Si vous n’étiez pas en Ital­ie lors de la sor­tie de Cemen­to Arma­to (Vendet­ta Romana), il y a peu de chances pour que vous ayez beau­coup enten­du par­ler du film, encore moins pour que vous l’ayez vu. Nou­velle vic­time de la très faible dis­tri­b­u­tion du ciné­ma ital­ien en France, le pre­mier long métrage de Mar­co Mar­tani avait pour­tant beau­coup fait par­ler de lui en Ital­ie, divisé la cri­tique ital­i­enne et sus­cité les regrets de Mar­co Muller, directeur du fes­ti­val de Venise qui aurait souhaité que le film soit fini pour être présen­té à la 64ème édi­tion du pres­tigieux raout ciné­matographique. Votre seule chance de rat­trap­er ce retard sera de sauter sur l’édition Open­ing du film, rebap­tisé… en ital­ien pour les écrans français : Vendet­ta Romana. Un titre qui mise à l’évidence sur les impli­ca­tions néces­saire­ment mafieuses de toute « vengeance romaine » dans un cadre ciné­matographique… Le film a sus­cité d’innombrables com­para­isons avec Taran­ti­no, Scors­ese, De Pal­ma : l’auteur de cet arti­cle est loin d’être con­va­in­cu de la légitim­ité de cet emballe­ment, mais le DVD laisse à cha­cun la pos­si­bil­ité de se faire une idée sur un film nom­iné trois fois aux David di Donatel­lo.

Mar­co Mar­tani, réal­isa­teur, et son co-scé­nar­iste, Faus­to Brizzi sont avant tout con­nus en Ital­ie pour Notte Pri­ma degli Esa­mi, une comédie au suc­cès phénomé­nal, sor­tie en 2007 et réitérée dans un bis inti­tuté Notte Pri­ma degli Esa­mi — Oggi. Fau­to Brizzi y était réal­isa­teur et Mar­co Mar­tani co-scé­nar­iste : les rôles se sont inver­sés en pas­sant de la comédie au thriller, et les acteurs prin­ci­paux, Nico­las Vapor­idis et Gior­gio Falet­ti, ont été con­servés. Après tout ils avaient fait leur preuve. La petite équipe aurait peut-être dû rester dans le giron de la comédie.

L’idée du film est promet­teuse : Diego (Nico­las Vapor­idis) est un petit voy­ou, un peu voleur et pas très tra­vailleur, mais cela ne prête pas vrai­ment à con­séquence. D’autant moins que l’amour, en la per­son­ne de la sen­suelle Asia (Car­oli­na Cres­cen­ti­ni), sem­ble déjà trans­former notre homme. Mais Diego est aus­si un peu impul­sif, et quand les embouteil­lages empêchent sa mobylette d’avancer, il aime bien dégom­mer quelques rétro­viseurs. Mais cette fois, cela risque bien de prêter à con­séquence : on ne s’attaque pas impuné­ment au rétro­viseur d’Il Pri­mario (Gior­gio Falet­ti), chef mafieux méga­lo­mane, qui décide de lui bris­er les jambes. La chas­se à l’homme est lancée. Ce n’est donc pas par vengeance qu’ll Pri­mario vio­le Asia le soir de cette his­toire de rétros : il ignore l’identité de la belle dont le décol­leté plongeant lui a sem­blé une invi­ta­tion. Pur hasard. Mais le geste prêtera lui aus­si à con­séquence : Diego vengera sa dul­cinée, coûte que coûte. La chas­se à l’homme est lancée. Ce chas­sé-croisé de vengeances tient du jeu du chat et de la souris, et enferme les deux pro­tag­o­nistes dans une spi­rale infer­nale non dénuée d’ironie, la par­tie de cache-cache se trou­vant dans le finale plus motivée que le con­cours de cir­con­stances ini­tial ne le présageait.

Mais le sus­pense n’est pas si hale­tant qu’on pour­rait l’espérer. Le scé­nario débite à la hache une action qui aurait pu être com­plexe, et ce qui aurait dû être une mécanique infer­nale et inéluctable n’est qu’un enchaîne­ment le plus sou­vent gra­tu­it. De ce point de vue, les inter­ven­tions du flic ripoux et du flic intè­gre sont motivées par d’énormes ficelles, et Mar­co Mar­tani ne parvient pas à tir­er la moin­dre drama­ti­sa­tion de l’escalade de la vio­lence et de l’entremêlement des actions menées par Il Pri­mario et Diego d’une part, la police cor­rompue et la police intè­gre de l’autre. C’est à la fin du film que ces défauts devi­en­nent les plus évi­dents, et que le scé­nario révèle son incon­sis­tance. Atten­tion, ne lisez pas la suite si vous n’avez pas vu le film… Diego tient au bout de son revolver le vio­leur de sa petite amie, le tor­tion­naire de son père adop­tif, l’assassin de son ami et de sa mère. Pour par­venir jusqu’à lui, il a tué sans hésiter. Mais voici que la police arrive, et Diego, après une brève et peu crédi­ble hési­ta­tion, accepte de jeter son revolver à l’eau et de s’en remet­tre à la police. Pas­sons sur les détails : le flic est le ripoux, mais heureuse­ment le flic intè­gre sur­git, pour un nou­veau retourne­ment de sit­u­a­tion. Entre-temps, Diego com­prend qu’Il Pri­mo est aus­si l’assassin de son père, dont la dis­pari­tion non expliquée douze aupar­a­vant était à l’origine de la détresse de ce fils qui s’était cru aban­don­né. Voilà, il fal­lait juste cette hor­reur sup­plé­men­taire pour que Diego reprenne en main la vengeance dont il venait, après une course-pour­suite dés­espérée d’une heure trente, de con­fi­er docile­ment le soin à la police. Jusque-là le film avait su tenir le pathos à dis­tance, et esquiss­er sans trop de pesan­teur cette faille fon­da­men­tale du per­son­nage – l’abandon du père : mais c’était pour plonger plus sûre­ment dans le mélo à la fin du film. Pas­sons sur les dernières scènes, la fleur offerte par Diego qui se fane à l’instant de sa mort, les sou­venirs d’Asia sur fond de musique lanci­nante et d’éclats de rire, leur com­plic­ité passée et leurs pro­jets d’avoir des enfants. Dans les dix dernières min­utes du film, le mélo­drame latent au cœur du thriller explose au vis­age du spec­ta­teur, qui côtoie l’écœurement.

Alors de là à par­ler de Scors­ese, De Pal­ma, Taran­ti­no, il y a loin. Dans le détail, qui cherche la fil­i­a­tion la trou­ve. Sans trop de mal, d’ailleurs : la fil­i­a­tion est tout aus­si explicite­ment revendiquée que dans ces scènes mag­nifiques où Mar­co et Ciro jouent à Scar­face dans Gomor­ra. « Je suis Tony Mon­tana ! » cri­ait l’un d’eux. Ici aus­si, nous avons deux jeunes pseu­do-caïds qui se croient de taille à fricot­er avec la mafia et à faire comme les vrais, ou comme dans les films. Un grand poster de Scar­face est accroché au mur de la cham­bre où on les voit fumer du shit, une minette sur les genoux. La scène est savoureuse, il est vrai, surtout quand arrivent les vrais mafieux, qui ont vite de trans­former le jeu en tragédie bien réelle. Mais plus que les per­son­nages, c’est le film tout entier, en réal­ité, qui veut jouer dans la cour des grands : Asia a un petit côté Mia Wal­lace, et les bad­i­nages en plein crime d’Il Pri­mario et de son acolyte noir Saïd (Thamisan­ga Mole­po) rap­pel­lent ceux de Jules Win­n­field (Samuel L. Jack­son) et Vin­cent Vega (John Tra­vol­ta) dans Pulp Fic­tion. Le film essaie de jouer avec les clas­siques, mais il échoue à se con­stru­ire lui-même avec la même com­plex­ité, la même sub­til­ité et la même ampleur que ces clas­siques. L’inconsistance crois­sante du scé­nario à mesure que le film avance en est une rai­son, à laque­lle il faut ajouter une incon­sis­tance par­al­lèle de nom­breux per­son­nages, qui sem­ble due autant à un défaut dans la con­struc­tion de leurs rôles qu’à une faib­lesse dans le jeu des acteurs. Asia et Saïd mis à part, les acteurs sem­blent sans cesse en sous-régime. Leurs inter­pré­ta­tions sont aus­si peu con­va­in­cantes que les rela­tions tis­sées entre les per­son­nages. Il n’est pas jusqu’à Ninet­to Davoli qui peine à con­va­in­cre, en père de sub­sti­tu­tion prêt à mourir pour Diego.

La Rome de Vendet­ta Romana est une Rome périphérique, faite de « ciment armé », titre orig­i­nal du film : une Rome dure, impi­toy­able, à l’opposé des clichés touris­tiques du pan­théon et du Col­isée, comme le rap­pelle Il Pri­mario dans une leçon de survie don­né à Saïd. Leçon qui se veut prob­a­ble­ment aus­si la note d’intention du film, mais qui sonne étrange­ment faux dans cette œuvre qui non seule­ment fait de cette Rome pseu­do-pasolin­i­enne un décor super­fi­ciel, mais accu­mule les clichés (sur les rap­ports humains, sur la société etc.) et échoue à infil­tr­er le genre pour livr­er un film véri­ta­ble­ment noir, fait de ciment armé.

On pour­rait donc penser, à la lec­ture de cet arti­cle, qu’il est en défini­tive préférable que les édi­teurs du DVD n’aient pas dépen­sé trop d’argent en bonus (con­traire­ment à l’édition ital­i­enne du DVD, qui rassem­ble entre autres des inter­views du réal­isa­teur et de son co-scé­nar­iste, ain­si que des acteurs, et des scènes coupées au mon­tage). On peut penser le con­traire, et con­sid­ér­er qu’au moins, quelques com­men­taires de cri­tiques ciné­matographiques auraient été bien­venus pour com­penser la décep­tion sus­citée par le film : des bonus por­tant moins sur le film, peut-être, que, par exem­ple, sur le genre du film noir en Ital­ie (pen­sons au gial­lo des années 1970 par exem­ple), sur l’évolution de la représen­ta­tion de la mafia ital­i­enne au ciné­ma (cette année ne fut-elle pas celle de Gomor­ra, Il Divo, mais aus­si du doc­u­men­taire Biùti­ful Caun­tri ?). Pré­cisons enfin que l’édition DVD est tout à fait sat­is­faisante, avec un son stéréo de bonne qual­ité, en VOST et en VF.