En 1981, Juli­et Berto la riv­et­ti­enne réalise avec Jean-Hen­ri Roger son pre­mier film, Neige. Longtemps introu­vable et invis­i­ble, Épi­cen­tre Films a eu la remar­quable idée de le remas­téris­er et de l’éditer en DVD, occa­sion de redé­cou­vrir un film incroy­able­ment incar­né et puis­sant, qui fait pâlir la plu­part des fic­tions con­tem­po­raines.

Neige est un titre par­fait, sim­ple et génial, qui pour­rait servir à exprimer, plutôt qu’il­lus­tr­er, le tout du film. C’est un faux titre doux, mais un vrai titre dou­ble : élément/événement météorologique (absent de l’im­age) autant que poudre blanche (sujet – à tous les sens du terme – du film), la neige sem­ble tou­jours garder cette beauté de pacotille, rester l’éter­nel luxe des pau­vres. Qu’elle soit immac­ulée ou vite salie, elle reste tou­jours un peu cheap, mièvre si elle est investie par les sen­ti­ments (naïveté hasardeuse liée à l’en­fance), inhu­maine et hau­taine si elle sert à l’ac­tion (cat­a­stro­phes mon­tag­nardes, ter­ri­toires de l’ex­trême). Que la neige soit une drogue ne change rien à sa con­di­tion esthé­tique, sans cesse cernée par le cliché : expéri­ence de l’ab­solu, échap­pa­toires du réel ou, la plu­part du temps, por­traits vic­times assor­tis de dis­cours soci­ologiques dans le meilleur des cas, moral­isant dans les autres.

Inutile de dire que le film de Berto et Roger[1], qui prend le pré­texte d’une intrigue où la drogue sert de MacGuf­fin[2] pour filmer un quarti­er et ses habi­tants, va faire jouer à plein tous ces car­ac­tères. Ils vont sérieuse­ment déni­ais­er cette fameuse neige, en assumant en même temps les tra­vers et la poésie faible. Neige n’est pour­tant ni un film pau­vre, ni un film de pau­vres: aucun mes­sage ni mytholo­gie d’une com­mu­nauté con­sti­tuée. Si cer­tains dia­logues, dans l’e­sprit réal­iste-poé­tique (ten­dance Carné-Prévert), con­stituent peut-être la part la moins réussie du film, ce qui lui donne sa plus grande force, c’est son incroy­able incar­na­tion, une déter­mi­na­tion sans faille à ne s’in­téress­er qu’aux corps, aux gestes, aux voix.

Chez Riv­ette (par exem­ple dans Duelle), si Bulle Ogi­er pou­vait endoss­er la fig­ure évanes­cente, tout de puis­sance ren­trée, Berto, mi-vamp mi-sale gosse, avait la déter­mi­na­tion mou­vante et imprévis­i­ble d’une pan­thère. C’est ce côté haute­ment déter­miné des per­son­nages qui fait toute la beauté du film, en assume la dureté en même temps que l’é­mo­tion. L’in­trigue, plus dra­ma­tique que poli­cière, vise surtout à nous en mon­tr­er le plus pos­si­ble. Ain­si, il y a tou­jours des scènes d’ar­rière plan : drague de gigo­los, con­ver­sa­tions de comp­toir, voyeurs dans la guérite de strip-tease.

Du quarti­er Goutte d’Or-Bar­bès-Pigalle, que l’on ne quit­tera qu’une seule fois pour la prison de Fresnes, il s’ag­it moins d’en faire le tour (soci­o­logi­co-touris­tique) ou d’en dress­er des cen­tres, que d’y errer, si pos­si­ble – leçon riv­et­ti­enne – avec un petit but en poche (suiv­re quelqu’un, chercher quelque chose). Moins de voir que d’ob­serv­er en pas­sant, moins de faire le compte que de trou­ver à chaque fois du nou­veau : nou­veaux lieux, nou­veaux gens. Le film-prom­e­nade, même avec intrigue, ne vise qu’à l’émer­veille­ment renou­velé devant la mul­ti­plic­ité des signes et des sit­u­a­tions.

Aucun per­son­nage du film ne peut être placé dans un groupe. Pas de soci­olo­gie : les per­son­nages appa­rais­sent et dis­parais­sent sans que l’on ne sache rien de plus sur eux que ce que l’on a vu se pass­er en direct. Le film démarre der­rière (plutôt qu’au­tour ou sur) la fig­ure de Bob­by (Ras Paul Neph­tali), jeune ado­les­cent et deal­er insou­ciant, dif­fi­cile­ment cou­vé par Ani­ta (Berto) qui le sur­veille, aidée en cela par le curé Jocko (Robert Lien­sol), fig­ure charis­ma­tique d’une chapelle gospel. Lorsqu’il dis­paraît, Ani­ta va se met­tre à chercher de la drogue pour une amie trav­es­tie Bet­ty (Nini Crépon), en mau­vais état. Tout finit assez mal.

Deux tra­jets, où ceux qui sur­veil­lent et ceux qui bougent ne le font qu’à cause de la drogue, cette neige dont aucun des pro­tag­o­nistes actants n’est sous l’in­flu­ence. La drogue ou l’acte de se droguer n’est jamais mon­tré, ce qui intéresse le film, c’est la passe sous toutes ses formes, le jeu de la main chaude où la neige n’est qu’un moteur de fic­tion, rien d’autre, une rai­son de bouger, de se démen­er, un moyen (dan­gereux, mais où la ques­tion de l’im­moral­ité n’est pas de mise) de sub­sis­tance (autant du côté deal­er que du côté drogué). C’est l’ar­rêt de la drogue chez le camé, ou l’ar­rêt (polici­er) de celui qui la vend, qui empêche le mou­ve­ment. Neige n’est bien sûr pas une apolo­gie de la drogue, les camés sont mal en point et peu envi­ables, rien de séduisant. Mais le film a le mérite de mon­tr­er la neige pour ce qu’elle est matérielle­ment par­lant (donc hors du fan­tasme): une mon­naie d’échange, labile, jamais gardée et qui per­met de bouger, soit aus­si de vivre, d’une cer­taine manière. Une mon­naie pas pro­pre, pas classe, mais pro­duc­trice de mou­ve­ments (donc évidem­ment, pro­pre à être filmée). Il faut voir les gestes bres­soniens de Bob­by quand il passe la came, pour com­pren­dre immé­di­ate­ment que sa sou­p­lesse générale réside aus­si dans ces mou­ve­ments-là, avec ce qu’elle com­porte d’in­con­science, et d’in­dif­férence. Les paroles de Bet­ty qui décrit (plus qu’elle explique) la prise d’héroïne, avec leur part de mytholo­gie pro­pre à la neige (« on n’a vécu que pour ce moment-là »), sont néan­moins d’une vérité toute prag­ma­tique (soit, à peu près : « sans elle, je meurs »).

Neige ne cesse de don­ner la parole au sin­guli­er, de recon­stituer un monde des excep­tions, où cha­cun cherche avant tout de bonnes raisons de (se) bouger, de ne pas s’en­fer­mer dans une fig­ure, un lieu, un type. Neige est, comme l’ex­tra­or­di­naire Pont du Nord de Riv­ette, un film tout extérieur, visant à ouvrir des lieux clos, à se promen­er dans un morceau de ville où le quo­ti­di­en n’a rien de la per­ma­nence, et où, par­mi pros­ti­tuées, deal­er, box­ers ou trav­es­ti, la moral­ité ne peut être que celle de la vital­ité, si ce mot peut encore garder quelque chose de réel.

Le lien avec le Pont du Nord (tourné deux ans aupar­a­vant) n’est pas for­tu­it dans ce qu’il mon­tre égale­ment d’un pou­voir (dont les représen­tants seraient ici les deux policiers) menaçant d’im­mo­bil­ité ceux dont il croise la route (qu’il arrête). Jean-François Stévenin, ici Willy, petit ami boxeur d’Ani­ta, sem­ble repren­dre le rôle de com­bat­tant dont il se fai­sait le passeur avec Bap­tiste (Pas­cale Ogi­er) dans le film de Riv­ette. Ce lien d’un film à l’autre, peut-être totale­ment imag­i­naire (Stévenin est un acteur très physique), sem­ble pour­tant révéla­teur d’un cli­mat, plutôt sourd et inqui­et, du début des années 1980, que le film nous livre plus d’ailleurs dans sa lumière que dans ses sit­u­a­tions.

C’est peut-être le seul apport de la dis­tance tem­porelle qui nous sépare du film : cette con­science con­fuse d’une sale époque toute prête à advenir, société de con­trôle et retour de l’idéolo­gie sépara­trice et prompte à stig­ma­tis­er, qui sem­ble nous revenir en pleine face aujour­d’hui. Avec, en out­re, une véri­ta­ble sur­prise devant l’in­croy­able vital­ité de ce monde-là, de ces lieux sin­guliers (main­tenant rachetés ou recon­stru­its), ces rap­ports à la fois prosaïques et francs entre les per­son­nages, cette absence totale de sec­ond degré d’un monde sans référence, qui ne tien­dra plus très longtemps (et le film suiv­ant de Berto et Roger, Cap Canaille ne mon­tr­era plus tout à fait cela). La force de Neige bous­cule le ciné­ma d’au­jour­d’hui, sans nos­tal­gie aucune, car la manière n’est pas per­due, elle gagne sim­ple­ment à être revue. Trop de films man­quent de corps, et il y a peut-être dans Neige quelques leçons pos­si­bles d’un res­sai­sisse­ment. Une poli­tique du mou­ve­ment, con­tre celle des mes­sages, ne ferait pas de mal.

Notes

Notes
↑1 Le DVD est accom­pa­g­né d’une pas­sion­nante inter­view de Jean-Hen­ri Roger en bonus, revenant sur le tour­nage de Neige, en détail­lant les dif­férentes inspi­ra­tions, la vie du tour­nage, ain­si que l’importance du cadre réel et des comé­di­ens.
↑2 Terme util­isé et pop­u­lar­isé par Hitch­cock, notam­ment dans son entre­tien avec Truf­faut, où il désigne un objet sym­bol­ique qui vaut pour son côté moteur au sein de l’action nar­ra­tive.