Des copies moyennes, mais un prix très raisonnable : la col­lec­tion DVD « Vin­tage Clas­sics » de Wild Side est de retour. L’occasion de décou­vrir des films improb­a­bles, mys­térieux et plein de charmes. Marée noc­turne, réal­isé par Cur­tis Har­ring­ton en 1961, et inter­prété par le tout jeune Den­nis Hop­per, ne fait pas excep­tion à cette règle.

Un marin soli­taire tombe sous le charme d’une jeune femme belle et étrange ren­con­trée un soir dans un bar. Cette femme tra­vaille dans une fête foraine, où déguisée en sirène et instal­lée dans un genre d’aquarium, elle s’expose aux curieux avides de bizarreries. Mais alors qu’une rela­tion amoureuse sem­ble se nouer entre eux, notre jeune marin est mis en garde : cette femme serait en fait une véri­ta­ble sirène et, détail macabre, tous les hommes l’ayant approchée de trop près auraient mys­térieuse­ment dis­paru !

Bizarrerie ban­cale, Marée noc­turne ne ressem­ble à rien, sem­ble comme en marge de tout, et ce à l’image du lieu dans lequel nous sommes plongés. L’impression d’être face à un film mal-foutu, un petit bud­get dont la trans­parence laisse à désir­er… Loin d’une esthé­tique hol­ly­woo­d­i­enne clas­sique, la forme réus­sit à servir au mieux un réc­it étrange, déli­rant et fou, dans lequel la per­cep­tion que nous avons de ce qui est vrai ou fan­tas­mé est con­stam­ment remise en cause. L’impression lais­sée par la mise en scène nous désarçonne, et con­tribue à nous ren­dre opaque et sus­pect ce qui pour­tant ne devrait pas l’être. Nous sommes comme face à un man­u­scrit étrange, retrou­vé dans un lieu improb­a­ble, écrit dans une langue qu’il nous faut déchiffr­er. Si nous ne pou­vons pren­dre appui sur des assis­es sta­bles, c’est que le cadre lui-même, celui d’un port, nous en empêche. Ici, pas de com­mu­nauté solide­ment enrac­inée, et vivant selon un ensem­ble de gestes cod­i­fiés et organ­isés. Le marin soli­taire est le dérac­iné par excel­lence. Il erre sans per­son­ne, traî­nant son désar­roi, à la mer­ci des ren­con­tres que le hasard met­tra sur sa route.

Et c’est claire­ment ce désar­roi qui per­met d’enclencher le réc­it. La façon qu’a le per­son­nage d’accoster cette jeune femme étrange est révéla­trice, car son com­porte­ment, sans jamais être vio­lent, est pour­tant emprunt d’une insis­tance mar­quée. Il souhaite claire­ment s’accrocher à cette appari­tion mys­térieuse, cette beauté illu­mi­nant les ténèbres de son errance, et s’assurer que celle-ci n’est pas un mirage amené à dis­paraître. L’obsession du per­son­nage, son amour pour cette femme, le pousse à aller voir der­rière le miroir, à chercher la vérité. Mais sa naïveté et l’absence totale d’interlocuteurs fiables l’empêchent, mal­gré son intel­li­gence, de com­pren­dre ce qui se passe. D’ailleurs, l’un des per­son­nages remet en cause la logique ratio­nal­iste dans laque­lle il a été élevé, con­sid­érant que celle-ci ne peut apporter de répons­es à tout. De là l’irruption du rêve dans le réc­it : sa rai­son, qu’il sem­ble préserv­er dans le réel, est mise à rude épreuve dans ses songes. Ce qui lui paraît déli­rant, vient pour­tant le hanter dans son som­meil, lui lais­sant une impres­sion telle que sa vision des faits en est trou­blée.

La force du scé­nario ne réside pas for­cé­ment dans sa con­struc­tion ou sa vraisem­blance, mais dans la façon dont tout ce qu’il con­voque par­ticipe à la mise en place d’une cer­taine atmo­sphère. Tous les élé­ments réu­nis sont prop­ices à ériger un cli­mat de délire, de folie et de fan­tasme. Les réc­its de marins, ou situés dans les ports, ont ceci de trag­iques qu’ils con­tent des his­toires for­cé­ment éphémères. Rien ne peut être appro­fon­di, tout reste en sur­face. Cette inca­pac­ité à cern­er l’essence de ce qui est pousse les indi­vidus en pleine dérive à fan­tas­mer, à délir­er, à combler ce qu’ils ne peu­vent com­pren­dre en lais­sant tra­vailler leur imag­i­na­tion. Chez eux les mythes et les légen­des vivent éter­nelle­ment. Cette vie si par­ti­c­ulière du marin est ici con­fron­tée à un autre monde d’illusions, celui de la fête foraine. Ce monde est fait d’attractions étranges, de manèges, d’un tournoiement qui trou­ble les sens et la per­cep­tion que nous avons du réel. Enfin, pour parachev­er la con­fu­sion des points de vue, nous apprenons que la jeune sirène est une orphe­line orig­i­naire d’une île grecque où elle a été recueil­lie par le gérant de la fête foraine. Le mys­tère est donc com­plet : orphe­line, on ne sait qui elle est pré­cisé­ment, quelles sont ses orig­ines. De plus, le fait de venir d’une île ne peut que stim­uler l’imagination, l’île sym­bol­isant mal­gré tout l’apparition, l’éphémère, une terre fer­mée sur elle-même et vivant selon une logique qui lui est pro­pre.

Ain­si, mal­gré l’aspect ban­cal du film, cette his­toire à dormir debout a un charme fou. À la fois élé­gante, frag­ile et déter­minée, l’interprétation de Den­nis Hop­per nous saisit et nous entraîne dans sa logique. Comme sou­vent avec cette col­lec­tion, la copie est moyenne, mais l’étrangeté de ce titre et son orig­i­nal­ité font que les con­sid­éra­tions tech­niques passent au sec­ond plan.