Les Doc­u­ments Ciné­matographiques par­ticipent à l’ex­huma­tion de l’œuvre mal con­nue de Mar­cel L’Her­bier. Après l’édi­tion du Bon­heur (1934) en mars dernier par Pathé, c’est au tour de trois films de la même péri­ode de béné­fici­er d’une sor­tie en DVD. L’une d’en­tre elles, La Route impéri­ale con­firme l’é­clec­tisme dont le réal­isa­teur (par ailleurs fon­da­teur de l’ID­HEC, ancêtre de la Fémis) pou­vait faire preuve : film épique dans la veine colo­nial­iste de l’époque (et qui rap­pelle Les Trois Lanciers du Ben­gale d’Hen­ry Hath­away sor­ti la même année), alliant aven­ture et amours con­trar­iées, La Route impéri­ale racon­te l’his­toire d’un com­man­de­ment bri­tan­nique de sol­dats envoyés en Irak afin de pro­téger la route des Indes. En son sein, le lieu­tenant Brent, fraîche­ment affec­té, y retrou­ve par hasard un amour de jeunesse, Joyce, qui n’est autre que l’épouse du Colonel Stark, son supérieur. Entre les deux hommes et l’épouse tour­men­tée se met donc en place un jeu per­vers où le sus­pense se nour­rit d’un sens de l’hon­neur presque rig­oriste où l’amour fou rime avec sac­ri­fice incon­séquent.

Calme apparent

Il ne faut pas se fier aux apparences trop trompeuses : même si on décèle dans La Route impéri­ale une ten­dance dans les dia­logues à la sur-écri­t­ure et à un jeu des comé­di­ens plutôt affec­té, il ne faut pas pour autant croire que Mar­cel L’Her­bier se con­tente de faire du théâtre filmé. Dans l’un des entre­tiens qu’il a accordés en octo­bre 1977, il s’en défend d’ailleurs avec véhé­mence, fustigeant la sys­té­ma­tique frontal­ité des plans dans le ciné­ma de l’époque, y com­pris dans les films asso­ciés au mou­ve­ment expres­sion­niste. Il faut recon­naître au réal­isa­teur un goût pour l’ex­péri­men­ta­tion qui ne se com­pro­met jamais dans l’é­pate. En pre­mier lieu, le réal­isa­teur parvient à recon­stru­ire un espace cohérent entre les scènes d’in­térieur (tournées dans les stu­dios de Boulogne-Bil­lan­court), faisant générale­ment écho aux tour­ments intimes des per­son­nages en proie au doute ou à la cul­pa­bil­ité, et celles d’ex­térieur (tournées en Algérie), témoignage d’un envi­ron­nement aride et hos­tile. L’une des plus belles images reste peut-être ce moment où un sol­dat mort tor­turé nous appa­raît à con­tre­jour sur une dune, ombre menaçante d’une des­tinée funeste pour les per­son­nages embar­qués dans cette mésaven­ture. Mais surtout, face à ce croise­ment d’en­jeux poli­tiques et amoureux, le réal­isa­teur sait restituer une cer­taine idée de l’in­sta­bil­ité : la caméra fait preuve d’une éton­nante mobil­ité pour l’époque, s’of­frant le luxe de quelques trav­el­lings avant ou mou­ve­ments cir­cu­laires. Les coupes dans le plan ou les éton­nants rac­cords à 180 degrés témoignent égale­ment d’une vital­ité qui rap­pelle la grande ambi­tion formelle de L’Ar­gent, que Mar­cel L’Her­bier avait réal­isé en 1928.

Suppléments

Pro­posé en bonus de cette édi­tion, l’en­tre­tien avec Mireille Beaulieu, his­to­ri­enne en ciné­ma, n’évite pas quelques lieux com­muns ou général­ités sur le style de L’Her­bier. Néan­moins, cette inter­ven­tion per­met de rap­pel­er le con­texte d’une pro­duc­tion menée en temps de crise, pri­vant le réal­isa­teur d’une pleine lib­erté dans le choix de ses sujets. L’emprunte de la pièce orig­i­nale n’a pas empêché cer­tains cri­tiques de l’époque de point­er les aber­ra­tions d’un scé­nario qui fait jouer des Bri­tan­niques par des Français (et même une actrice aus­tro-hon­groise) alors que les sen­si­bil­ités nation­al­istes n’é­taient pas à minor­er dans les années 1930. Mireille Beaulieu relate un cer­tain nom­bre d’anec­dotes sur la manière dont L’Her­bier tra­vail­lait avec ses col­lab­o­ra­teurs (chef-opéra­teur, cos­tu­miers, déco­ra­teurs, com­pos­i­teurs), rap­pelant ain­si l’ex­i­gence d’un homme fidèle à ses con­vic­tions. Si La Route impéri­ale n’est pas son film le plus impor­tant, cette édi­tion reste néan­moins une intro­duc­tion alléchante à l’œuvre du cinéaste.