Pathé con­tin­ue le plan de sauve­g­arde de son cat­a­logue avec Les Amants de Vérone, film un peu oublié d’An­dré Cay­at­te. Le cinéaste avo­cat doit davan­tage sa postérité aux films à thèse judi­ci­aires qui suivirent de peu cette trans­po­si­tion du mythe shake­spearien dans l’I­tal­ie d’après-guerre[1]. Ange­lo, souf­fleur de verre sur l’île de Mura­no, s’éprend de Bet­ti­na, vedette du film Roméo et Juli­ette tourné dans les envi­rons. Engagé comme dou­blure du héros pour la revoir, il s’éprend vio­lem­ment de Geor­gia, qui dou­ble l’ac­trice. Mais cette fille du mag­is­trat Maglia, ruiné par l’ef­fon­drement du fas­cisme, est fiancée à Rafaele, rabat­teur de la famille, escroc notoire, bien décidé à ne pas laiss­er fil­er sa belle avec un vul­gaire « crève-la-faim ».

La cri­tique de l’époque n’est pas ten­dre avec Cay­at­te, alors vu comme un sym­pa­thique con­teur trop clas­sique et surtout trop dés­in­téressé de l’im­age à une péri­ode en quête, au con­traire, de nou­velles propo­si­tions filmiques. Les Amants de Vérone n’échappe pas au réquisi­toire. Ciné­monde n’y voit qu’une satire de mœurs bour­sou­flée au scé­nario désas­treux quand André Bazin lui reproche une dis­so­nance à tous les niveaux dont le cinéaste n’a su atténuer le choc. Tous s’ac­cor­dent sur l’iné­gal­ité de l’in­ter­pré­ta­tion.

Fracas des dissonances

Il est vrai que l’ensem­ble paraît ban­cal ; ce dont on s’é­tonne moins lorsqu’on se sou­vient que Prévert est aux dia­logues. Entre le réal­isme poé­tique qu’ap­porte le scé­nar­iste de Carné et l’u­nivers plus prosaïque de Cay­at­te, la col­lab­o­ra­tion sem­ble d’emblée dyshar­monique. Les Amants de Vérone est un film social plongé dans les con­di­tions des ouvri­ers, une tragédie où résonne le mythe immor­tel de Roméo et de sa Juli­ette, un doc­u­ment sur le ciné­ma, un témoignage his­torique sur les rescapés d’après guerre, tra­ver­sé de sail­lies bouf­fonnes sou­vent jubi­la­toires et d’une emphase théâ­trale portée par le jeu très cabotin de Brasseur ou celui de Louis Salou, un peu ampoulé. Le cinéaste et son dia­logu­iste sem­blent ne jamais trou­ver le ton pour entremêler sub­tile­ment ces dif­férentes strates, comme s’ils avaient voulu embrass­er trop d’élé­ments sans par­venir à trou­ver le ton adéquat à leur juste syn­crétisme.

Pour­tant, c’est dans le fra­cas de ces dis­par­ités – auquel on peut, il est vrai, regret­ter un aban­don sys­té­ma­tique au manichéisme – que le film se révèle plus intéres­sant qu’il n’y parais­sait peut-être à sa sor­tie en 1949. Si Cay­at­te et Prévert ne parvi­en­nent pas à atténuer le choc des dis­so­nances, c’est peut-être juste­ment qu’elles sem­blent, en cette péri­ode, inc­on­cil­i­ables. Revoir le film aujour­d’hui, c’est éprou­ver le malaise qui le ronge, véri­ta­ble symp­tôme de dis­cor­dances de la fin des années 1940, péri­ode charnière dans la société comme au ciné­ma. Dans ce film hap­pé par la ten­ta­tion mod­erne de l’I­tal­ie néoréal­iste per­siste un clas­si­cisme exas­pérant les jeunes généra­tions de cri­tiques avide d’au­teurs. La jeunesse qu’in­car­nent Ange­lo et Geor­gia butte con­tre les erreurs de leurs aïeux et les résidus de la guerre – voir la scène de baig­nade des deux amoureux, inter­pel­lés par un pas­sant pour leur nudité, auquel le ver­ri­er répond agacé : « Et qui les a faites ces ruines ? Nous peut-être ? Alors ! » Leur amour affronte avec une inso­lence idéal­iste les forces sociales qui voudraient voir la jeune femme épouser l’homme de pou­voir au lieu de céder au désir que le ciné­ma de l’Oc­cu­pa­tion s’est éver­tué à éradi­quer. Leur pas­sion insou­ciante brave l’a­vid­ité égoïste de Rafaele qui, pré­ten­dant aimer Geor­gia, ne veut que « la pren­dre, même en sol­de, usagée ».

Humiliation virile

Les rap­port de sexe explorés dans le film sont révéla­teurs des han­tis­es de l’après-guerre. Dans le ciné­ma de la Libéra­tion, le sujet mas­culin porte l’an­goisse de ne pas retrou­ver sa posi­tion dom­i­nante d’a­vant-guerre, vivant l’é­man­ci­pa­tion fémi­nine comme une ten­ta­tive de destruc­tion de l’i­den­tité mas­cu­line. Ici, les anciens Rafaele et Maglia incar­nent cette humil­i­a­tion vic­tim­isante. Le pre­mier est la mal­heureuse vic­time de Geor­gia et son ver­ri­er qu’il sur­prend tou­jours s’embrassant, triste témoin de sa vir­ile déchéance. Le sec­ond, pro­cureur déchu, n’a de cesse d’être rabais­sé par son rabat­teur qui tient les rênes de la famille, et d’être humil­ié avec un vil plaisir par sa per­fide gou­ver­nante et maîtresse. Quand à Ange­lo, bel­lâtre au cœur d’ar­tichaut, il incar­ne une autre faib­lesse, celle des sen­ti­ments, plus atten­dris­sante pour le spec­ta­teur. Si sa Geor­gia n’est pas la garce du ciné­ma de l’époque, elle représente toute­fois une men­ace fatale par le recours au mythe de Roméo et Juli­ette, qui accom­pa­gne leur his­toire. Les amants, dou­blures du film dans le film, rejouent en effet incon­sciem­ment les grandes scènes de la tragédie shake­speari­enne, qui résonne ici plutôt qu’elle n’est lit­térale­ment adap­tée. Plusieurs scènes annon­cent le funeste dénoue­ment, comme la vis­ite du tombeau de la jeune femme, la voix-off, ou les prophéties d’Amedeo, cousin de Geor­gia, hurlant sans cesse à la «pour­ri­t­ure!», ora­cle de la cor­rup­tion général­isée. Le film mon­tre ain­si la sur­vivance de la légende à tra­vers les siè­cles, dont il fait l’al­lé­gorie de cette jeune généra­tion, insoumise et mar­tyre – du pou­voir, des rap­ports de classe, du patri­ar­cat.

Les Amants de Vérone est un film malade, bour­sou­flé par endroits, mais trou­ve son charme de guin­go­is dans cette affec­tion même, celle de la désil­lu­sion idéologique. Il faut enfin pré­cis­er que, n’en déplaise aux cri­tiques, Cay­at­te nous a ici offert quelques belles images, filmées par Hen­ri Alekan. La scène du coup de foudre, somptueuse stase sur le bal­con alors que les dou­blures font les essais lumière, illu­minés par le tra­vail con­joint de l’amour et du ciné­ma, est une des plus belles scènes de la fin des années 1940. Et la restau­ra­tion et la numéri­sa­tion en 2K effec­tuées par les lab­o­ra­toires L’Immagine Ritrova­ta de Bologne font hon­neur au beau noir et blanc de ce film.

Notes

Notes
↑1 Notam­ment Jus­tice est faite en 1950, Nous sommes tous des assas­sins en 1952 et Le Dossier noir en 1955.