Les États généraux du film doc­u­men­taire de Lus­sas pro­po­saient cette année une riche sélec­tion (notam­ment des focus Liban et Pologne et des rétro­spec­tives des œuvres de Peter Nestler et de Guy Sher­win) et étaient l’occasion de faire quelques décou­vertes et de con­firmer le tal­ent de doc­u­men­taristes iden­ti­fiés. Ayant cette année vision­né à dis­tance une par­tie de la sélec­tion « Expéri­ences du regard », nous avons pu y observ­er l’hétérogénéité des propo­si­tions : obser­va­tion soignée d’un groupe de piliers de bars japon­ais ama­teurs de cours­es hip­piques (Kawasa­ki Keirin), ciné­ma DIY aux fron­tières de la sci­ence-fic­tion (Brico­fu­tur), doc­u­men­taire nom­briliste sur la ques­tion du cou­ple (Ça par­le d’amour), recon­sti­tu­tion rigide de la vie de bureau occi­den­tale incar­née par des migrants (Stand-by Office). Deux films en par­ti­c­uli­er ont retenu notre atten­tion et nous invi­tent à en dire quelques mots : Body­cam de Stéphane Myczkows­ki et Braguino de Clé­ment Cog­i­tore.

Le pre­mier, un court-métrage de 17 min­utes réal­isé par un jeune réal­isa­teur français, fascine par la force et la sim­plic­ité de son dis­posi­tif : mon­té à par­tir de d’images de caméras de sur­veil­lance fixées sur le corps de policiers dans cer­taines villes améri­caines, Body­cam décrit une inter­pel­la­tion qui tourne mal. Après un car­ton d’ouverture qui rap­pelle les orig­ines de cette con­fig­u­ra­tion – à la fois encadr­er la rela­tion entre les forces de l’ordre et les citoyens sous l’œil de ce tiers, et servir de témoin en cas de lit­ige judi­ci­aire – la caméra capte la banal­ité d’un con­trôle routi­er dans une ban­lieue com­mune du cœur des États-Unis. La mau­vaise déf­i­ni­tion de l’image et du son ren­voient instan­ta­né­ment à la porosité entre le doc­u­men­taire et la fic­tion tant la forme des films found-footage et les images de caméras embar­quées ont imprégné depuis plusieurs années le ciné­ma d’horreur et d’action (qui partage avec Body­cam cet envi­ron­nement polici­er) et nous ont habitués à un regard réal­iste in situ. Instan­ta­né­ment, une ten­sion s’installe, dont on ne sait si elle découle de cette cul­ture du regard insuf­flée par le ciné­ma, du con­texte de ten­sions raciales très fortes aux États-Unis, ou des images du film lui-même. Néces­saire­ment, nous atten­dons quelque chose. Le déroule­ment mécanique et fatal des événe­ments, rap­portés de manière brute, témoigne directe­ment de la banal­i­sa­tion des vio­lences poli­cières et de l’effacement de la respon­s­abil­ité indi­vidu­elle der­rière les procé­dures.

Dans une forme et un espace bien dif­férent, Clé­ment Cog­i­tore développe dans Braguino (égale­ment présen­té au FID cette année à Mar­seille) son goût pour l’exploration des con­fins et la mise en scène d’un rap­port mys­térieux au monde. Aux tré­fonds de la Russie, au milieu de la taï­ga, deux familles, les Braguine et les Kiline, vivent reclus­es dans un même hameau où elles se toisent et se détes­tent. Les enfants, eux, parta­gent des jeux sur une petite île con­tiguë aux deux pro­priétés. Cet espace loin­tain, presque vierge (« je peux marcher des heures là où per­son­ne n’a jamais été » entend-on de la bouche du père), où l’on pêche quo­ti­di­en­nement et où l’on chas­se l’ours le plus naturelle­ment du monde, est cepen­dant con­voité par un corps de sol­dats qui cherche à occu­per les ter­res. La frag­men­ta­tion des scènes par des coupures au noir et l’insert de cap­ta­tions dégradées du monde (l’espionnage entre les familles par une vieille radio mil­i­taire) inscrivent le film dans les travaux précé­dents de Cog­i­tore (notam­ment son instal­la­tion au palais de Tokyo et son long métrage Ni le Ciel ni la Terre). Filmé dans une image numérique nette, sous la lumière basse des hautes lat­i­tudes, nap­pé dans une bande son con­tin­ue et dis­cor­dante, Braguino développe un rap­port au monde à la fois ethno­graphique et incon­fort­able, incom­plet, cré­pus­cu­laire, presque irréel. Un sur­prenant regard adressé au réal­isa­teur par les hommes de la famille lors d’une dan­gereuse scène de chas­se (« tu as peur des ours ? ») brise cepen­dant le qua­trième mur et rap­pelle que cette sit­u­a­tion ubuesque mise en scène par un cinéaste plas­ti­cien n’en est pas moins irrémé­di­a­ble­ment réelle.