Abel
  • Abel
  • Pays-Bas1986
  • Réalisation : Alex van Warmerdam
  • Scénario : Alex van Warmerdam
  • Image : Marc Felperlaan
  • Décors : Harry Ammerlaan
  • Montage : Hans van Dongen
  • Musique : Vincent van Warmerdam
  • Producteur(s) : Laurens Geels, Dick Maas, Robert Swaab
  • Interprétation : Alex van Warmerdam (Abel), Henri Garcin (Victor), Olga Zuiderhoek (Duif), Annet Malherbe (Zus)...
  • Bonus DVD : Entretien avec Henri Garcin
    Entretien avec Alex van Warmerdam
    Extraits de L'Illusionniste et de L'Aiguilleur de Jos Stelling
    Bandes-annonces
  • Éditeur DVD : ED Distribution
  • Date de sortie DVD : 17 janvier 2017
  • Durée : 1h40

Le vieux garçon et le monde


Le vieux garçon et le monde

Au seuil de son pre­mier film, tourné en 1986, Alex van Warmer­dam se présente à nous en vieux garçon reclus dans sa cham­bre, vêtu d’un sim­ple pyja­ma, épi­ant ses voisins à tra­vers des jumelles, dans un mélange d’innocence et de per­ver­sité : soit un véri­ta­ble auto­por­trait du cinéaste en voyeur, lui qui tout au long de son œuvre future ne cessera de porter sur le monde un regard torve et amusé. Met­teur en scène déjà réputé au théâtre, Van Warmer­dam signe pour ses débuts à l’écran une fable sar­cas­tique, où un faux grand dadais refuse de quit­ter le cocon famil­ial. Abel, 33 ans, n’a jamais mis le nez dehors et promène tou­jours sa dégaine ahurie entre une mère pro­tec­trice et un père cas­tra­teur. Pous­sant à l’extrême cette sit­u­a­tion comique, le réal­isa­teur impose d’emblée sa pat­te : goût pour les plans fix­es et les décors arti­fi­ciels, dia­logues cru­els et savoureux, humour froid et coupant.

De son passé sur les planch­es, il tire une solide expéri­ence du plateau, réu­nis­sant ses per­son­nages dans un huis-clos bur­lesque, trans­for­mant chaque saynète en petit ring domes­tique. Il en prof­ite d’ailleurs pour dyna­miter le drame bour­geois, dont il moque allè­gre­ment les con­ven­tions sen­ti­men­tales et psy­chologiques : tri­an­gle amoureux et com­plexe d’Œdipe sont ain­si passés à la moulinette d’un scé­nario forçant volon­tiers le trait pour liq­uider tout esprit de sérieux. Ce jeu de mas­sacre trou­ve son aboutisse­ment dans une longue séquence oscil­lant entre rire et malaise, lorsqu’une jeune femme est invitée à dîn­er pour être présen­tée au fils. Le ren­dez-vous arrangé tourne au cauchemar sadique, où tous les rit­uels se détraque­nt : la con­ver­sa­tion se dérè­gle au fil d’un échange absurde, la danse se réduit à une par­o­die désar­tic­ulée, tan­dis que la nour­ri­t­ure devient objet de répul­sion – Abel et ses par­ents avalant d’énormes harengs en guise d’apéritif mondain.

Couleurs et lignes claires

Scé­nar­iste et acteur prin­ci­pal, Van Warmer­dam épouse tout à fait le car­ac­tère de son héros, caus­tique et manip­u­la­teur, non­cha­lant mais obstiné. Égale­ment pein­tre de for­ma­tion, il com­pose ses cadres avec une savante pré­ci­sion, ani­mé comme Abel d’un souci de con­trôle flir­tant avec la mani­a­que­rie. En résulte un style très graphique, aux lignes claires, entre Ozu et Tati. Si la mai­son baigne dans une obscu­rité funèbre, la ville appa­raît par la baie vit­rée comme une maque­tte en car­ton-pâte, avec ses bar­res d’immeubles et ses enseignes fac­tices. Un tableau grinçant de la société mod­erne qui annonce par bien des aspects l’espace pré­fab­riqué des Habi­tants, l’opus suiv­ant du cinéaste qui le révéla en France. Son tal­ent plas­tique éclate dans l’harmonie des couleurs, où domi­nent le bleu et l’orange, à l’image de l’horrible pull-over tri­coté par la mère, qu’Abel porte fière­ment comme un reli­quat de son enfance dégénérée – et dont il fini­ra par se défaire à la faveur d’une ren­con­tre inespérée. Héri­ti­er du sur­réal­isme, Van Warmer­dam parsème enfin son réc­it de visions sin­gulières (un manège éro­tique, des cen­dri­ers tour­nants, une mouche coupée en deux) sans jamais per­dre de vue sa nar­ra­tion.

Car si le ton priv­ilégie la farce, le regard de Van Warmer­dam n’est pas dépourvu de ten­dresse, et une cer­taine émo­tion pointe même dans le derniers tiers, lorsqu’Abel décou­vre l’amour dans les bras d’une hôtesse de peep-show – d’autant plus qu’il con­fie le rôle de cette dernière à son épouse Annet Mal­herbe, qui l’accompagnera ensuite dans tous ses films. Un esprit de famille auquel le cinéaste néer­landais saura rester fidèle, puisqu’il s’entourera aus­si de ses deux frères – Marc à la pro­duc­tion, Vin­cent à la musique – et con­tin­uera à tra­vailler avec ses comé­di­ens fétich­es, dont le for­mi­da­ble Hen­ri Garcin, qui grâce à lui trou­ve pour la pre­mière fois un rôle dans sa langue natale. Si Abel n’atteint pas encore la maîtrise et l’ampleur foi­son­nante des Habi­tants, sa ressor­tie en DVD par ED Dis­tri­b­u­tion per­met de célébr­er les trente ans de car­rière d’un auteur orig­i­nal, dont les titres récents (Borgman, La Peau de Bax) lais­sent encore augur­er de belles sur­pris­es à venir.

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