Au sein de la fil­mo­gra­phie plutôt mécon­nue de John Cromwell, L’Autre, réal­isé en 1939, est une véri­ta­ble décou­verte. Non pas parce qu’il se con­tente de réu­nir deux acteurs de génie (Cary Grant et Car­ole Lom­bard) au faîte de leur gloire, mais parce qu’avec une trou­blante dis­cré­tion, le film fait preuve d’une sub­til­ité éton­nam­ment mod­erne dans son autop­sie d’une pas­sion amoureuse.

Dans un cadre lit­térale­ment édénique – un lac calme et isolé autour duquel grandit une nature exubérante – se ren­con­trent un homme et une femme. Le pre­mier alerte la sec­onde que le lac n’a plus de pois­son alors qu’elle tente mal­adroite­ment de pêch­er depuis plusieurs heures. Tous deux s’ap­pel­lent logique­ment Alec Walk­er (il est ter­restre et volon­taire) et Julie Eden (elle sem­ble tout droit venue du par­adis) et vont vivre cette ren­con­tre comme le recom­mence­ment de leur exis­tence : lui est mar­ié à une femme intéressée pour qui il n’éprou­ve aucun amour, elle est pré­maturé­ment veuve et chargée d’élever sa petite fille de six ans. Face à cette donne com­plexe, celle du monde des hommes resté en marge de leur ren­con­tre, l’amour qui lie ces deux êtres sem­ble porté par la grâce de l’év­i­dence, nour­ri d’une con­vic­tion qui n’au­rait pas déplu aux sur­réal­istes, capa­ble de faire explos­er la geôle à laque­lle la société nor­ma­tive con­damne pro­gres­sive­ment cette liai­son. Jusqu’à la fin, les obsta­cles ne cesseront de se dress­er sur le chemin des amants pas­sion­nés : l’ob­sti­na­tion d’une femme qui refuse le divorce, une société qui réduit cette rela­tion à un adultère con­damnable, la mal­adie qui men­ace de tout emporter, etc.

Le pro­gramme pour­rait paraître chargé mais le par­ti-pris de John Cromwell n’est claire­ment pas de dis­penser la for­mule éprou­vée du mélo­drame clas­sique. Avec une très belle économie (dans les mou­ve­ments de caméra, tou­jours cares­sants, dans le mon­tage, d’une flu­id­ité éton­nante), le réal­isa­teur préfère dessin­er patiem­ment le chemin d’une vérité et d’une prise de con­science col­lec­tive qui lais­sera l’e­space néces­saire à l’ex­is­tence de cet amour. L’empathie avec laque­lle la caméra s’in­téresse au par­cours de chaque per­son­nage donne à cha­cun d’en­tre eux la pos­si­bil­ité d’ex­primer une sub­jec­tiv­ité qui compte dans la com­po­si­tion du monde. Auda­cieux, mod­erne et pro­gres­siste, L’Autre prend le par­ti d’un roman­tisme volon­taire, don­nant tort à tous les pré­ceptes qui jugeraient inac­cept­a­bles que cette nou­velle union en rem­place une autre. Ce qui compte pour Cromwell, c’est l’év­i­dence du sen­ti­ment, celle qui dicte sa pro­pre loi et qui per­met à cha­cun des per­son­nages, sur le chemin de sa vérité, d’at­tein­dre une sorte de rédemp­tion par l’amour.

Étrange­ment sere­in même dans ses moments les plus dif­fi­ciles, le film ne s’en­com­bre d’au­cun arti­fice pour laiss­er le doute exis­ten­tiel s’ex­primer : les silences sont nom­breux, les voix sont posées, cer­tains plans s’étirent plus qu’à l’ac­cou­tumée. Porté par Cary Grant et Car­ole Lom­bard, L’Autre aurait pu se nour­rir de l’én­ergie légendaire de ces deux acteurs pour gon­fler arti­fi­cielle­ment le rythme. Mais John Cromwell prend le con­tre-pied de la facil­ité : avec déli­catesse, il défait les deux légen­des en sub­li­mant leur vul­néra­bil­ité. Cary Grant, malade d’amour dans un lit d’hôpi­tal, Car­ole Lom­bard, seule et dému­nie, s’of­frent tels qu’on les a rarement vus au ciné­ma. Très cer­taine­ment mis en con­fi­ance par le réal­isa­teur, les deux stars sem­blent avoir aban­don­né leur cara­pace pour révéler pleine­ment leur human­ité. C’est ce qui fait la très grande beauté de ce film, injuste­ment oublié suite aux déboires que con­nut son auteur dans les années 1950 (vic­time du mac­carthysme, il fut con­traint d’ar­rêter sa car­rière pen­dant près de dix ans après avoir réal­isé l’ex­cel­lent film social Femmes en cage). Désor­mais disponible en DVD, le cinéphile n’a plus la moin­dre excuse pour pass­er à côté de cette pépite.