Maïdan

Maïdan

de Sergei Loznitsa

  • Maïdan
  • Ukraine, Pays-Bas2014
  • Réalisation : Sergei Loznitsa
  • Image : Serhiy Stefan Stetsenko, Sergei Loznitsa, Mykhailo Yelchev
  • Son : Vladimir Golovnitski
  • Montage : Sergei Loznitsa, Danielius Kokanauskis
  • Producteur(s) : Sergei Loznitsa, Maria Choustova-Baker
  • Production : Atoms & Void
  • Distributeur : ARP
  • Date de sortie : 23 mai 2014
  • Durée : 2h07

Maïdan

de Sergei Loznitsa

Hic et nunc


Hic et nunc

Ceci est un rat­tra­page : casé en fin de fes­ti­val à Cannes en Séance spé­ciale de la sélec­tion offi­cielle et sor­ti en salles (le 23 mai) dans la foulée en plein embouteil­lage de la dis­tri­b­u­tion, Maï­dan ne bénéficie(ra) pas de l’ex­po­si­tion qu’il mérite. La démarche de Loznit­sa s’ap­par­ente à celle de Ste­fano Savona au Caire (Tahrir, place de la libéra­tion) : l’un et l’autre se ren­dent dans une révo­lu­tion en cours, à l’in­térieur de son espace pré­cisé­ment délim­ité – une place occupée, qui finit assiégée – où s’or­gan­ise une société (avec ses ser­vices « publics » bricolés : cours d’ini­ti­a­tion, ali­men­ta­tion, médecine) por­tant les prémices espérés de celle à venir. L’I­tal­ien rece­vait le mou­ve­ment et l’én­ergie de la révo­lu­tion égyp­ti­enne, l’épou­sant par son pro­pre mou­ve­ment de filmeur obstiné prof­i­tant de la légèreté de son matériel (un appareil pho­to doté d’un micro inté­gré). Ses déplace­ments per­me­t­taient de ne pas figer l’événe­ment, tout comme la per­pétuelle hési­ta­tion entre le flou et le net for­mu­lait qu’il ne s’é­tait pas encore fixé dans une vérité — son issue. Savona choi­sis­sait dans la mul­ti­tude un aigu­il­lon, un étu­di­ant et poète insurgé, sorte de fig­ure emblé­ma­tique du mou­ve­ment de Tahrir.

Savoir voir

Retrou­ver Sergei Loznit­sa plongé par­mi la foule de Maï­dan et l’ur­gence d’un événe­ment en train de se faire n’est pas sans éton­ner quand on con­naît sa fil­mo­gra­phie qui ne se lim­ite pas à ses deux fic­tions sélec­tion­nées à Cannes – My Joy et Dans la brume. On l’imag­ine mal se com­porter, comme Ste­fano Savona, dans un déplace­ment per­pétuel et urgent. Ce n’est pas un reproche de voir en Loznit­sa un esthète pra­ti­quant l’élégie avec un tra­vail pic­tur­al et sonore sophis­tiqué, bien loin des remous d’une foule en révo­lu­tion – même si son tra­vail précé­dent n’ex­clut pas les visées poli­tiques, comme par exem­ple Block­ade, Revue ou la vir­u­lence de My Joy. Pre­mier con­stat, l’esthète Loznit­sa demeure ici esthète. Le geste est rad­i­cal : les événe­ments de Maï­dan sont cap­tés au moyen de plans fix­es très com­posés, vécus dans une durée de plusieurs min­utes. L’at­tente désœu­vrée comme les sai­sis­santes défla­gra­tions de vio­lence com­posent des tableaux de la révo­lu­tion ; temps forts, temps creux, tous méri­tent l’at­ten­tion car ils sont por­teurs d’un sens que seul la durée peut faire naître. Ce choix – somme toute peu éton­nant de la part de Loznit­sa – déplace la ques­tion poli­tique du dis­cours vers une poli­tique du regard, par­faite antithèse de l’as­som­mant sto­ry­telling médi­a­tique. Il faut d’abord regarder pour voir, seule la pen­sée rat­tachée à ce regard est por­teuse d’un sens, et c’est le temps qui rend pos­si­ble l’ac­com­plisse­ment de ce que l’on pour­rait appel­er un savoir et pou­voir voir.

Le tout pre­mier plan est en ce sens pro­gram­ma­tique de l’en­tre­prise de Loznit­sa, ici au cadre, accom­pa­g­né de deux opéra­teurs. Il fait un froid de gueux, l’hymne nation­al ukrainien reten­tit : les têtes se décou­vrent les unes après les autres, ceci fait vibr­er le tableau ; à la fin du chant, le mou­ve­ment s’in­versera. La durée per­met d’ap­préhen­der la foule dans sa mul­ti­tude tout en pou­vant indi­vid­u­alis­er ses com­posantes. Ce plan séquence est comme un échan­til­lon­nage des insurgés (cf. pho­togra­phie en tête de l’ar­ti­cle) ; l’âge moyen est plutôt élevé, une plus forte pro­por­tion d’hommes mais une frange fémi­nine impor­tante se trou­ve là. Cette foule est dotée de signes (dra­peaux, ori­flammes) mais ceux-ci ne pro­lifèrent pas spé­ciale­ment. En haut à droite du cadre, deux hommes encagoulés en uni­forme kaki sem­blent relever d’une dimen­sion para­mil­i­taire – ils sont véri­ta­ble­ment deux tach­es par­mi les vête­ments civils. Les mou­ve­ments de tête de l’un d’eux rap­pel­lent les nervis infil­trés dans les man­i­fes­ta­tions sur­veil­lant l’en­train de la foule. Ces élé­ments, dis­ons “fas­cisants”, sont-ils à la manœu­vre, comme on a pu le dire, à cet instant T ? Non. Ce type d’in­di­vidus était-il présent à Maï­dan ? Oui. A‑t-on appris du mou­ve­ment de Maï­dan grâce à ce plan ? Oui.

Reconstruction par le regard

Saura-t-on tout ? Non. La démarche de Loznit­sa est d’une folle ambi­tion – embrass­er la foule et l’événe­ment – et d’une grande humil­ité : il n’est pos­si­ble de relater cet événe­ment que de façon frag­men­taire, non en en épou­sant le mou­ve­ment mais en l’ac­cueil­lant dans un cadre fixe où des flux passent et/ou sta­tion­nent. Ce qui entre dans l’im­age rend pens­able l’événe­ment tout en per­me­t­tant de penser ce qui ne s’y trou­ve pas. Cette rela­tion entre le plan et sa durée est une pas­sion­nante ten­ta­tive de mise en réc­it d’un l’événe­ment en cours : la foule porte une his­toire – celle d’un soulève­ment con­tre un auto­crate hon­nis – mul­ti­pliée par les his­toires de cha­cun de ces indi­vidus réu­nis pour une même cause ; leurs intérêts con­ver­gent, au moins pour un temps (n’ou­blions pas ce qui est advenu de la Révo­lu­tion orange dans ce même pays). L’événe­ment est le croise­ment du sin­guli­er et du col­lec­tif, sa nar­ra­tion com­plète serait la somme – impos­si­ble à fix­er en un film, en un livre, en plusieurs – de cette mul­ti­pli­ca­tion. La mise en réc­it de l’événe­ment ne peut être autre chose qu’une équa­tion expo­nen­tielle.

Chaque plan de Maï­dan recèle la sub­jec­tiv­ité – le cadre, le choix d’un point de vue à l’in­térieur du lieu-titre, et la durée du plan décidée au mon­tage – du cinéaste tout en ren­dant libre celle d’un regard du spec­ta­teur. Le cadre fixe ne fige pas le sens, il le met, au con­traire, en mou­ve­ment, l’ou­vre. Cette façon – lacu­naire et frag­men­taire – d’ap­préhen­der le lieu et l’événe­ment néces­site évidem­ment un spec­ta­teur volon­taire et act­if, au tra­vail, chem­i­nant dans et entre ces frag­ments, le regard invité à une recon­struc­tion des événe­ments – et non à une recon­sti­tu­tion ou à une nar­ra­tion (il n’y a pas d’autre per­son­nage que la foule). Maï­dan éla­bore en ce sens une cir­cu­la­tion foi­son­nante entre image, regard et pen­sée, ain­si qu’une pas­sion­nante propo­si­tion théorique quant à la représen­ta­tion d’un événe­ment en cours. Le spec­ta­teur n’est pas infor­mé, mais son regard (s’)informe en étant placé en sit­u­a­tion de co-présence avec des images et des sons. Impos­si­ble de déclar­er à la sor­tie du film que l’on sait tout, il l’est tout autant de dire que l’on n’a rien vu de/à Maï­dan.

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