À la fin de la pro­jec­tion de The Self­ish Giant, une grande par­tie de la salle ova­tion­na la réal­isatrice et ses trois comé­di­ens, tout le générique durant. L’enthousiasme de l’autre par­tie du pub­lic était peut-être mod­éré par un trop fort sen­ti­ment de déjà vu. En effet, le sec­ond long métrage de Clio Barnard n’est pas sans rap­pel­er les incur­sions de Ken Loach et con­sorts dans les franges les plus dému­nies du nord de l’Angleterre. Comme son aîné, Clio Barnard parvient à pro­duire un cli­mat extrême­ment réal­iste qui nous plonge dans l’atmosphère sans soleil d’un quarti­er à la périphérie de Brad­ford où délin­quance, endet­te­ment et sen­ti­ment d’impuissance domi­nent. La réus­site de ce por­trait est large­ment trib­u­taire de deux acteurs extra­or­di­naires, ren­con­trés sur le tour­nage de son film précé­dent, qui incar­nent deux ado­les­cents tur­bu­lents : Arbor, petit blond à la ner­vosité qua­si-incon­trôlable, assène sa gouaille injurieuse à tous ceux qui se met­tent en tra­vers de son chemin tan­dis que Swifty, plus grand, plus lourd, con­tre­bal­ance l’hystérie de son cama­rade par une placid­ité à toute épreuve. Fâchés avec l’école, les deux amis com­men­cent à fréquenter Kit­ten, un fer­railleur du coin et se met­tent en tête de se faire de l’argent en ramas­sant tout ce qui peut lui être ven­du. Épou­sant les mou­ve­ments de ses deux per­son­nages, le film sur­v­ole tout mis­éra­bil­isme tant ces deux per­son­nages sont vivants, l’un dans son agi­ta­tion, l’autre dans sa douceur triste. Ils ne peu­vent cepen­dant échap­per à la mor­bid­ité ambiante : à mesure que le film pro­gresse, suiv­ant le quo­ti­di­en d’Arbor et Swifty, la vio­lence gagne du ter­rain et le douloureux sen­ti­ment que tout cela va mal finir s’installe irrémé­di­a­ble­ment.

Si Clio Barnard ne fai­sait qu’ajouter un film de plus au reg­istre de la chronique sociale anglaise, elle impres­sion­nerait au moins par la pleine pos­ses­sion de ses moyens plas­tiques qu’elle man­i­feste à tous les instants. La force et la justesse des couleurs, des cadres, du mon­tage irriguent la ner­vosité du film plutôt que de l’entraver. Mais The Self­ish Giant, qui tient son titre et son inspi­ra­tion d’une courte nou­velle pour enfants d’Oscar Wilde, va encore au-delà de ces qual­ités évi­dentes. En effet, si drame il y a, Clio Barnard n’en fait pas le terme de son his­toire. Évi­tant tous les pièges, toutes les facil­ités que l’on craig­nait subir, la fin du film nous amène de sur­prise en sur­prise vers un ter­ri­toire plus abstrait. The Self­ish Giant est non seule­ment une his­toire d’amitié mais un film sur l’amitié, ce sen­ti­ment que d’aucuns qual­i­fieront de suprême. Celle qui se déploie ici en vient à être men­acée : remar­quant sa facil­ité à com­pren­dre et à maîtris­er les chevaux qu’il loue et entraîne pour des cours­es clan­des­tines, Kit­ten con­fie un jour à Swifty les soins du plus doué d’entre eux. Arbor, exclu, en devient mau­vais et plus obsédé que jamais par la fer­raille. Mais ce que mon­tre finale­ment The Self­ish Giant, dans un finale ter­ras­sant de beauté, c’est que cer­taines choses peu­vent résis­ter aux déter­min­ismes les plus impi­toy­ables. Ce qui aurait pu n’être qu’un drame se mue alors en fable trag­ique.