Avec plus de soix­ante films présen­tés en une semaine, répar­tis en une com­péti­tion offi­cielle, une sec­tion panora­ma, des avants pre­mières et une sec­tion music-docs (la seule ouverte aux films non européens…), le Brus­sels Film Fes­ti­val aura été riche en films très dif­férents. Sûre­ment à la recherche de la sat­is­fac­tion d’une large palette de spec­ta­teurs, le BFF n’offre pas une ligne direc­trice claire ou un thème par­ti­c­uli­er. Un pre­mier con­stat s’im­pose cepen­dant : l’a­cadémisme général­isé dans la pro­duc­tion européenne. Peu de films sont sor­tis du lot et la plu­part se résume à des télé­films sur grand écran trai­tant de sujets « sérieux », pour se don­ner de la con­sis­tance, mais sans aucun traite­ment formel intéres­sant. Pour­tant, cer­tains cinéastes sem­blent encore pro­pos­er de vraies expéri­ences de ciné­ma. En pre­mier lieu, au sein de la sélec­tion française qui nous aura pro­posé trois grands films per­son­nels et rad­i­caux, dans des styles très dif­férents. Du côté de la sélec­tion inter­na­tionale, c’est la reprise de la thé­ma­tique du punk, son esthé­tique, sa musique, son rap­port au monde et à la famille qui a per­mis de décloi­son­ner l’a­cadémisme ambiant.

Les visages du cinéma français

Le ciné­ma français nous aura donc offert les films les plus sin­guliers du fes­ti­val, que ce soit à tra­vers un ciné­ma d’artiste rad­i­cal (Camille Claudel 1915), une veine clas­sique (Michael Kohlhaas) ou au con­traire dans la comédie anar­chique (Tip Top). Ces trois films restent les trois expéri­ences ciné­matographiques les plus réjouis­santes du fes­ti­val. Ce furent les plus atten­dues mais para­doxale­ment les moins déce­vantes.

Pour com­mencer, Michael Kohlhaas aura été une expéri­men­ta­tion sen­sorielle des plus fasci­nantes. Passé assez injuste­ment inaperçu cette année à Cannes, le film a reçu à Brux­elles le mérité Gold­en Iris Award qui récom­pense le meilleur film de la com­péti­tion. Cette adap­ta­tion de Kleist retran­scrite en France narre l’his­toire d’un marc­hand qui monte une armée pour obtenir répa­ra­tion d’un aris­to­crate qui a blessé l’un de ses chevaux. À par­tir de cette trame d’hon­neur bafoué, Arnaud des Pal­lières tisse un film proche du west­ern, emprun­tant à ce genre la noblesse des sen­ti­ments et la lutte d’un homme soli­taire en quête d’idéal poli­tique. C’est un ciné­ma vir­il mais qui en même temps vise l’é­mo­tion pure. Des Pal­lières arrive ain­si à faire un film de pos­tures et de droi­ture, mais qui n’a rien de rigide. Au con­traire il met son esthé­tique au ser­vice des sen­ti­ments, cher­chant des équiv­a­lents plas­tiques aux émo­tions ressen­ties par les per­son­nages, comme on peut le voir dans la boulever­sante séquence de la mort de la femme du héros. Le réal­isa­teur pour cela s’ap­puie sur une mise en scène où le mon­tage, le cadrage, la lumière et l’é­conomie des dia­logues tout en restant clas­siques se révè­lent inven­tifs et orig­in­aux. Michael Kohlhaas est le genre de film qui vous fait pren­dre con­science qu’un champ con­tre champ, une ellipse entre deux séquences ou un effet de brume sur une lande déser­tique peu­vent encore être des expéri­ences intens­es de ciné­ma.

Cet univers ren­du abstrait par le fait qu’il s’agisse d’une pièce alle­mande adap­tée en France et jouée par un Danois (le fab­uleux Mads Mikkelsen) touche à l’u­ni­versel et à la puis­sance expres­sive du ciné­ma muet dans ces meilleurs moment. L’œu­vre se clôt sur un gros plan d’une rare inten­sité, une note d’e­spoir et de tragédie mêlés, qui lais­sera chaque spec­ta­teur libre de son inter­pré­ta­tion.

Bruno Dumont aura offert au fes­ti­val une con­férence pas­sion­nante avant la pro­jec­tion de son film Camille Claudel 1915 (dont c’é­tait la pre­mière en Bel­gique). Ce réal­isa­teur qui théorise son œuvre avec une grande clarté et une grande sincérité, est tou­jours intéres­sant à écouter. Comme tout grand cinéaste, Dumont plutôt que de livr­er un biopic de Camille Claudel, reprend ses obses­sions de tou­jours: l’ex­péri­ence du sacré, la pein­ture, la souf­france uni­verselle… Mais il sem­ble les enrichir d’une thé­ma­tique nou­velle, sûre­ment dévelop­pée au con­tact de Juli­ette Binoche, pre­mière « star » à tra­vers­er son univers, celle du jeu d’ac­teur. On par­le sou­vent de l’im­por­tance de l’ho­mogénéité de jeu d’un cast­ing dans un même film. Dumont, lui, fait vol­er en éclats cette notion et pro­pose une œuvre où, au con­traire, les dif­férents types de jeu se mélan­gent, se con­tre­dis­ent, et se con­fron­tent. De la presta­tion sai­sis­sante de vérisme des vrais patients d’hôpi­taux psy­chi­a­triques à la per­for­mance tout en ironie et en dis­tance de Jean-Luc Vin­cent en Paul Claudel, en pas­sant par celle, à nu, crue de Binoche, le film pro­pose une hétérogénéité de jeu d’ac­teurs, qui en pre­mier lieu désta­bilise avant de fascin­er. Binoche y est incroy­able, non pas pour sa per­for­mance elle-même mais pour cette capac­ité à s’a­ban­don­ner à la caméra. D’une cer­taine manière, Dumont réalise un doc­u­men­taire sur elle. Mais cet exer­ci­ce qui aurait pu être voyeur, est au con­traire très hum­ble. Car ce que pro­posent Binoche et Dumont, ce n’est pas une per­for­mance d’ac­teur comme on l’en­tend habituelle­ment, c’est à dire dans la justesse et dans la recréa­tion par­faite d’un per­son­nage où l’ac­trice chercherait le mimétisme de son référent façon Daniel Day-Lewis dans Lin­coln ou Mar­i­on Cotil­lard dans La Môme. Ici c’est plutôt Camille Claudel qui donne corps à l’ac­trice Binoche, le per­son­nage his­torique lui per­met de vis­iter sa pro­pre folie. Elle nous mon­tre tout à la fois ses faib­less­es de jeu comme ses faib­less­es humaines. Elle ne cherche pas à être plaisante ou crédi­ble, mais elle prend le risque de ne pas être juste, de déton­ner, en réso­nance avec le ciné­ma strié et décon­stru­it de Dumont, qui en tant que cinéaste aura réus­si sa pre­mière direc­tion d’ac­teur d’un comé­di­en « clas­sique ».

Tip Top dans un reg­istre totale­ment dif­férent n’en a pas moins des points com­muns avec le film de Dumont. Au pre­mier abord, il traite aus­si de la folie, des manies de façon assez frontale, mais surtout il reprend ce que l’on a pu dire plus haut sur le jeu d’ac­teur. Ici, aus­si des acteurs sur des reg­istres totale­ment dif­férents se mélan­gent. Acteurs jouant comme dans une sit­com, Hup­pert en mode car­i­ca­ture des per­son­nages de femmes bor­der­line qui jalon­nent sa car­rière, François Damiens en roue libre dans son reg­istre de comique télévi­suel ou Karole Rocher plus réal­iste et mélan­col­ique. Il y a donc une inco­hérence, un hia­tus entre tous ces per­son­nages qui donne au film sa part de délire. Un film où l’on suit moins une his­toire ou des per­son­nages qu’une série d’outrances et de répéti­tions. Les extrêmes s’y côtoient allè­gre­ment : drôle et vio­lent, beau et laid, joyeux et triste à pleur­er, pop­u­laire et dandy jusqu’à l’os. Cette manière de faire, laisse ain­si une très grande place au sec­onds rôles et aux his­toires par­al­lèles (pour faire court le nœud nar­ratif prin­ci­pal est une enquête poli­cière menée par des bœufs-carottes dans un com­mis­sari­at). Chaque per­son­nage peut exis­ter par lui-même puisque ce qui compte c’est l’o­rig­i­nal­ité de cha­cun et pas du tout la cohérence nar­ra­tive de l’œuvre. Le film, avec son his­toire sans intérêt, ses per­son­nages baro­ques qu’on regarde sans vrai­ment com­pren­dre, devient une sorte de film abstrait, un film à thèse mais dont on aurait du mal à saisir le pro­pos si ce n’est l’ex­pres­sion poli­tique du chaos le plus com­plet. Un désor­dre char­nel, vio­lent et drôle où plus rien ne se regroupe, plus rien ne va ensem­ble. Le film n’a pas de cen­tre et traite aus­si bien d’une rela­tion qui débouche à l’im­i­ta­tion entre Hup­pert et Kiber­lain (qui se révèle par­faite dans ce reg­istre), des liens entre Français et Algériens, des per­ver­sions cachées de cha­cun. Cette absence de noy­au à quelque chose de très désta­bil­isant pour le spec­ta­teur. Les coups de poing sem­blent être les seuls à trou­ver encore des des­ti­nataires. Le n’im­porte quoi du film y rejoint le n’im­porte quoi d’une société prête à en découdre. Bozon cherche à par­ler du grand trou­ble français, de la décon­struc­tion comme seule réal­ité pos­si­ble et c’est assez ter­ri­fi­ant. Le film recèle pour­tant de gags hila­rants. Mais cet humour assez vio­lent (aus­si bien physique­ment que morale­ment) cache quelque chose de très angois­sant. Il y a du Quentin Dupieu et du Groland dans la vision d’une France par­o­dique et grotesque, minable et drôle mais prête à explos­er. Il y a aus­si chez Bozon comme chez Dumont une volon­té de nous sor­tir des sen­tiers bat­tus, des images déjà mille fois vues, de créer de la sur­prise et de la fas­ci­na­tion chez le spec­ta­teur. Ce sont deux cinéastes qui ne cherchent pas à bercer le spec­ta­teur, mais qui au con­traire veu­lent le désta­bilis­er façon Bres­son pour Dumont et façon Dada pour Bozon. Ils veu­lent nous offrir des images fortes, que l’on puisse encore con­tem­pler dans notre mémoire une fois la pro­jec­tion ter­minée.

Le film de Bozon se démar­que aus­si par une grande beauté formelle : son tra­vail sur la frontal­ité des cadres et le comique qui s’en dégage ; le tra­vail pic­tur­al sur la couleur blanche, le découpage qui aime à suiv­re une choré­gra­phie bur­lesque bien ryth­mée. Ces élé­ments don­nent un rythme très musi­cal à la mise en scène, qui nous per­met de ne jamais s’en­nuy­er mal­gré le tra­vail sur les répéti­tions et son aspect décousu. Cela rap­pelle que Bozon a com­mencé par une comédie musi­cale orig­i­nale et superbe, Mods.

Pour finir nous pour­rons dire qu’une des car­ac­téris­tiques que l’on a retrou­vée dans ces trois films est la part belle faite aux vis­ages qui les peu­plent : Mads Mikkelsen filmé comme une sculp­ture, « la méchante » du film de Bozon (dont le per­son­nage est un des plus drôle du film, avec son œil clig­no­tant qui la rap­proche d’un antag­o­niste d’Hitch­cock), ou encore les por­traits des per­son­nes atteintes de trou­bles men­taux de Camille Claudel 1915, isolés comme des pein­tures et qui rap­pel­lent l’idéal de sub­lime roman­tique de cer­tains por­traits de Théodore Géri­cault. Les trois réal­isa­teurs fil­ment des vis­ages forts au plus près, per­me­t­tant aux per­son­nages d’ex­is­ter pleine­ment et de faire d’un gros plan un moment d’esthé­tique à part, un vrai tra­vail sur le por­trait, au sens pic­tur­al du terme. Il y en aurait encore beau­coup à citer dans ces trois films (dernier exem­ple, la séquence muette d’Amira Casar dans Michael Koohlhas, qui s’ap­puie sur la plas­tique de l’ac­trice pour livr­er un vrai tableau de la Renais­sance ani­mée) tant ils nous ont paru peu­plés, vivants, grouil­lants, cer­tains vis­ages se répé­tant même. Ain­si le vis­age du prêtre après son ascension/ dis­cus­sion avec Paul Claudel dans le film de Dumont fait-il un écho par­fait au vis­age qui ouvre Tip Top. Même sourire béat qui débouche sur un bur­lesque des vis­ages. Un vis­age de con­tem­pla­tion sere­ine mais sur lequel se lit un mys­tère. Ce ciné­ma anti académique, qui explore les gen­res les plus var­iés, qui cherche à détru­ire les hiérar­chies établies, regarde ses con­tem­po­rains sans tabous et sans fauss­es pudeurs, et donne à voir façon Jérôme Bosch la France dans ce qu’elle a de plus baroque.

Une touche de punk

Tip Top se rap­proche d’une ten­dance, inter­na­tionale cette fois-ci, de films vus au fes­ti­val : le punk. Le mou­ve­ment, qui comme on le sait n’est jamais vrai­ment mort et qui a tou­jours eu pour moyen d’ex­pres­sion priv­ilégié la musique, sem­ble depuis quelques temps trou­ver un écho dans l’u­nivers du ciné­ma. Même si un ciné­ma punk, de Derek Jar­man à John Waters, existe depuis les orig­ines du mou­ve­ment, un cer­tain renou­veau se fait sen­tir. Des films comme Bye Bye Blondie de Vir­ginie Despentes, Le Grand Soir de Delépine et Kervern, le télé­film Punk avec Paul Bar­tel ou Kaboom de Gregg Ara­ki, ont mon­tré un intérêt esthé­tique ou poli­tique pour le mou­ve­ment. Le punk pro­pose une inver­sion des valeurs établies por­tait par une esthé­tique provo­cante, et un roman­tisme exac­er­bé, car dévoué aux grands sen­ti­ments. La jeunesse, la beauté et le sexe en sont les seuls lux­es, et ce mou­ve­ment sem­ble trou­ver dans un monde tra­ver­sé par la crise finan­cière une réso­nance par­ti­c­ulière.

Le film de Peach­es, Peach­es Does Her­self, présen­té dans la sec­tion music-docs en est un des exem­ples le plus clair. Le titre qui reprend le DIY (do it your­self), cher au début du punk, témoigne de l’en­gage­ment de la chanteuse dans toutes les étapes du film, qu’elle a elle-même réal­isé, écrit et inter­prété. Il s’ag­it un opéra elec­tro clash (mélange de punk et d’élec­tro) inté­grale­ment chan­té plein de couleurs, de dans­es et de cos­tumes déli­rants. Un véri­ta­ble car­naval, presque une gay pride en minia­ture. Le film se déroule inté­grale­ment sur une scène de théâtre où Peach­es donne une représen­ta­tion de sa vie et de sa quête d’amour pur. Cette théâ­tral­ité, qui définit un cer­tain type de ciné­ma punk depuis le Jubilee de Derek Jar­man, per­met à la réal­isatrice de laiss­er libre court à ses pen­chants queer et ses fan­tasmes d’une human­ité her­maph­ro­dite et trans­sex­uelle. Le film abor­de cette ques­tion avec poésie et onirisme Bien que la nudité y soit frontal, on ne peut s’empêcher d’être totale­ment fasciné et boulever­sé par ses corps mi-homme, mi-femme que Peach­es filme dans leur pléni­tude et avec admi­ra­tion. La théâ­tral­ité de son style ciné­matographique loin de gên­er, offre au con­traire un film hors du temps, où les dif­férents per­son­nages devi­en­nent presque des fig­ures issus de la mytholo­gie (par exem­ple le trans­sex­uel dont elle tombe amoureuse, rap­pelle un faune antique) et où le rêve et la fan­taisie pri­ment. Le film peut aus­si se révéler très drôle car l’ac­trice Peach­es se joue avec délice du grotesque de son per­son­nage. Elle a un vrai tal­ent de clown, au sens le plus noble du terme. Le film fait penser à un cabaret bur­lesque, à une forme d’art per­for­matif queer comme on en voit à Brux­elles avec les soirées bas-nylon de Jean Biche. La jeune cinéaste a fait souf­fler un vent frais sur le fes­ti­val en prou­vant encore une fois que le ciné­ma aime à être tra­vailler par des artistes venant de formes d’ex­pres­sion artis­tiques les plus divers­es.

Kidd Life, qui a gag­né le grand prix de la sélec­tion Music Docs, est un doc­u­men­taire qui suit un jeune rappeur danois de vingt-deux ans, Nico­las West­wood Kidd. Le film le suit du buzz créé grâce à YouTube avec la chan­son Kys­set med Jamel à son arrêt de la scène suite à une série de suc­cès qui le lais­sent sans pas­sion. Tourné avec une petite caméra, le film nous amène des tré­fonds de l’un­der­ground au Dan­ish Music Awards (sorte de Vic­toires de la musique danoise) en pas­sant par les cen­tres cul­turels de Copen­h­ague. Ce réc­it d’une car­rière en accéléré, où toutes les étapes sont brûlées à une vitesse sai­sis­sante, donne un film pas­sion­nant. Le film est un des plus intéres­sants que l’on ait vu sur le pou­voir des réseaux soci­aux, mais aus­si sur les car­rières Kleenex de cer­tains chanteurs. Le charme de Kidd n’y est pas étranger. Sa lucid­ité sur moqueuse sur les dif­férents acteurs cul­turels qu’il croise, mais aus­si son énergie et sa fac­ulté d’au­tode­struc­tion tein­tée de cuites et de défonce, en font une sorte d’éter­nel ado­les­cent qui aurait l’en­nui pour seul enne­mi. Le film met en lumière un mode de vie idéal, brûlant et hédon­iste. Cette sorte d’aris­to­cratie du punk, qui est finale­ment un dandysme très 19e, est dev­enue un idéal pour nos sociétés mod­ernes, où la jeunesse asso­ciée à un type d’élé­gance prime sur la recon­nais­sance sociale qui n’est qu’il­lu­sion. Le film fait aus­si penser à ces musi­ciens ado­les­cents que l’on croise dans le « roman » d’Alain Pacadis Un jeune homme chic, idéal d’un monde punk qui a le culte de la jeunesse. Glob­ale­ment le film peut même appa­raître comme une adap­ta­tion « rêvée » du livre de Pacadis, avec ses soirées qui s’en­chaî­nent sans fin, son ennui dandy, sa volon­té per­ma­nente d’ap­pa­raître déca­dent dans les sit­u­a­tions les plus mondaines, son esthétisme de l’au­tode­struc­tion. Comme pour Michael Kohlhaas, en sec­tion offi­cielle, le fes­ti­val aura su récom­penser un très beau film.

Issu de la nou­velle vague roumaine, dont la qual­ité reste con­stante mal­gré les années qui passent, Rock­er de Mar­i­an Crisan prend le punk à bras le corps via ses per­son­nages qui pra­tiquent cette musique. Avec sa mise en scène recon­naiss­able, c’est à dire toute en plans-séquences, le film con­te la fas­ci­na­tion d’un père pour son fils rock­er et tox­i­co­mane, qu’il cherche à faire percer dans le milieu musi­cal. Cette dévo­tion pour son fils, le père la pousse jusqu’à lui fournir son héroïne quo­ti­di­enne. Le film suit au plus prés, sans emphase, la vie de cet homme à la recherche d’ar­gent pour la came et les frais de la vie de tous les jours. Ce qui est beau dans ce film, c’est la manière de ne pas som­br­er dans la tragédie alors qu’il narre une his­toire mor­bide et glauque. Au con­traire, le film per­met au spec­ta­teur de rester sus­pendu à son pro­pre juge­ment moral. La con­struc­tion du film se per­met aus­si de nom­breuses audaces scé­nar­is­tiques, comme ces séquences qu’on ne com­prend qu’a pos­te­ri­ori. Par exem­ple, cette série de plans où le héros tra­verse une ville puis une forêt sans que l’on sache pourquoi. On ne com­prend qu’une fois arrivé qu’il se rendait sur le lieu de son tra­vail, car son fils lui a volé sa voiture. Ce bloc de séquences de déam­bu­la­tion non nar­ra­tives, des­sine au lieu de racon­ter mon­tre le des­tin absurde du per­son­nage de façon abstraite. Le par­ti-pris des plans-séquences per­met aus­si de filmer la vio­lence de façon frontale, comme dans la scène de shoot ou la scène de l’over­dose, tout en durée.

La fin du film mon­tre le père et le fils jouant de la musique ensem­ble sur scène, assumant pleine­ment leur mode de vie de rock­ers. Le film sur­prend aus­si par cette absence de trag­ique et de pes­simisme. Ce hap­py-end bizarre fait appa­raître la drogue et la dépen­dance affec­tive des per­son­nages comme des élé­ments sans impor­tance. Finale­ment ne compte que le fait de faire de la musique punk ensem­ble. Le film est aus­si mar­quant par la façon qu’il a de tra­vailler au pre­mier abord un réal­isme brut, qui débouche sur une réal­ité finale­ment assez mys­térieuse, presque fan­tas­tique. L’his­toire y est si étrange et per­verse, mais le regard porté par le cinéaste, si neu­tre et si anti-spec­tac­u­laire, que Rock­er en prend une dimen­sion de film d’an­tic­i­pa­tion. Avec son thème du père qui revit sa jeunesse par procu­ra­tion à tra­vers celle de son fils, Rock­er pro­pose une intéres­sante inver­sion des rôles entre fils et père, presque un nou­v­el ordre poli­tique. Les fils n’au­raient plus à suiv­re le chemin de leurs pères, mais ce seraient les pères qui suiv­raient leurs fils dans leurs règles sociales. Une société qua­si utopique, à la lisière du fan­tas­tique, déjà croisée dans le livre Génie divin de Guil­laume Dus­tan où l’au­teur y décrit un réel déli­rant, où les valeurs établies sont détru­ites par l’hé­don­isme, la drogue et l’apolo­gie de la jeunesse. Où le monde occi­den­tal arriverait enfin à se renou­vel­er par ses ado­les­cents et non plus par ses plus vieux mem­bres.

Une dernière touche de punk a pu appa­raître aus­si, dans les meilleurs moments du film Baby Blues de Kasia Roslaniec, mais il est hélas moins réus­si que les films précédem­ment cités. Dans ce film, deux jeunes ados polon­ais, Natalia et Kuba, ont un bébé, mais ils ne savent pas s’en occu­per. Baby Blues traite du thème de l’en­fant roi et des per­ver­sions qui en découlent. C’est-à-dire qu’à force d’être porté au pina­cle, enjo­livé, il n’en devient rien de moins qu’une poupée. C’est quand le film assume la part de ter­reur que fait naître la famille que for­ment les ados et leur bébé, leur mode de vie non­cha­lant et incon­scient, qu’il est réus­si. L’aven­ture devient alors une sorte de délire col­lec­tif, un véri­ta­ble cauchemar tein­té de pop-art, appuyé par une direc­tion artis­tique (décors et cos­tumes) exem­plaire, col­orée et séduisante mais qui révèle une vio­lence et une vacuité ter­ri­ble. Tous les pro­tag­o­nistes sont des enfants mais aus­si des poupées. Le film se con­clut d’ailleurs sur une note ter­ri­fi­ante de cet ordre, où les enfants ne sem­blent plus être des êtres humains mais des pro­duits de con­som­ma­tion. Mais quand le film se perd dans des digres­sions plus réal­istes, il se dessert totale­ment et il est dom­mage qu’il n’est pas tenu cette note hor­ri­fique en même temps que séduisante, tout du long. Il sem­ble alors suc­comber, comme beau­coup de films que nous avons vus durant le fes­ti­val, à cet académisme européen, à cette tiédeur formelle qui évac­ue la part de ter­reur et de rêve inhérente au ciné­ma.