Critikat organ­ise une pro­jec­tion excep­tion­nelle de l’incunable pre­mier film de Jean-Daniel Pol­let, La Ligne de mire au Reflet Médi­cis à Paris, le jeu­di 12 novem­bre à 20h30, en présence de Jean-Paul Fargi­er, cri­tique et réal­isa­teur, et grâce à la com­plic­ité des édi­tions La Tra­verse.

«Les meilleurs films sont ceux qu’on n’a pas vus», affir­mait Bernard Eisen­schitz dans une con­férence du Col­lège de la Ciné­math­èque française, citant cet incun­able pre­mier film de Jean-Daniel Pol­let[1]. «Je ne sais pas s’il a été ter­miné, s’il a été tourné ou non. Je ne con­nais per­son­ne qui l’ait vu.» Depuis cet été et grâce à la belle édi­tion du film en DVD restau­ré par les Archives français­es du Film et com­plété par des témoignages d’Édith Scob, Jean-Paul Fargi­er, et Boris Pol­let, le pre­mier long métrage de Jean-Daniel Pol­let est enfin devenu vis­i­ble. Blessé par les cri­tiques qui lui avaient été faites lors des pre­mières pro­jec­tions, Pol­let avoue s’être affolé. Tel Péné­lope, il remit mille fois son ouvrage sur la table de mon­tage pour mieux le défaire et le sous­traire aux regards. Sor­ti des eaux, le tré­sor longtemps englouti n’en a pour­tant pas per­du son éclat. Aujourd’hui encore, il impres­sionne par sa lib­erté fron­deuse, son incroy­able moder­nité, sa non­cha­lance assurée.

Auteur d’un court métrage remar­qué, Pourvu qu’on ait l’ivresse, Jean-Daniel Pol­let a décliné la propo­si­tion que lui avait faite Melville de l’assister sur le tour­nage de Deux hommes dans Man­hat­tan, bien décidé à tourn­er son pre­mier long. Les obser­va­teurs qui se sont ren­dus sur le tour­nage, comme ce fut le cas de François Truf­faut, racon­tent quelle incroy­able lib­erté était lais­sée aux acteurs, pour lesquels Pol­let allait jusqu’à réécrire les rôles une fois qu’il les a fréquen­tés. On y croise donc Édith Scob qui glisse avec grâce dans un tramway tra­ver­sant Paris la nuit, Claude Mel­ki, déjà com­plice du cinéaste, qui exé­cute une danse aus­si improb­a­ble qu’irrésistible, et Pierre Assier qui tient le rôle prin­ci­pal (qui sera son unique), de l’héritier d’un château lugubre où se pra­tique un mys­térieux traf­ic.

Il y a quelque chose d’assez proche de cer­tains pre­miers films de Godard dans la con­fi­ance que le ciné­ma et l’imaginaire peu­vent sus­citer toute une intrigue de réseau clan­des­tin à par­tir de quelques caiss­es fer­mées chargées dans un camion. Surtout, Pol­let fait de la voix off de son per­son­nage prin­ci­pal un guide à tra­vers le labyrinthe de ses sou­venirs, ramenant sans cesse le spec­ta­teur à des endroits où il est déjà passé, ou le faisant sauter dans le temps du jour à la nuit, de l’hiver à l’été. Imprégné du Nou­veau Roman dont Pol­let fréquen­tait les écrivains, le texte donne une lib­erté absolue pleine de rup­tures et de chemins de tra­verse, dans cet amas de sou­venirs flous et nébuleux. Au point que Jean-Paul Fargi­er se demande si Pol­let n’a pas craint que cette moder­nité lit­téraire ne soit trop en avance sur le ciné­ma de son temps. Il n’est en tout cas pas trop tard pour décou­vrir le film, dans sa belle édi­tion DVD, ou, mieux, dans sa pro­jec­tion en copie restau­rée.

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Notes

Notes
↑1 Pour un ciné­ma com­paré: influ­ences et répéti­tions, dirigé par Jacques Aumont, La Ciné­math­èque française, 1996.