C’est d’abord en qual­ité d’as­sis­tant-réal­isa­teur sur trois longs-métrages de René Clé­ment que Léonard Keigel débute sa car­rière au ciné­ma. En 1962, pour ce pre­mier film signé de son seul nom, il se con­fronte au style foi­son­nant et tor­turé de Julien Green en choi­sis­sant d’adapter l’un de ses romans les plus célèbres, Leviathan. Bien qu’un peu éclip­sé à l’époque par les trou­blions de la Nou­velle Vague, le résul­tat est néan­moins à la hau­teur des ambi­tions que con­vo­quait un tel mon­u­ment de la lit­téra­ture : sous son appar­ente solid­ité, la mise en scène de Keigel laisse con­tin­uelle­ment transparaître le tiraille­ment de ses per­son­nages, entre désir sex­uel incon­trôlable et soli­tude inex­orable des âmes égarées. Leviathan sur grand écran, c’est d’abord un cadre : Lorges, un petit vil­lage du cen­tre de la France où l’en­nui, suin­tant de toute part, a fini par faire naître de la haine entre les habi­tants. Autour de ces ruelles dépe­u­plées et de ces demeures fan­toma­tiques, les indi­vidus se soumet­tent à des rit­uels (dîn­er à l’hô­tel-restau­rant, repass­er des vête­ments, don­ner la leçon) qui posent d’écras­ants rap­ports de classe. La mise en scène, sèche dans les choix de cadre, pré­cise dans le mon­tage, et sans emphase (peu de musique, beau­coup de silences assour­dis­sants), traduit par­faite­ment la manière dont les enjeux sen­ti­men­taux sont ici voués à l’échec, pris­on­niers d’un sys­tème ver­rouil­lé de l’in­térieur.

Le démon de la chair

Paul Guéret (Louis Jour­dan, à mille lieues de ses rôles de jeunes pre­miers) sem­blait prédes­tiné à s’é­chouer dans cette mau­dite bour­gade. Mar­ié à une femme toute aus­si dému­nie que lui sur le plan matériel, il joint tant bien que mal les deux bouts en dis­pen­sant quelques cours de sou­tien au fils de la famille Gros­ge­orges, les rich­es châte­lains du coin. Sa mal­adresse con­quiert rapi­de­ment Éva (Lil­li Palmer), la maîtresse de mai­son, épouse trompée et un brin revan­charde, qui sem­ble pren­dre un plaisir aus­si dis­cret que sournois à le domin­er sociale­ment. Mais le trou­ble de Paul trou­ve son incar­na­tion ailleurs : Angèle (Marie Laforêt, dis­traite et lunaire), la jeune blan­chisseuse qu’il scrute ani­male­ment depuis sa fenêtre et qui est loin d’être insen­si­ble à ses charmes. Seule­ment, Angèle porte bien mal son nom : petite pro­tégée de Madame Londe (Madeleine Robin­son), la maque­relle respec­tée du vil­lage, la jeune femme dif­fuse un charme vénéneux qui pousse le pro­fesseur dans ses retranche­ments. Nour­rie par cette dichotomie entre désir et morale con­ser­va­trice, la pein­ture sociale est par­fois acerbe mais elle traduit surtout une véri­ta­ble douleur qui empêche les per­son­nages de trou­ver leur pleine unité. Vic­times de leurs démons, ils ne cessent de vac­iller sous le poids de l’oblig­a­tion sociale.

Perdre pied

À ce titre, l’une des scènes les plus emblé­ma­tiques reste cer­taine­ment celle où Angèle et Paul tombent sur le rivage ou lorsque ce dernier prend la fuite en escal­adant une mon­tagne de char­bon. Alors que la majeure par­tie du film nous le mon­trait comme un pris­on­nier qua­si immo­bile (filmé entre qua­tre murs ou der­rière les vit­res d’une fenêtre, stricte­ment lim­ité à son rôle pro­fes­sion­nel), ces ten­ta­tives d’échap­pée trahissent une absur­dité qui con­damne le per­son­nage à rester le piteux esclave de sa des­tinée. Quand on sait que la lit­téra­ture de Green était juste­ment tra­vail­lée par une homo­sex­u­al­ité opposée à ses croy­ances religieuses, il n’est pas sur­prenant que Keigel ait réus­si à à ren­dre si prég­nant ce con­flit intérieur qui crée du déséquili­bre dans chaque scène. La puis­sance du désir con­duit ici tout le monde à sa pro­pre perte : de Madame Londe à Éva en pas­sant par Angèle, cha­cune n’ob­tient qu’une fin de non-recevoir à l’ex­pres­sion de ses sen­ti­ments. La pos­ses­sion de l’autre n’est qu’un leurre : il suf­fit de voir avec quelle déli­catesse mélan­col­ique la caméra s’oc­troie quelques décadrages sur les mains se touchant furtive­ment, comme autant de ten­ta­tives dés­espérées d’at­tein­dre l’autre dans sa soli­tude. Leviathan a quelque chose de l’at­tente éter­nelle, rongé par un spleen qui fait du hors-champ le seul espace rêvé de lib­erté.