Il ne faut pas con­fon­dre ce Manoir de la ter­reur avec celui réal­isé en 1981 par Andrea Bianchi[1] : là où le sec­ond est une foire aux zom­bies au gore mal­sain sup­port­ée par un script absurde comme il faut, le film d’Al­ber­to De Mar­ti­no qui nous occupe, – et pour lequel son réal­isa­teur prit le pseu­do­nyme de Mar­tin Her­bert –, joue avant tout des ambiances. Vieille bâtisse goth­ique, famille aux mul­ti­ples squelettes dans le plac­ard, malé­dic­tion ances­trale ren­dant fou… C’est bien vers l’Edgar Allan Poe de La Chute de la mai­son Ush­er et de La Tombe de Ligeia que penche ce film réal­isé en 1963 – une date qui tombe en plein dans le cycle con­sacré à Edgar Poe par Roger Cor­man, et ce n’est pas un hasard, tant celui-ci a déjà, à cette époque, été prof­itable à son auteur. Les pro­duc­teurs ne pren­nent donc pas vrai­ment de risque avec ce film, qui sait pour­tant se démar­quer de ses cousins baro­ques venus d’outre-Atlan­tique.

La demeure de l’épouvante

Alors que Le Manoir de la ter­reur débute sur une vue au kitsch iné­narrable d’une jolie maque­tte der­rière un rideau de pluie, Alber­to De Mar­ti­no prend vite ses mar­ques, et parvient à ren­dre jus­tice au château dans lequel il a tourné[2] : des cour­sives enténébrées mènent à des salles imposantes, ornées d’ac­ces­soires à la lour­deur notable – tou­jours de quoi fig­ur­er la psy­ché col­lec­tive d’une famille frap­pée du sceau d’une malé­dic­tion dont l’is­sue est toute proche, et qui rendrait les derniers patri­arch­es fous. Rien de bien neuf, donc, sous le soleil bla­fard de la mai­son Ush­er, mais De Mar­ti­no et son directeur pho­to Ale­jan­dro Ulloa savent jouer de leur décor avec tal­ent.

Le maître des lieux se prénomme évidem­ment Rod­er­ick (mais pas Ush­er), et est inter­prété par un Gérard Tichy qui sem­ble peu à son aise dans le rôle du dernier de sa lignée, han­tée par une folie hérédi­taire. Il est flan­qué d’un médecin dou­teux, joué par un Leo Anchóriz qui doit peut-être son rôle à son air de famille avec Vin­cent Price, vedette de la série des Cor­man-Poe. Face à eux, un trio de femme, dont l’une est la sœur du Rod­er­ick sus­nom­mé, cible de la malé­dic­tion : elle est vite éclip­sée par la vision du film, Hel­ga Liné qui campe un per­son­nage de marâtre au port hau­tain et à la coif­fure fab­uleuse, qui rejoint immé­di­ate­ment la fiancée de Franken­stein au Pan­théon des per­son­nages féminins iconiques du ciné­ma fan­tas­tique. Elle annonce d’ailleurs ici son rôle dans les for­mi­da­bles Amants d’outre-tombe, deux ans plus tard.

Nébuleux dans son adap­ta­tion de Poe, Le Manoir de la ter­reur tente avant tout d’en évo­quer l’essence, avec un cer­tain suc­cès. Mes­mérisme, malé­dic­tion, men­songes sont au ren­dez-vous, pour une intrigue toute en cir­con­vo­lu­tions, qui ne va pas là où on l’at­tend. Prob­a­ble­ment pas assez habile dans son labyrinthe nar­ratif[3], le film parvient pour­tant à se faire une place hon­or­able dans les adap­ta­tions de Poe. Il mar­que aus­si le lien, involon­taire­ment sans doute, entre l’épou­vante à la Ham­mer voulue par Cor­man et les out­rances baro­ques du cine de ter­ror espag­nol, alors encore embry­on­naire. Comme d’habi­tude, les édi­tions Artus agré­mentent cette édi­tion des­tinée aux cinéphiles d’une icono­gra­phie somptueuse et de bonus intéres­sant, la part du lion revenant au chronique Alain Petit, tou­jours présent et tou­jours aus­si pas­sion­nant pour ce qui tient à la remise en con­texte de l’œuvre.

Notes

Notes
↑1 Et on lais­sera à Alain Petit la primeur de l’ex­pli­ca­tion, fort amu­sante, de cette homonymie dans les bonus du DVD…
↑2 Et qui n’est pas filmé pour les pris­es éloignées pour une rai­son demeu­rant mys­térieuse…
↑3 Et hand­i­capé par un maquil­lage pour le moins brouil­lon.