Après avoir don­né le véri­ta­ble coup d’en­voi de l’âge d’or du ciné­ma fan­tas­tique avec Les Vam­pires du doc­teur Drac­u­la, le pas­sion­né de ciné­ma-scé­nar­iste-acteur-futur réal­isa­teur Paul Naschy s’est con­sti­tué une fil­mo­gra­phie imposante, tou­jours inspirée à la fois par le suc­cès com­mer­cial du genre, et par sa fer­vente admi­ra­tion pour le ciné­ma de l’U­ni­ver­sal. Avec Le Bossu de la morgue, Naschy prend les traits d’une fig­ure qui, une fois n’est pas cou­tume, n’est pas un mon­stre de pre­mier plan : un bossu de lab­o­ra­toire. Mais le film n’est pas en reste, ques­tion bes­ti­aire : un savant fou (inhab­ituelle­ment flan­qué de deux savants sains d’e­sprit), des mon­stres plus ou moins love­craftiens, un lab­o­ra­toire caché, des instru­ments de tor­ture, un bain d’acide… N’en jetez plus ! Loin de don­ner dans le sim­ple effet de cat­a­logue, Le Bossu de la morgue incor­pore avec per­ti­nence tous ces élé­ments, pour un film à la fois ter­ri­ble­ment vio­lent et pro­fondé­ment pathé­tique, une œuvre com­mu­nica­tive de cinéphile pas­sion­né.

On ne sait pas vrai­ment sur quel pied danser, alors que débute Le Bossu de la morgue : la séquence de générique mon­tre longue­ment un panora­ma sylvestre, illus­tré par une musique atro­ce­ment pom­pière, présageant plus volon­tiers d’une comédie façon Les bidass­es en folie ; la pre­mière appari­tion du bossu, sale et laid, le mon­tre au chevet d’une beauté brune, qui ne le repousse aucune­ment… Javier Aguirre, illus­trant pour la deux­ième fois de l’an­née un scé­nario de Paul Naschy avec l’aide du chef opéra­teur Raúl Pérez Cubero après Le Grand Amour du comte Drac­u­la[1], s’a­muse à brouiller les pistes, à jouer des mul­ti­ples thèmes du ciné­ma d’épou­vante pour per­dre son spec­ta­teur, le tout avec une pho­to aux couleurs somptueuses. Mais, bien­tôt, la com­po­si­tion musi­cale de Carme­lo Bernao­la donne le ton : la fan­fare ini­tiale est rem­placée par un thème lyrique, roman­tique, qui con­vient mieux à définir le thème cen­tral – l’amour fou porté par le bossu à une jeune fille morte. De là, tout découle, et les nom­breuses étrangetés et atroc­ités du film sont légitimées par cet enfer­me­ment roman­tique, au nom duquel tout est per­mis.

Naschymodo

Autant dire que plac­er Paul Naschy, qui plus est grimé en bossu, au cen­tre d’une his­toire pas­sion­nelle est plus qu’i­nat­ten­du. C’est pour­tant logique, lorsqu’on se place du point de vue de pas­sion­né de l’U­ni­ver­sal. C’est surtout au sub­lime finale de La Fiancée de Franken­stein que fait référence le film de Javier Aguirre, ou la ren­con­tre des thèmes de la romance et du mon­stre, à qui cela serait par essence inter­dit – c’est aus­si à Notre-Dame de Paris. Loin de sa com­po­si­tion out­rée dans Les Vam­pires du doc­teur Drac­u­la (et dans nom­bre de ses films, d’ailleurs), Paul Naschy parvient à ren­dre crédi­ble l’al­liance de sa force physique et d’une phy­s­ionomie heurtée, pathé­tique. Pro­fondé­ment étrange, le per­son­nage nav­igue au milieu de scènes par­fois ter­ri­ble­ment vio­lentes, baro­ques et bar­bares – le pina­cle de celles-ci étant la séquence où son Esmer­al­da, l’Ilse inter­prétée par María Ele­na Arpón, est retrou­vée par­tielle­ment dévorée par des rats. Naschy tente de la sec­ourir, pré­cip­i­tant les ani­maux dans le feu : les souf­frances de ceux-ci, comme leur ten­ta­tive de s’en pren­dre à l’ac­teur, sont bien réelles, et aus­si trou­blantes que la renarde au crâne fra­cassé de La Mar­iée sanglante.

Comme le souligne Alain Petit dans le pas­sion­nant entre­tien d’une heure et demie qu’il mène en bonus du DVD, « ce n’est cer­taine­ment pas un film approu­vé par la SPA ». Pour­tant, dans toute sa démesure, Le Bossu de la morgue fait aus­si mon­tre d’une can­deur touchante, d’une capac­ité à retrou­ver le pathé­tique gra­cieux des films où Boris Karloff inter­pré­tait la créa­ture de Franken­stein. En sup­plé­ment du DVD, qui con­stitue donc le morceau de choix du trip­tyque espag­nol édité par Artus, vient un livret retraçant l’his­toire du fan­tas­tique ibérique, écrit par, encore, Alain Petit. Les deux doc­u­ments se répon­dent : à l’écrit, l’i­cono­gra­phie est de bonne qual­ité, et le texte factuel est présen­té avec d’in­téres­santes fil­mo­gra­phies, tan­dis que l’en­tre­tien avec Alain Petit four­mille d’anec­dotes inédites.

Notes

Notes
↑1 En fait, Le Bossu… est tourné en même temps que Le Grand Amour… : une actrice de ce dernier ayant eu un acci­dent de voiture, l’équipe a embrayé sur la réal­i­sa­tion du Bossu… en atten­dant son rétab­lisse­ment…