Mal­gré son titre, ce film de George Stevens n’a rien à voir avec ce monde du cirque qu’a dépeint un cinéaste comme Tod Brown­ing. Il est surtout ques­tion ici d’un por­trait de femme, Annie Oak­ley, légende de l’Ouest améri­cain parce que reine de la gâchette, qui parvient à s’im­pos­er dans un univers exclu­sive­ment mas­culin. Une œuvre mineure à redé­cou­vrir pour son pro­gres­sisme et la fraîcheur de Bar­bara Stan­wyck.

De George Stevens, on retient deux chefs d’œu­vre : L’Homme des val­lées per­dues (1953) mais surtout le boulever­sant Une place au soleil (1951) dans lequel le réal­isa­teur fai­sait preuve d’un pro­gres­sisme éton­nant (avorte­ment, peine de mort) tan­dis que son pays s’en­fonçait dans le mac­carthysme le plus pri­maire. Ce maître du clas­si­cisme (qu’on a par­fois qual­i­fié d’a­cadémique) ne pou­vait donc que se pas­sion­ner pour cette biogra­phie romancée d’An­nie Oak­ley qui, à la fin du XIXe siè­cle, était dev­enue une véri­ta­ble légende dans l’Ouest améri­cain en mani­ant la gâchette comme per­son­ne. Si le par­cours de cette femme avait toutes les raisons d’in­spir­er les pro­duc­teurs d’Hol­ly­wood dans la mesure où il répondait d’une cer­taine manière à l’idéal améri­cain de la réus­site indi­vidu­elle, cette Gloire du cirque est surtout un beau pré­texte à dress­er le por­trait d’une femme déter­minée évolu­ant dans un monde ségré­ga­tion­niste exclu­sive­ment régi par les hommes blancs.

Annie Oak­ley (inter­prétée par la toute jeune Bar­bara Stan­wyck) décide d’af­fron­ter le cham­pi­on de tir Toby Walk­er (Pre­ston Fos­ter) lors d’une com­péti­tion locale. D’abord moquée parce qu’elle est une femme, Annie relève bril­lam­ment le défi avant de sabot­er elle-même sa chance de rem­porter le titre pour ne pas hum­i­li­er son adver­saire. Cepen­dant, son admirable per­for­mance lui vaut la recon­nais­sance de ses pairs, mais surtout celle de Jeff Hog­a­rth (Melvyn Dou­glas), bien décidé à lui ouvrir les portes des cirques les plus réputés. L’as­cen­sion d’An­nie est ful­gu­rante au point d’as­sur­er un numéro avec Toby (devenu entre temps son amant) aux qua­tre coins des États-Unis. Dans un con­texte aus­si machiste (on retien­dra notam­ment la scène où un groupe d’homme rap­pelle à une femme qu’elle n’a pas sa place dans un saloon), le sacre d’une femme mani­ant une arme au sym­bole phallique évi­dent n’est pas inno­cent. Cet aspect, George Stevens l’a bien saisi au point d’at­tach­er un soin par­ti­c­uli­er à met­tre sur un pied d’é­gal­ité Annie et Toby. Mais le pes­simisme de Stevens – qui éclat­era dans un film comme dans Une place au soleil où l’ex­clu­sion et la lutte des class­es se font plus vio­lentes que jamais – reprend vite le dessus. Si Annie – et par exten­sion la femme – est sur ce ter­rain bien spé­ci­fique mise au même niveau que l’homme, un Indi­en qui par­ticipe au spec­ta­cle est quant à lui vic­time d’une attaque raciste au cours de laque­lle Toby inter­vient. Frap­pé au vis­age, sa vue s’af­faib­lit et il met en péril la vie de sa parte­naire lors d’un numéro on ne peut plus risqué.

Se des­sine alors une autre tra­jec­toire pour le film : celle d’un cou­ple où l’un con­naît une ascen­sion ful­gu­rante (Annie) tan­dis que l’autre (Toby), d’abord au som­met, décline au risque de dis­paraître com­plète­ment. Sans attein­dre la noirceur d’un film comme Une étoile est née qui fonc­tionne sur le même canevas, le bien mal nom­mé La Gloire du cirque fait preuve d’une éton­nante justesse dans ce ques­tion­nement sur la réus­site, la célébrité et la place des femmes. George Stevens, un précurseur du fémin­isme ? En tous les cas auteur d’une œuvre rare qui, sans attein­dre la beauté de cer­tains chefs d’œu­vre, reste plus qu’une curiosité à redé­cou­vrir.