Fig­ure cen­trale du ciné­ma anglais des années 1960–70, le scé­nar­iste Jim­my Sang­ster est débauché loin de la Ham­mer pour Le Sang du vam­pire en 1958. Le tal­ent et l’in­tel­li­gence nar­ra­tive du com­père de Ter­ence Fish­er sur Franken­stein s’est échap­pé (1957) est tout aus­si présent dans cette his­toire de vam­pire d’une impres­sion­nante moder­nité.

1958 est égale­ment l’an­née du Cauchemar de Drac­u­la : l’ap­proche du thème du vam­pire est, dans ce Sang du vam­pire, beau­coup moins roman­tique que dans le film de Ter­ence Fish­er, plus proche des codes de l’U­ni­ver­sal. Ain­si le « vam­pire » du titre est-il pourvu de son pro­pre servi­teur bossu avec un œil mort pour faire bonne mesure (Vic­tor Mad­dern, habité par son rôle), et d’un lab­o­ra­toire à l’avenant. Jim­my Sang­ster insère égale­ment des nou­veautés intel­li­gentes – et glaçantes : un vivi­er de pris­on­niers dans lequel le vam­pire peut puis­er, avec un sys­té­ma­tisme et une cru­auté froide qui évo­quent plus les camps de la mort que la lit­téra­ture goth­ique, ou la pos­si­bil­ité de « soign­er le vam­pirisme » par des trans­fu­sions (le beau Aux fron­tières de l’aube de Kathryn Bigelow est donc moins orig­i­nal qu’il n’y paraît !).

Le réc­it prend son temps avant de désign­er son antag­o­niste prin­ci­pal : la femme (la reine bis Bar­bara Shel­ley à ses débuts) venue chercher son futur mari, led­it futur mari, assis­tant for­cé du vam­pire, voire le bossu sont au même niveau d’im­por­tance nar­ra­tive, tous pourvus d’un per­son­nage dévelop­pé. Mais, évidem­ment, la part du lion revient à l’ac­teur de théâtre Don­ald Wolfit dans le rôle du per­son­nage prin­ci­pal, « vam­pire » affligé d’une patholo­gie étrange, sorte d’hé­mophilie qui le con­traint à subir des trans­fu­sions régulières. Choix de cast­ing éton­nant, Don­ald Wolfit s’adapte pour­tant avec ent­hou­si­asme à son rôle, pêchant ses influ­ences dans le style de Bela Lugosi, auquel il ajoute une bon­homie cru­elle (il n’est pas obligé de saign­er ses vic­times à mort, et pour­tant…) qu’il sem­ble aimer à inter­préter.

Avec cet étrange vam­pire, on est donc au croise­ment du film de vam­pire tra­di­tion­nel et du mythe de Franken­stein : on perçoit ici la même capac­ité au renou­velle­ment des mythes par Jim­my Sang­ster que dans Franken­stein s’est échap­pé. His­torique­ment, ces choix nar­rat­ifs aux côtés tan­gi­bles et réal­istes ren­for­cent la force fan­tas­magorique du Cauchemar de Drac­u­la, film quant à lui d’un roman­tisme et d’une styl­i­sa­tion abso­lus. Le Sang du vam­pire est d’une cru­auté red­outable, ren­for­cée par les séquences « européennes » retrou­vées par l’équipe des édi­tions Artus, qui ne sont pas sans évo­quer les éprou­vantes séquences rajoutées des Chas­s­es du comte Zaroff. Tout cela prou­ve la capac­ité red­outable de Jim­my Sang­ster à reni­fler les change­ments thé­ma­tiques du ciné­ma de genre (sans par­ler du change­ment du rap­port de force des gen­res, amor­cé ici avec le per­son­nage de Bar­bara Shel­ley, pour­suivi avec force dans Franken­stein créa la femme).

Tou­jours prompt à agré­menter avec per­ti­nence leurs DVD, les édi­tions Artus doivent être ici saluées pour la bande-son de leur menu, agré­men­tée de bruits étranges et spongieux, le tout étant par­faite­ment bis et haute­ment réjouis­sant. Alain Petit est tou­jours au ren­dez-vous pour replac­er le film en con­texte, et se livre ici à une petite digres­sion sur les affres de la pas­sion du ciné­ma bis qui réson­nera auprès des ama­teurs.