Critikat
Affiche de Festival international du film d’animation d’Annecy

Festival international du film d’animation d’Annecy

de Thomas Szabo, Hélène Giraud, Alê Abreu, Mait Laas, Alessandro Rak

Dessine-moi un festival

par Caroline Chatelard

FIFA. Qua­tre let­tres qui, en ce mois de juin, font briller tous les yeux d’une terre ronde comme un bal­lon de foot et dont l’épi­cen­tre abrite le stade Mara­canã… Ou pas. Car un acronyme peut en cacher un autre. L’autre ? C’est le Fes­ti­val Inter­na­tion­al du Film d’An­i­ma­tion, se déroulant du 9 au 14 juin. Ce FIFA là, c’est le Cannes de la mar­i­on­nette et de l’im­age de syn­thèse, dont l’épi­cen­tre est, lui, à Annecy. Même si le film d’an­i­ma­tion est estampil­lé «film pour enfant» dans bien des esprits, le pub­lic anné­cien ne s’y trompe pas puisqu’il est prin­ci­pale­ment con­sti­tué des GRANDS enfants. Des amoureux de l’an­i­ma­tion venus pour une cure de raje­u­nisse­ment col­lec­tive. Mais pas seule­ment. La tech­nique, ou plutôt les (très) nom­breuses tech­niques, de l’an­i­ma­tion con­stituent aus­si un medi­um de choix pour abor­der des sujets com­plex­es, graves, traités sans édul­co­rant à des­ti­na­tion d’un audi­toire adulte. C’est d’ailleurs la ten­dance qui réus­sit, tout de même, à émerg­er par­mi la très foi­son­nante et dis­parate sélec­tion de cette 38e édi­tion (230 films sélec­tion­nés pour 88 pays représen­tés). Une ten­dance encore plus mar­quée sur les for­mats longs.

Intrin­sèque­ment liée au genre, l’op­po­si­tion du ciné­ma enfan­tin à celui de la matu­rité per­met l’ex­plo­ration de l’ex­tra­or­di­naire capac­ité de l’an­i­ma­tion à nous faire accepter toutes les exubérances et à racon­ter, réin­ven­ter le monde pour ses spec­ta­teurs. Pour repren­dre les ter­mes de Bruno Felix, pro­duc­teur de Last Hijack, long en com­péti­tion, «l’an­i­ma­tion per­met d’ou­vrir de nou­velles per­spec­tives car elle tran­scende la réal­ité». Entre autres, tran­scendés dans les longs en lice pour le Cristal d’An­necy: la mort, la guerre, l’adultère, l’e­scro­querie ou encore les pirates soma­liens dans Last Hijack, juste­ment. Les sujets qui ont retenu l’at­ten­tion du fes­ti­val pour la com­péti­tion pren­nent le risque de touch­er à l’être, au poli­tique­ment cor­rect, voire au poli­tique tout court, et d’ébran­ler au pas­sage nos con­vic­tions. Des sujets à strates que l’an­i­ma­tion vient exac­er­ber grâce aux immenses pos­si­bil­ités du graphisme, pour mieux extraire l’essence du prob­lème. Enfin, la plus part du temps…

Le film engagé préfère la 2D

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Lisa Limone ja Maroc Orange, seul long métrage en com­péti­tion à utilis­er la tech­nique ances­trale de l’an­i­ma­tion en vol­ume pour­tant à l’hon­neur cette année, n’a pas su éviter le piège de la surenchère dra­ma­tique. Le con­cept est pour le moins improb­a­ble. Un cou­ple d’amoureux nés «sous des étoiles con­traires», de l’im­mi­gra­tion clan­des­tine, des tra­vailleurs exploités, le tout inter­prété par des cit­rons et des oranges sur fond d’opéra pop-rock. Pourquoi pas. L’an­i­ma­tion n’est-elle pas le roy­aume de la fan­taisie ciné­matographique? Seule­ment voilà, le réal­isa­teur Mait Laas assène une cul­pa­bil­i­sa­tion creuse à grand coups de ressors scé­nar­is­tiques sans sub­til­ité, qu’il se sent obligé de tartin­er couche par-dessus couche, au cas où le spec­ta­teur n’au­rait tou­jours pas com­pris le mes­sage. Les idées sont là mais mal exploitées, depuis la mise en abîme qui ren­voie le spec­ta­teur à son iner­tie face au drame de l’im­mi­gra­tion, jusqu’à l’opéra dont la dimen­sion trag­ique est tuée dès la troisième séquence. Cer­taine­ment pas de quoi prou­ver au pub­lic que le meilleur de l’an­i­ma­tion en vol­ume n’est pas der­rière elle. Encore moins démon­tr­er l’in­térêt du medi­um pour traiter des sujets engagés. Non, l’en­gage­ment sem­ble préfér­er la 2D, comme si le dis­cours politi­co-social sup­por­t­ait mal la trans­po­si­tion en vol­ume.

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Le superbe Arte del­la Felic­ità mêle, lui, avec brio des dessins au cray­on et à l’aquarelle dignes des meilleurs BDéistes à un scé­nario en forme de road movie intimiste, où le sou­venir est un lieu de stop sur la route vers le secret du bon­heur. Alessan­dro Rak livre une pein­ture de car­ac­tères entrelacée à une réflex­ion philosophique, dans le huit clos du taxi con­duit par le per­son­nage prin­ci­pal. Cette petite mer­veille d’as­censeur émo­tion­nel, qui vous fait pass­er de la joie aux larmes en trois coups de cray­on, porte haut les couleurs d’une ani­ma­tion élaborée, dense, mature, emprunte d’une poésie mélan­col­ique. Une ani­ma­tion typ­ique­ment adulte qui n’est pas sans rap­pel­er un autre plon­geon ani­mé dans l’âme humaine, Valse avec Bachir d’Ari Fol­man.

L’intrus

Seul au milieu de tant de sérieux, un mar­gin­al, Minus­cule. En con­tant le par­cours ini­ti­a­tique d’une jeune coc­cinelle bra­vant tous les dan­gers pour aider une troupe de four­mis noires à ramen­er jusqu’à la four­mil­ière une boite de sucre, il se démar­que comme l’u­nique long métrage en com­péti­tion inter­dit à ceux qui n’au­raient pas gardé la fraîcheur de leurs 8 ans. Mais plus que par ce con­tre-pied, Minus­cule s’il­lus­tre au sein de la sélec­tion par le mélange de deux tech­niques, celle de la prise de vue réelle offrant au film de Thomas Szabo et Hélène Giraud des décors et acces­soires naturels, et celle de la 3D inté­grant les per­son­nages dans les pris­es de vue. Placé presque comme un intrus dans la bal­ance, le ton penche majori­taire­ment vers le grave chez les longs de la sélec­tion alors qu’en face, les for­mats courts s’a­musent à pouss­er le trait du reg­istre «adultes» pour en faire émerg­er un humour vit­ri­olé où vio­lence et sexe font sou­vent bon ménage. Entre la Belge Del­phine Her­mans qui explore l’éro­tisme du sys­tème pileux humain dans Poils et les héros de notre enfance devenus des Kas­sos qui défi­lent devant l’as­sis­tante sociale, dif­fi­cile de résis­ter, les zygo­ma­tiques s’avouent rapi­de­ment vain­cus.

Un pont entre deux âges

Face à des films finale­ment très hétéro­clites dans leurs approches, le Cristal du long métrage est allé à celui qui affichait, en apparence, la pire adéqua­tion entre le fond et la forme… dont l’é­mul­sion révèle un film sin­guli­er devant lequel il est impos­si­ble de rester de mar­bre. O Meni­no e o Mun­do, film d’an­i­ma­tion brésilien, abor­de les prob­lèmes soci­aux et économiques qui ron­gent le Brésil dans un style fausse­ment enfan­tin. Un mélange risqué de deux extrêmes qui en a per­tur­bé plus d’un lors des pro­jec­tions. Mais si, en amour, les opposés s’at­tirent, en ani­ma­tion, Alê Abreu nous glisse à l’or­eille que ce sont des âmes sœurs. Toute la force du film est là, met­tre à prof­it les spé­ci­ficités d’un medi­um riche, jouer de sa stig­ma­ti­sa­tion juvénile, pour immerg­er le spec­ta­teur dans un crescen­do cri­tique poignant jusqu’aux dernières min­utes, à la lim­ite du souten­able. En sup­plan­tant les sim­ples atours du film pour enfants et en optant pour un graphisme hybride con­frontant le dessin d’en­fant au col­lage et à la prise de vue réelle, O Meni­no e o Mun­do prou­ve que l’ingé­nu­ité est la plus tran­chante des cri­tiques sur le monde mod­erne. Et en se voy­ant couron­né pour la deux­ième année con­séc­u­tive à Annecy, le Brésil con­firme la richesse et la créa­tiv­ité de son ciné­ma d’an­i­ma­tion.

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Ressources

Le palmarès :

- Cristal du long métrage : O Menino e o Mundo d'Alê Abreu
- Prix du jury pour un long métrage : Les Amants électriques de Bill Plympton
- Prix du public pour un long métrage : O Menino e o Mundo d'Alê Abreu
- Mention du jury pour un long métrage : L'Île de Giovanni de Mizuho Nishikubo
- Cristal du court métrage : Man on the Chair de Dahee Jeong
- Prix du jury pour un court métrage : Patch de Gerd Gockell
- Prix "Jean-Luc Xiberras" de la première œuvre : Hasta Santiago de Mauro Carraro
- Mention du jury pour un court métrage : Histoire de bus de Tali et La Testa tra le Nuvole de Roberto Catani
- Prix du public pour un court métrage : La Petite Casserole d'Anatole d'Éric Montchaud
- Cristal pour une production TV : En sortant de l'école "Tant de forêts" de Burcu Sankur et Geoffrey Godet
- Cristal pour un film de commande : Nepia "Tissue Animals" de Fuyu Arai
- Prix du film "Off-limits" : Corps étrangers de Nicolas Brault
- Cristal du film de fin d'études : The Bigger Picture de Daisy Jacobs