© Sergei Loznitsa - Slot Machine
Une femme douce

Une femme douce

de Sergei Loznitsa

  • Une femme douce
  • (Krotkaya)
  • France, Ukraine, Pays-Bas, Allemagne, Russie, Lituanie2017
  • Réalisation : Sergei Loznitsa
  • Scénario : Sergei Loznitsa
  • d'après : la nouvelle La Douce
  • de : Fédor Dostoïevski
  • Image : Oleg Mutu
  • Décors : Kirill Shuvalov
  • Costumes : Dorota Roqueplo
  • Son : Vladimir Golovnitski
  • Montage : Danielius Kokanauskis
  • Producteur(s) : Marianne Slot, Carine Leblanc
  • Production : Slot Machine
  • Interprétation : Vasilina Makovtseva (la femme douce), Marina Kleshcheva (la compatissante), Lia Akhedzhakova (la militante des droits de l'Homme), Valeriu Andriuta (Visage Bleu), Boris Kamorzin (l'homme au bras dans le plâtre), Sergei Kolesov (l'homme aux dents écartées)
  • Distributeur : Haut et Court
  • Date de sortie : 16 août 2017
  • Durée : 2h23

Une femme douce

de Sergei Loznitsa

« La route est longue comme ma complainte »


« La route est longue comme ma complainte »

Sergei Loznit­sa, réal­isa­teur du doc­u­men­taire Maï­dan (2014), revient à la fic­tion après plusieurs films de remon­tage d’archives avec Une femme douce, présen­té au dernier Fes­ti­val de Cannes. Celle-ci est néan­moins aus­si, pour le réal­isa­teur ukrainien, le moyen de for­muler un état des lieux d’un ter­ri­toire, la Russie con­tem­po­raine, et d’en explor­er les couch­es passées, sociales.
Alors que dans My Joy, Loznit­sa présen­tait un vis­age de la Russie à tra­vers le prisme d’un homme, dans Une femme douce, c’est à tra­vers celui d’une femme, dont le réc­it emprunte loin­taine­ment à la nou­velle de Dos­toïevs­ki, qu’adapta Bres­son en 1969.
La fable est ici styl­isée pour mieux ren­dre compte de toute son absur­dité : une femme, habi­tant seule sur le ter­ri­toire russe, ini­tie un périple pour livr­er elle-même un col­is (revenu sans rai­son) à son mari incar­céré (sans motif, apprend-ton, car pour un meurtre qu’il n’a pas com­mis).
Si le film s’ouvre tel un doc­u­men­taire par un bus pointant vers nous sur une route de cam­pagne russe – rap­pelons qu’en 2003 Loznit­sa fil­mait l’attente du bus par des habi­tants d’un ter­ri­toire reculé en Russie avant son départ dans Paysage (2003) –, Une femme douce est un voy­age qui prend la forme d’une série d’aventures var­iées : tour d’horizon en forme de tableau de mœurs bien plus trag­ique que comique, il vire au por­trait à charge.

“Et qui va nous défendre ? Nos maris sont enterrés.”

Femme docile – c’est la tra­duc­tion du terme russe “krotkaya” –, qui fait preuve de résis­tance, d’endurance, l’héroïne inter­prétée par Vasili­na Makovt­se­va est sou­vent filmée de dos, mutique. Son vis­age, fer­mé, est encore relégué à l’ombre, par­fois tron­qué par le cadre, et sa parole, sou­vent dis­so­ciée de l’image. Lit­térale­ment prise en étau, comme lorsque des portes miroitées ouvrent et fer­ment une scène de ban­quet en forme de procès dont elle est la prév­enue, elle se bat con­tre des moulins à vent, et ses ini­tia­tives sont anni­hilées.
Loznit­sa met au jour l’absurdité (admin­is­tra­tive en par­ti­c­uli­er) et la déca­dence (sociale et morale – alcoolisme, drogue, prox­énétisme et pros­ti­tu­tion, crim­i­nal­ité…) de tout un sys­tème. En est le témoin par exem­ple cette scène où la femme douce fait une requête auprès d’un bureau défen­dant les droits de l’homme, sus­cep­ti­ble de lui venir en aide en dernière instance : la respon­s­able l’informe in fine qu’elle risque d’être sur­veil­lée, à la suite de sa plainte, par les ser­vices secrets, reléguant à néant toute entre­prise de protes­ta­tion.
À tra­vers la fig­ure d’une femme hum­ble, qui tente d’aller au-devant des dif­fi­cultés et des blocages admin­is­trat­ifs en tous gen­res, Loznit­sa réalise un por­trait à dou­ble tran­chant, entre acca­ble­ment, fatal­ité trag­ique, mais aus­si pos­si­bil­ité d’un réveil, d’une libéra­tion. S’il fait l’éloge des femmes à tra­vers elle – éloge para­dox­al proféré de fait par une pros­ti­tuée au sein du ban­quet –, il pointe aus­si leur fragilité au sein d’un sys­tème où les hommes sont dom­i­nants : “Et qui va nous défendre ? Nos maris sont enter­rés”, énonce ain­si une femme.

“Je ne comprends pas ce peuple”

La femme douce per­met à Loznit­sa de dress­er, à tra­vers son par­cours sur une route, une vaste allé­gorie du ter­ri­toire russe, corps bat­tu en brèche. Ain­si, entre les rues Lénine et Engels, il y a eu, par exem­ple, un meurtre comme on l’apprend avec l’héroïne dans le bus. De même, celle-ci doit trou­ver son chemin – qui se dit “put” en russe, de la même racine, ironique­ment, que le nom du prési­dent actuel de la Fédéra­tion de Russie, et y faisant ain­si allu­sion – par­mi un ensem­ble de rues inti­t­ulées Hegel, Marx, Lénine, aboutis­sant à une impasse, là même où se situe le bureau des requêtes cen­sé défendre les droits de l’homme.
Cette géo­gra­phie poli­tique est le témoin d’un passé sovié­tique crim­inel, mor­tifère, sans avenir, et dont la réal­ité présente est archaïque, mais aus­si tein­tée de faux-sem­blants, à l’image du miroir aux alou­ettes, défor­mant, sur les portes de la salle du ban­quet.
Cette séquence est un véri­ta­ble tour de force, sorte d’ironie au car­ré. Si Loznit­sa témoigne d’un sens aigu général de l’ironie par l’emploi de la musique, mais aus­si par le hors-champ, véri­ta­bles con­tre­points dis­so­nants vis-à-vis de l’image, celui-ci cul­mine dans la dernière par­tie du film : ouverte par une “troï­ka”, accom­pa­g­née par une chan­son y référant et for­mu­lant “la route est longue comme ma com­plainte”, la scène présente lit­térale­ment une calèche à trois chevaux, signe d’un trans­port moins féérique qu’archaïque, mais ren­voie encore au nom porté par la com­mis­sion extra-judi­ci­aire à l’époque des grandes purges en URSS, expres­sion d’un sys­tème juridique vicié.
La scène de ban­quet en forme de théâtre grotesque, par­o­dique, parachève ensuite cette cri­tique en sig­nant – singeant – la par­o­die de la par­o­die que sont les insti­tu­tions elles-mêmes. Cette scène, entre représen­ta­tion du pou­voir et sa car­i­ca­ture intrin­sèque, au sein d’une par­tie finale placée sous les aus­pices con­joints du rêve et de la réal­ité, con­som­ment ain­si une sorte de ver­tige abyssal. Cette scène, comme l’a con­fié le réal­isa­teur dans l’entretien qu’il nous a accordé, est à l’origine de son prochain film, qui devrait s’intituler Le Procès, con­sacré aux procès stal­in­iens. Loznit­sa dresse déjà ici une forme de procès de la Russie, mêlé à une com­plainte envers ceux qui ont “niqué ce grand pays”.

Sans con­teste, Loznit­sa endosse la for­mule de la femme, porte-voix des droits de l’homme : “je ne com­prends pas ce peu­ple.” Le com­pren­dre passe par son ciné­ma qui fonc­tionne comme allers-retours pro­duc­tifs entre la pra­tique doc­u­men­taire, la fic­tion et le remon­tage d’archives. La séquence finale, intro­duite par l’attente de la femme douce à la gare est certes une cita­tion directe du doc­u­men­taire La Sta­tion (2002), mais elle fonc­tionne comme une vaste mise en abyme filmique, de la fic­tion ici élaborée. Elle peut aus­si s’appréhender dans la per­spec­tive du remon­tage d’archives, et ce faisant con­stituer le noy­au dur du ciné­ma de Loznit­sa : dans Revue (2008), on pou­vait ain­si con­sid­ér­er le con­tin­u­um entre une scène de tra­vail dans les champs dans une ferme col­lec­tive, mis en spec­ta­cle ensuite, puis filmé par les actu­al­ités de pro­pa­gande dans les années 1950/1960, avant d’être remon­té par Loznit­sa. C’est un “spec­ta­cle” de la scène de la vie poli­tique russe qu’il re-mont®e en clô­ture d’Une femme douce.

Loznit­sa con­firme ici la façon dont son ciné­ma se nour­rit de l’histoire récente et de l’actualité avec une con­séquente force et épais­seur, et avec la sin­gu­lar­ité de son approche – doc­u­men­taire, fic­tion­nelle, his­torique (archivis­tique).
Si douceur il y a chez lui, comme dans le titre traduit à tort de l’ouvrage de Dos­toïevs­ki, elle est néan­moins sourde, grinçante, et même tran­chante. Dans la scène du ban­quet, un per­son­nage recourt à la métaphore du cafard pour le peu­ple, lequel “ne moufte pas”, avant qu’un autre ne lui rétorque : “nous ne sommes pas des cafards.”
La lutte des droits de l’homme, comme s’en fait le chantre la femme du bureau des requêtes, con­stitue bien un champ à labour­er : “Nous sommes les agents de ce peu­ple mul­ti­eth­nique, de ce peu­ple mar­tyr et de ce peu­ple vic­to­rieux.” Le ciné­ma de Loznit­sa est ce tracteur labourant ce champ, image util­isée par Eisen­stein en 1925 pour ren­dre compte de la façon dont le film tra­vail­lait dans le psy­chisme du spec­ta­teur : ce qui était un “rêve sovié­tique” dans La Ligne générale (1929) a viré au cauchemar, et le ciné-poing s’est mué en ciné-hache (voir un des por­traits fig­u­rant Loznit­sa avec une hache dans la main), lam­i­nant pour mieux faire sor­tir du som­meil.

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