Le réal­isa­teur argentin Diego Ler­man, auteur de Tan de Repente (2003) et de Mien­tras Tan­to (2007), présente cette année à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs L’Œil invis­i­ble, adap­té d’un roman de Mar­tin Kohan.

Le film se passe à Buenos Aires, en 1982, juste avant la guerre des Mal­ouines qui opposa la Grande-Bre­tagne à l’Argentine, alors sous dic­tature mil­i­taire. Pour évo­quer cette dernière, Diego Ler­man racon­te une his­toire essen­tielle­ment située dans un col­lège, où l’on apprend aux jeunes les règles dic­tées par le régime. Par­mi les enseignants, Maria Tere­sa (inter­prétée avec brio par Juli­eta Zyl­ber­berg). Cette jeune femme, entière­ment dévouée à son tra­vail, est un pro­fesseur mod­èle au sens où elle fait preuve d’une sévérité implaca­ble. Elle donne des ordres, épie le moin­dre faux pas des élèves, n’hésite pas à punir si elle en perçoit deux s’embrasser, les espi­onne autant qu’elle peut pour con­trôler qu’ils ne fument pas. L’allure de Maria Tere­sa s’accorde par­faite­ment à son tem­péra­ment : impec­ca­ble­ment vêtue de couleurs ternes, elle se lime minu­tieuse­ment les ongles, ne laisse pas une mèche désor­don­ner sa coif­fure, prend des bains, se par­fume. Elle est irréprochable. Son pro­viseur décèle en elle un allié de poids pour faire régn­er l’ordre, elle devient sa favorite, qu’il encour­age à men­er à bien sa mis­sion. L’homme est aus­si attiré par elle, mais Maria Tere­sa ne répond à aucune avance. Vivant avec sa mère et sa grand mère, il est hors de ques­tion pour elle qu’un homme s’invite dans sa vie et trou­ble ain­si sa mécanique.

Le film rend très bien compte de la claus­tro­pho­bie ambiante. Le bâti­ment sco­laire, aux couleurs som­bres, aux lignes droites et aux pier­res imposantes, est filmé dans un cadre minu­tieuse­ment tra­vail­lé, qui met en évi­dence l’aspect mor­tifère et asphyxi­ant des lieux et de la vie qu’on y mène. Lorsque Maria Tere­sa s’en échappe, c’est pour ren­tr­er chez elle, où tout est som­bre, encom­bré, étouf­fant. Jamais nous ne la voyons au grand air. La rela­tion qu’elle a avec ses mère et grand mère est privée de toute fan­taisie, tant Maria Tere­sa est faite de mar­bre, dans le cadre privé autant que pro­fes­sion­nel. Pro­fesseur mod­èle, elle est aus­si une vieille fille aigrie.

La cohérence du film est à saluer : pro­tag­o­niste, jeu de l’actrice, car­ac­téris­tiques des lieux, façon de les filmer… véhicu­lent tous la même impres­sion, celle d’une rigid­ité poussée à l’extrême. On le pressent, la cocotte minute est prête à explos­er. Sub­tile­ment, le com­porte­ment de Maria Tere­sa se dérè­gle en effet : elle se met notam­ment à s’enfermer dans les toi­lettes des garçons, offi­cielle­ment pour véri­fi­er qu’ils ne fument pas, en vérité pour assou­vir ses fan­tasmes bridés. Par le biais de cette pro­tag­o­niste, Diego Ler­man évoque ain­si l’histoire de son pays, ce que va engen­dr­er l’excès de brides imposées au peu­ple par les dirigeants. Servi par une mise en scène soignée, cohérente avec l’histoire sim­ple qu’il racon­te, L’Œil invis­i­ble est effi­cace, et on reste hap­pé par son ambiance.

Nous pou­vons cepen­dant lui reprocher un cer­tain manque de com­plex­ité. Nous com­prenons dès le début où le film veut en venir (l’engrenage répres­sif con­duit à la perte de la rai­son), et nous sommes peu sur­pris par le réc­it. Si Maria Tere­sa a un vrai charisme, nous la cer­nons si bien, elle est à nos yeux si limpi­de qu’elle n’intrigue pas, ne nous inter­pelle pas. Si la clarté du sens du film est aus­si ce qui le rend mar­quant, nous auri­ons appré­cié qu’il pose des ques­tions plus com­plex­es, plus trou­bles, tant sur le régime mil­i­taire que sur le com­porte­ment des Argentins à cette péri­ode.

Dis­tribué par Pyra­mide, le film sor­ti­ra en France le 1er sep­tem­bre prochain.