Trafic d’influences

« Un film, c’est le reflet des influ­ences d’un réal­isa­teur à un moment pré­cis de sa vie » dit Yann Gon­za­lez en évo­quant un héritage qui revendi­querait un grand écart menant de La Belle Cap­tive (1983) de Robbe-Gril­let à The Break­fast Club (1985) de John Hugh­es. Les Ren­con­tres d’après minu­it s’assume donc sous une pater­nité cinéphilique hétéro­clite et très ancrée dans la décen­nie 1980. Le film qui, à l’état de pro­jet, s’est longtemps appelé Juke-Box, peut fonc­tion­ner comme une forme de sam­pling d’influences mêlées, tout comme son cast­ing dis­parate se con­stitue d’acteurs aux corps très dif­férents, et venus d’horizons très divers (théâtre, new bur­lesque ou foot­ball). Les Ren­con­tres s’appuie sur le désir de mon­tr­er des corps nou­veaux mais aus­si de les faire jouer ensem­ble, mélangeant fig­ures nou­velles, déjà con­nues ou venues d’ailleurs, et de les revis­iter en les com­bi­nant avec d’autres dans d’improbables assem­blages.
Para­doxale­ment, l’édition DVD, sans remet­tre en cause les « greffes » ciné­matographiques large­ment com­men­tées lors de la sor­tie en salle du film, insiste sur ce que Yann Gon­za­lez se doit à lui-même. En pro­posant qua­tre de ses courts-métrages, elle per­met de pren­dre con­science des obses­sions qui tra­versent son œuvre. Comme les per­son­nages diamé­trale­ment opposés du huis clos des Ren­con­tres, ses films for­ment un ensem­ble un peu dépareil­lé duquel ressort pour­tant une cohérence pro­fonde et qui se traduit par la présence du fan­tas­tique ain­si que par le tra­vail d’expérimentation sur la nature même de l’image.

Des vies fantastiques

La per­méa­bil­ité entre la vie et la mort est com­mune à tous les films présen­tés dans cette édi­tion peu­plée de créa­tures revenant d’entre les morts. Ce pas­sage d’un monde à l’autre se man­i­feste par une dialec­tique dedans/dehors qui place dos à dos des décors min­i­mal­istes et des plans tournés en décors naturels. Le décor réel, qui cul­mine par des plans de vagues s’échouant sur une plage, appa­raît comme une sorte d’épiphanie après l’aventure menée dans le décor intérieur qui en serait la dou­blure retournée. L’antagonisme des décors les présente comme étant la dou­blure de l’un de l’autre et l’épiphanie du décor réel ne sem­ble pou­voir se pro­duire qu’après l’enfermement de l’aventure intérieure. Land of My Dreams (2012) joue de cette oppo­si­tion entre les couliss­es ten­dues de rouge qui abri­tent la mère foraine et sa fille dont elle jette le corps en pâture au regard des hommes et la piste de for­tune située sur un ter­rain vague der­rière un lotisse­ment. Nous ne serons plus jamais seuls (2012) cherche à épouser la sub­jec­tiv­ité d’un groupe de jeunes lors d’une fête, à tra­vers la transe de la drogue, du désir et la danse et les pro­jette au matin dans une cam­pagne pais­i­ble et accueil­lante : la nature vam­pirique des per­son­nages coïn­cide avec leur façon d’habiter l’espace, mais aus­si leur monde de ciné­ma.
Le pen­chant pour le fan­tas­tique se matéri­alise par un tra­vail plas­tique, et c’est comme si l’image ciné­matographique elle-même déte­nait le pou­voir de vie ou de mort sur les per­son­nages qui péris­sent ou renais­sent à la faveur de leur appari­tion à l’écran, de la net­teté retrou­vée de leur fig­ure, du pas­sage de surim­pres­sion à leur réin­té­gra­tion dans le corps de l’image. Cette reven­di­ca­tion d’une ambi­tion esthé­tique inverse­ment pro­por­tion­nelle au bud­get du film peut évo­quer la démarche de Jean Cocteau et sa volon­té de faire naître le fan­tas­tique des trucages de l’image.

La foi en l’image

Le goût du fan­tas­tique trou­ve ici son expres­sion dans une esthé­tique où rien ne va de soi. Loin de la croy­ance dans la vérité de la prise, le ciné­ma de Yann Gon­za­lez s’attache à met­tre en ques­tion un par un les paramètres de l’élaboration de l’image. Le mon­tage (By the Kiss, 2006 ne con­tient qu’un plan et tra­vaille sur les motifs de con­ti­nu­ité et dis­con­ti­nu­ité) Le défile­ment de l’image, sa net­teté révisée par les très beaux flous qui ouvrent et fer­ment Les Astres noirs, l’unité du plan remise en ques­tion par l’utilisation du split-screen passent au crible de l’expérimentation. Le choix de tourn­er en pel­licule et de s’en tenir autant que pos­si­ble à des effets réal­isés au tour­nage, et évi­tant autant que pos­si­ble les effets de post­pro­duc­tion ren­for­cent cette démarche de recherche par l’image qui crée une pro­fonde fil­i­a­tion entre les dif­férents films du DVD. Gon­za­lez explique que ce choix d’effets obtenus non numérique­ment représente pour lui « pour moi, c’est une façon de ne pas trich­er, d’être dans la sincérité du trucage ciné­matographique. » Pré­cepte de l’oxymore que ne renieraient pas ses per­son­nages, dont Bian­ca (Land of My Dreams) qui avoue vouloir être « la plus douce des salopes ».
L’édition de Potemkine crée, par la présence de courts-métrages choi­sis, mais égale­ment par les entre­tiens du réal­isa­teur et de ses comé­di­ens qui revi­en­nent sur le tour­nage de cer­taines séquences, une grande cohérence dans le par­cours de Yann Gon­za­lez pour qui le long-métrage ne fait pas fig­ure d’aboutissement. « Je ne pen­sais pas encore au long, que j’ai écrit plus tard, après mon qua­trième film, Les Astres noirs (2009). Mais c’est cer­tain que tous mes films for­ment une sorte de com­mu­nauté. Et c’est pré­cisé­ment ce dont par­lent Les Ren­con­tres d’après minu­it : d’une com­mu­nauté sen­ti­men­tale, d’une utopie de com­mu­nauté ».