Si l’idée peut par­fois tra­vers­er l’esprit, le temps où les tiroirs de l’histoire du ciné­ma seront vides de raretés et tré­sors oubliés n’est pas encore d’actualité. Voici venu The Sav­age Eye (1960) de Ben Mad­dow, Sid­ney Mey­ers et Joseph Strick, ou un dévoile­ment, très som­bre, de l’envers du rêve améri­cain à la fin des années 1950.

Dans l’entretien qui accom­pa­gne l’édition du DVD, Joseph Strick révèle la genèse de The Sav­age Eye : la volon­té de gens de ciné­ma de tourn­er quelque chose sur la terre aban­don­née qu’est Los Ange­les, méga­pole démente et vul­gaire. Les hési­ta­tions furent nom­breuses à l’étape de l’écriture – pas moins de sept ver­sions – avant que naisse le dis­posi­tif nar­ratif qui s’ex­prime dès la scène d’ouverture : un dia­logue off entre une voix mas­cu­line et celle d’une femme, Judith, qui débar­que d’un avion, deux voix intérieures se répan­dant ain­si sur le flux visuel. On apprend rapi­de­ment qu’elle sort d’un divorce par­ti­c­ulière­ment douloureux, comme une perte d’innocence suf­fo­cante, une brisure des illu­sions. D’abord indis­posée par cette présence sonore, elle s’en accom­mode. Après les répons­es brèves et méfi­antes des pre­miers échanges ( « Alone ? — Why ? » répond-elle), une dimen­sion con­fi­den­tielle s’instaure, même si le ton ne quitte pas son aspect cinglant, sem­blable au détache­ment des dés­espérés : « Chil­dren ? » ques­tionne-t-il, le mot « killed » est froide­ment rétorqué par Judith. Cette voix qui la peu­ple ne dédaigne pas répon­dre à ses inter­ro­ga­tions, l’homme con­fie être tout à la fois son ange, son dou­ble, sa con­science, son dieu, un fan­tôme…

Dans une Amérique qui s’offre, à la fin des années 1950, avec con­fi­ance aux délices d’un idyllique et prospère way of life, il est cer­tain que The Sav­age Eye organ­ise un con­tre­point sai­sis­sant en dres­sant ce tableau démen­tiel et anx­iogène de la cap­i­tale de la côte Ouest, à bien des égards com­pa­ra­ble à un asile de fous, à ciel ouvert. Ce corps féminin au regard per­du se balade, autant qu’il est bal­adé, dans une réal­ité alié­nante. C’est un vrai tour du pro­prié­taire, tous les fonde­ments des États-Unis y passent : la famille, le culte de l’apparence, le matéri­al­isme, la société du spec­ta­cle, l’exposition et le com­merce des corps, le fon­da­men­tal­isme religieux. La vis­ite tient un peu de la petite bou­tique des hor­reurs, mais le flux de l’image et celui la bande son (le dia­logue off, mais aus­si la musique) s’agencent pour for­mer une pâte flex­i­ble, mutante, dans laque­lle le spec­ta­teur dis­pose d’un espace pour chem­iner lui-même tout en suiv­ant l’errance de Judith. De cette dernière, on retien­dra ce masque trag­ique rongé par l’angoisse et la dépres­sion, ces grands yeux sem­blables à ceux d’une bête traquée.

Le per­son­nage inter­prété par Bar­bara Bax­ley est aus­si servi par l’indéniable charme inqui­et et mélan­col­ique de cet élé­gant noir et blanc. Cadrages et mon­tage s’imposent comme des gestes très libres, desquels émer­gent une musi­cal­ité aux accents de jazz ver­sion free, même si la musique – tour à tour bruitiste, enlevée, par­fois presque grandil­o­quente – ne suit que rarement cette tonal­ité. Aus­si le place­ment du corps de Judith dans ce statut hybride, entre fic­tion et doc­u­men­taire, fait-il sens, notam­ment parce que cette incer­ti­tude reflète une exis­tence retenue à la vie par un fil des plus frag­iles. Ce cauchemar de la réal­ité ne tarde pas à pren­dre la forme d’une dérive nihiliste vers la mort : « Je n’ai pas mal, je ne savais pas que la mort était indo­lore. »

Vétérans du mas­sacre de My Lai accom­pa­gne l’édition du DVD. Ce court fut réal­isé par le seul Joseph Strick en 1970, il reçut l’oscar du meilleur doc­u­men­taire l’année suiv­ante pour celui-ci. Le cinéaste définit son geste comme un devoir de citoyen, celui de com­pren­dre com­ment des êtres civil­isés peu­vent com­met­tre des actes appar­tenant au domaine de la bar­barie. En 1968, une cen­taine de GI’s accom­plit une expédi­tion puni­tive qui se sol­de par la mort d’environ 500 per­son­nes dans cette local­ité du Viet­nam. Aus­si bien les hommes que les femmes et enfants, dont la plu­part furent vic­times d’atroces muti­la­tions, les empêchant ain­si, selon la croy­ance, de trou­ver une paix post mortem.

Le ciné­ma comme réponse à la bar­barie, comme acte de civil­i­sa­tion du monde, plac­er l’image dans le domaine pub­lic ; on recon­naît dans cette inten­tion human­iste de Joseph Strick celle, par exem­ple, d’un Albert Maysles et ses nom­breux acolytes du ciné­ma-vérité. Cinq entre­tiens avec des pro­tag­o­nistes du mas­sacre ont été menés, dans un dis­posi­tif assez frontal. Rien n’est mon­tré dans Vétérans du mas­sacre de My Lai, à part bien sûr les cinq vétérans (sig­nalons que le mas­sacre fut par ailleurs très médi­atisé, notam­ment par un reportage du mag­a­zine Life en 1970, agré­men­té de nom­breuses pho­togra­phies qui provo­quèrent un effroi mon­di­al). En effet, le prob­lème est ici moins le voir que le dire. Quelques zooms avant vien­nent comme chercher dans ces vis­ages une vérité indi­ci­ble. Les vétérans priv­ilégient en effet l’impersonnel ; « il » et « on » ont la part belle, au détri­ment du « je », il s’agit de met­tre une dis­tance entre l’événement et soi. Moment très fort où un pro­tag­o­niste noir passe à la con­fes­sion d’une voix franche, un peu mécanique, qui par­fois s’étrangle ; ses yeux cherchent quelque chose, image cru­elle mais aus­si étrange­ment ten­dre d’un sol­dat per­du, en quête d’un point d’ancrage, d’un hori­zon.