Par­fait petit sol­dat de l’in­dus­trie hol­ly­woo­d­i­enne, William A. Seit­er n’a jamais réus­si à mar­quer l’his­toire du ciné­ma. Mécon­nu aujour­d’hui, le réal­isa­teur a pour­tant quelques suc­cès publics à son act­if, comme La Femme la plus riche du monde, sor­ti en 1934 et édité aujour­d’hui en DVD par les Édi­tions Mont­par­nasse au sein de sa col­lec­tion RKO.

Dans les années 1930, une légende racon­tait que l’une des actri­ces de William A. Seit­er s’é­tait plainte de tra­vailler avec le réal­isa­teur le moins imag­i­natif de toute sa car­rière. Le juge­ment peut sem­bler féroce, surtout quand on sait que les écuries hol­ly­woo­d­i­ennes regorgeaient à l’époque de met­teurs en scène qui se con­tentaient d’exé­cuter avec appli­ca­tion le cahi­er des charges qui leur était con­fié. Même si l’his­toire sem­ble avoir don­né rai­son à cette actrice aux pro­pos acerbes (serait-ce Bette Davis qui joua dans Way Back Home en 1931 ?), il serait néan­moins injuste de réduire William A. Seit­er à si peu. Sor­ti en 1934, La Femme la plus riche du monde, en dépit de son titre digne d’un par­fait Har­le­quin, est un étrange mari­vaudage lanci­nant loin d’être inin­téres­sant. L’ar­gu­ment est assez sim­ple : Dorothy Hunter, rescapée du naufrage du Titan­ic et orphe­line, est à la tête de l’une des plus grandes for­tunes du monde. Éter­nelle céli­bataire, elle écon­duit tous les hommes qui la cour­tisent pour son argent, jusqu’au jour où elle ren­con­tre Antho­ny Tra­vers qui lui sem­ble dif­férent des autres. Afin de tester la vérac­ité de ses sen­ti­ments, la jeune héri­tière décide de se faire pass­er pour sa pro­pre secré­taire et s’embarque dans un périlleux jeu de rôles.

Dès les pre­mières min­utes de film, on imag­ine sans mal quelle sera l’is­sue de ce jeu de dupes puisque la final­ité com­mer­ciale du pro­jet est de répon­dre à une dou­ble frus­tra­tion : celle du per­son­nage prin­ci­pal à qui tout sourit sauf l’amour et celle du spec­ta­teur (ou de la spec­ta­trice) qui rêverait de ren­con­tr­er le prince char­mant et la for­tune en même temps. Mais à une époque où la guerre des sex­es et des class­es sociales com­mençait à se régler sur grand écran à coups de screw­ball com­e­dy, William A. Seit­er sem­ble se moquer éper­du­ment de la fameuse recette. Il pro­pose un film au rythme net­te­ment plus lanci­nant qui pour­rait don­ner le sen­ti­ment d’une cer­taine neu­tral­ité de la mise en scène alors qu’elle ne fait que révéler le flot­te­ment exis­ten­tiel de la jeune héri­tière. S’il est bien ques­tion de bad­i­nage amoureux (com­ment ne pas penser à La Fausse Suiv­ante de Mari­vaux dans ce jeu de séduc­tion masquée ?), La Femme la plus riche du monde révèle pour­tant une crise iden­ti­taire : celle d’une héroïne de roman de gare qui cherche par n’im­porte quel moyen à échap­per à la vacuité de son exis­tence, quitte à endoss­er l’i­den­tité de sa secré­taire pour espér­er être aimée pour ce qu’elle est.

Sur un sujet plus ou moins sim­i­laire, le film de Seit­er n’ar­bore pas la même cru­auté psy­chologique que L’Héri­tière de William Wyler. Loin d’être aus­si gauche qu’O­livia De Hav­il­land dans le film préc­ité, Miri­am Hop­kins ne com­pose pas un per­son­nage qui se sait con­damné d’a­vance. Au con­traire, le tâton­nement cal­cu­la­teur dont elle sait faire preuve fait d’elle un moteur réel bien qu’hési­tant où se con­fondent jeu des apparences et quête de vérité. Si le réal­isa­teur sem­ble par­fois en retrait par rap­port à son per­son­nage prin­ci­pal, cette rel­a­tive dis­cré­tion per­met para­doxale­ment de faire éclore une inquié­tude mêlée d’en­nui. Peut-être le réal­isa­teur ne l’avait-il pas sci­em­ment pen­sé en ces ter­mes mais le résul­tat est doté d’un charme cer­tain. Cela ne suf­fi­ra peut-être pas à réha­biliter le faiseur mineur qu’é­tait William A. Seit­er mais con­fère à sa Femme la plus riche du monde un intérêt qui jus­ti­fie son édi­tion DVD.