la lose de leurs expéri­ences – façon Les Beaux Goss­es en skate –, mais de capter une allé­gresse plus dif­fuse, qui se situe à la périphérie des étapes con­sti­tu­tives de l’imaginaire ado­les­cent : si le ren­card ban­cal d’Hascoët est tra­ver­sé de silences gênants, il laisse place à un bref moment de félic­ité lors de son retour en skate au petit matin ; l’exaltation col­lec­tive avant de se ren­dre à une soirée en ville est in fine plus intense que la fête elle-même, etc. Au lieu de céder aux attraits de la mytholo­gie ado­les­cente, Barça Zou se con­cen­tre sur ses inter­stices plus ordi­naires, appréhen­dant la vie des jeunes à une échelle infra, comme pour restau­r­er le plus fidèle­ment pos­si­ble des sen­sa­tions très pré­cis­es gravées dans la mémoire.

Si ces instants fugi­tifs ont leur impor­tance, c’est que Nouhet les observe avec le regard d’un ancien ado, qui tente de touch­er du doigt un passé très proche mais déjà irrévo­ca­ble­ment per­du. La dis­tance rétro­spec­tive est sug­gérée par la mise en abyme, qui pro­duit un effet de con­traste entre la tem­po­ral­ité esti­vale et le quo­ti­di­en un peu plus terne des trente­naires mélan­col­iques. Moins con­va­in­cantes et plus rébar­ba­tives, les séquences parisi­ennes explici­tent alors une nos­tal­gie que la mise en scène parvient à faire affleur­er plus sub­tile­ment dans les seg­ments barcelon­ais. Ce sen­ti­ment s’exprime par exem­ple dans la façon récur­rente de retarder la coupe de cer­tains plans afin de s’attarder sur un vis­age, ou bien dans l’utilisation de zooms ou recadrages qui vien­nent isol­er un détail du décor. Sans faire tout à fait « avancer le réc­it », les sit­u­a­tions ser­vent d’abord d’écrin à une poignée de sou­venirs frag­men­tés : un éclat de rire qu’on tente de retenir, un regard d’envie ou de jalousie mal retenu, ou sim­ple­ment une expres­sion fatiguée avec un regard per­du dans le vide. Dans leur car­ac­tère anodin, ces détails ne ren­voient pas à une expéri­ence par­ti­c­ulière­ment heureuse ou remar­quable, mais la dis­tor­sion rétro­spec­tive tend à en faire des épipha­nies qu’il faut chérir. En ce sens, Nouhet est un vrai nos­tal­gique, puisque son film con­sid­ère que tout ce qui se rap­porte à cette époque révolue mérite d’être regardé avec ten­dresse. La prox­im­ité évi­dente entre le réal­isa­teur et ses per­son­nages se traduit dans cer­tains épisodes par une mise en scène plus élaborée qui vise à épouser leurs points de vue. C’est le cas par exem­ple d’un acci­dent de skate, lorsque Has­coët décide de dévaler à toute vitesse une rue en pente, avant de chuter vio­lem­ment au sol. Le découpage presque car­toonesque restitue la façon dont cette mésaven­ture a été perçue comme un épisode épique de leur voy­age, en même temps que la rup­ture formelle empha­tique témoigne d’une douce ironie. La con­clu­sion de Barça Zou met en per­spec­tive la mélan­col­ie qui irrigue l’ensemble : le pro­jet même du film et son dis­posi­tif de remé­mora­tion col­lec­tive viendraient répon­dre à la perte des vidéos que les ska­teurs avaient enreg­istrées à l’époque. Il est pour­tant finale­ment peu ques­tion de leurs exploits sportifs dans le film ; avec le temps, l’intérêt du voy­age s’est déplacé pour devenir quelque chose de plus pré­cieux – le ves­tige d’un monde com­mun.