À l’occasion de sa vingt-deux­ième édi­tion, le Fes­ti­val inter­na­tion­al du doc­u­men­taire de Mar­seille explore la vital­ité d’un genre qui ne cesse de redéfinir ses fron­tières et se joue avec bon­heur des for­mats et des con­traintes.

Sous l’égide des réal­isa­teurs brésilien et français Julio Bres­sane et Luc Moul­let, prési­dents des jurys des com­péti­tions inter­na­tionale et française, le FID a cette année récom­pen­sé deux longs-métrages : Sip’ohi – El Lugar del Man­duré de l’Argentin Sebastián Lin­gia­r­di, déam­bu­la­tion mys­tique dans les con­tes et légen­des des indi­ens Wichis, et Entrée du per­son­nel de Manuela Frésil, pein­ture con­tem­po­raine de la con­di­tion ouvrière. Avec la com­plic­ité de l’atelier audio­vi­suel du cen­tre de déten­tion des Baumettes « Lieux Fic­tifs », le fes­ti­val crée égale­ment cette année un nou­veau prix décerné par un jury de détenus, le prix Renaud Vic­tor, en hom­mage au réal­isa­teur mar­seil­lais auteur du très beau doc­u­men­taire car­céral De jour comme de nuit. La jeune réal­isatrice libanaise Rania Stephan s’est ain­si vu couron­née pour un biopic nos­tal­gique et poli­tique, Les Trois Dis­pari­tions de Soad Hos­ni, con­sacré à l’icône du ciné­ma égyp­tien Soad Hos­ni décédée à Lon­dres en 2001, dont la réal­isatrice recon­stitue la tra­jec­toire flam­boy­ante en écho à l’histoire sociale et poli­tique de l’É­gypte à tra­vers un auda­cieux mon­tage d’extraits des films de l’actrice.

Out­re quelques grands noms, par­mi lesquels le tou­jours sémil­lant Jonas Mekas, mais aus­si Arnaud des Pal­lières, Philippe Grandrieux ou encore José Luis Guerín, le fes­ti­val accueil­lait pour la troisième année con­séc­u­tive un lab­o­ra­toire de jeunes tal­ents, le FID­Lab, plate-forme de développe­ment de pro­jets en pro­duc­tion, et présen­tait une sélec­tion par­al­lèle aux thèmes aus­si divers qu’originaux : une explo­ration de la douleur (« Souf­france et cru­auté »), une « autre his­toire du ciné­ma mex­i­cain », un cycle de films autour de l’œuvre phare de Cop­po­la Con­ver­sa­tion secrète, ou encore une série de « por­traits croisés » où filmeurs et filmés finis­sent, dans une même inspi­ra­tion, par se con­fon­dre et trans­gress­er les fron­tières d’un genre dont les pos­si­bil­ités sont encore loin d’être épuisées.

Montages et mémoire du cinéma

Pous­sières d’Amérique, fresque cos­mique de l’Amérique des orig­ines par Arnaud des Pal­lières en ouver­ture du fes­ti­val, s’engage le pre­mier dans la brèche. Bien malin qui pour­ra renouer les fils de cet objet inso­lite en une seule trame tant son écri­t­ure ciné-poé­tique sonde des voies mul­ti­ples et peu usitées. Emprun­tant à la forme de l’essai bien plus qu’à celle de la table chronologique, ce morceau de bravoure bous­cule le mythe de la fron­tière, des promess­es de l’Ouest à celles de la Lune, de Christophe Colomb à Apol­lo 11, en n’oubliant pas les vic­times col­latérales de cette con­quête des grands espaces. Image la plus forte de la soumis­sion de cette ter­ra incog­ni­ta et de ses habi­tants, une déforesta­tion sans fin racon­te l’histoire de cette civil­i­sa­tion des mœurs. Le rêve améri­cain prend racine dans une terre nécrosée par le mas­sacre des Indi­ens et se réalise dans une société de con­som­ma­tion qui promet un bon­heur uni­forme à tous, sur le mod­èle des films de famille à par­tir desquels le cinéaste con­stru­it de petites fables uni­verselles. Arnaud des Pal­lières livre sa pro­pre ver­sion de la nais­sance d’une nation, libre inter­pré­ta­tion d’archives remon­tées au gré de réc­its en forme d’intertitres qui trouent cette longue hal­lu­ci­na­tion. Non loin de la vision du deuil comme expéri­ence fon­da­trice de l’identité améri­caine chez Mal­ick, Pous­sières d’Amérique décor­tique les men­songes et les mythes à l’origine de ce Nou­veau Monde.

Men­songe et mémoire font égale­ment l’objet d’une réflex­ion sur l’identité améri­caine dans le dernier film de Lech Kowal­s­ki, The End of the World Begins with One Lie (France, 2011) présen­té lui aus­si en com­péti­tion inter­na­tionale. Mon­tage alter­nant les vidéos postées sur YouTube à la suite de la marée noire qui dévas­ta le Golfe du Mex­ique en 2010 et les séquences de Lou­siana Sto­ry, le doc­u­men­taire réal­isé en 1948 par Robert Fla­her­ty avec le jeune Ricky Lea­cock à l’image, The End of the World… mon­tre com­ment l’effondrement de la crédi­bil­ité de l’entreprise respon­s­able de la pol­lu­tion des côtes de Louisiane BP, en même temps que celui de la con­fi­ance des améri­cains dans leur capac­ité à préserv­er un ter­ri­toire dont ils n’ont cessé d’exploiter les richess­es, ren­voie directe­ment à la fil­i­a­tion du mythe de l’abondance et de la prospérité améri­caine dans l’œuvre de Fla­her­ty. Film de com­mande à l’initiative de la Stan­dard Oil Com­pa­ny de Rock­feller, Louisiana Sto­ry fut nom­mé aux Oscars dans la caté­gorie « meilleur doc­u­men­taire ». Le film tient pour­tant plus d’une eth­no-fic­tion au ser­vice de laque­lle le réal­isa­teur de Nanouk of the North met tout son tal­ent de con­teur que d’un état des lieux de l’industrie pétrolière au début du siè­cle. Au regard des som­bres nappes de pét­role qui ensevelis­sent sans dis­tinc­tion faune et flo­re près d’un siè­cle plus tard, la fable édi­fi­ante de Fla­her­ty sur l’installation glo­rieuse d’un der­rick dans un bay­ou de Lou­siane sous les bons aus­pices des colons français ressem­ble à une gigan­tesque arnaque.

Bien des films de ce cru 2011 investis­sent l’archive comme une matière vivante. À tra­vers la redé­cou­verte ou le remon­tage de films que leur moder­nité ou leur puis­sance sub­ver­sive ont autre­fois con­damnés à l’oubli, cette matière trou­ve une actu­al­ité trou­blante dans notre présent. How I Filmed the War de Yuval Sagiv redé­cou­vre les images tournées en 1916 par l’opérateur Geof­frey Malins sur le front de la Grande Guerre. La Man­cha de San­gre du mex­i­cain Adolpho Best-Mau­gard, cen­suré lors de sa sor­tie en 1937 avant d’être égaré et abîmé au fil d’une longue dis­pari­tion a récem­ment été retrou­vé et restau­ré par la ciné­math­èque de la ville de Mex­i­co. Pein­tre mex­i­cain rus­so­phone, Adolpho Best-Mau­gard avait été l’assistant d’Eisenstein sur le tour­nage de Que Viva Mex­i­co !, celui-ci l’encouragea à réalis­er un film sur la vie noc­turne des can­ti­nades de Mex­i­co où offi­ci­aient femmes de petite ver­tu et gang­sters gom­inés. Rétro­spec­tive­ment, La Man­cha de San­gre tire sa force des scènes doc­u­men­taires qui dévoilent les nuits de bohème lib­ertines du Mex­i­co des années trente bien plus que de son intrigue un peu mièvre. Hasards d’une copie mutilée, le son de la troisième bobine n’a jamais été retrou­vé, et les images de la dernière bobine ont dis­paru, ne lais­sant que le son de cette ultime scène sur l’écran noir de cette mémoire trouée du ciné­ma.

L’archive n’est pas un sou­venir fos­sil­isé du passé. Elle dia­logue avec le présent et les cinéastes qui la tra­vail­lent : la doc­u­men­tariste japon­aise Mieko Azu­ma emmène un per­son­nage (réel ou fic­tif ? Le film joue de cette ambiguïté) d’écrivain alle­mande dont la mère souf­fre de trou­bles de la mémoire à Hiroshi­ma pour la com­mé­mora­tion du 6 août 1945. De l’impossibilité de traduire une mémoire à tra­vers un quel­conque lan­gage, à l’infini tra­vail de deuil qui ali­mente cette mémoire, le per­son­nage d’August expéri­mente la dis­tance irréversible entre l’histoire des sur­vivants et celle d’une mémoire col­lec­tive néces­saire­ment tron­quée. Du Japon, il aura beau­coup été ques­tion lors de cette 22ème édi­tion du FID, et notam­ment d’une his­toire mécon­nue du Japon, celle de ses luttes poli­tiques clan­des­tines et de ses cinéastes engagés, au pre­mier rang desquels Kôji Waka­mat­su dont le film Unit­ed Red Army (Japon, 2007) retrace la genèse de l’un de ces grou­pus­cules révo­lu­tion­naires des années 1970, et surtout Masao Adachi, scé­nar­iste à l’occasion de Waka­mat­su et cinéaste mécon­nu dont presque tous les films ont été per­dus aujourd’hui. Passé à la clan­des­tinité à la faveur de son engage­ment poli­tique rad­i­cal, ce cinéaste expéri­men­tal fait l’objet de deux très beaux por­traits : l’un par Éric Baude­laire et l’autre par Philippe Grandrieux. La sélec­tion n’aura intel­ligem­ment pas priv­ilégié un film sur l’autre et ce dou­ble regard trou­ve ici une belle com­plé­men­tar­ité. Avec L’Anabase de May et Fusako Shigenobu, Masao Adachi et 27 années sans images, Éric Baude­laire croise les sou­venirs d’Adachi et de May Shigenobu, enfant embar­quée par sa mère dans la clan­des­tinité de l’Armée Rouge japon­aise au Liban et qui trou­va en la per­son­ne d’Adachi une fig­ure de père. Pre­mier épisode de la col­lec­tion « Il se peut que la beauté ait ren­for­cé notre réso­lu­tion » inspirée de la série « Cinéastes de notre temps » d’André S. Labarthe, le por­trait de Masao Adachi par Philippe Grandrieux engage de son côté un dia­logue intérieur entre les deux cinéastes, sans que la force de cette rela­tion passe néces­saire­ment par la parole ou la forme du témoignage. Bien plus qu’un hom­mage, le film, tourné et mon­té dans l’urgence, est une rêver­ie com­mune avec ses flous, ses silences et ses errances – écri­t­ure avec laque­lle Grandrieux a déjà démon­tré son tal­ent. Au rythme d’une bal­ançoire dont l’oscillation laisse entrevoir le vis­age âgé d’Adachi, la pre­mière séquence du film, anti-por­trait d’une quel­conque gloire du guérillero, évoque un moment de pléni­tude famil­iale et une longue déam­bu­la­tion dans la foule pressée des Toky­oïtes. On pense à Fer­nan­do Pes­soa qui écrivait « ma prom­e­nade silen­cieuse est une con­ver­sa­tion inin­ter­rompue »[1].

Correspondances et dialogues

Peut-être l’un des traits mar­quants de ces ciné­mas doc­u­men­taires à l’honneur au FID se trou­ve-t-il dans cette même « con­ver­sa­tion inin­ter­rompue » qu’il instau­re entre les cinéastes de part et d’autre de la caméra. Les Por­traits croisés et Con­ver­sa­tions secrètes de la sélec­tion par­al­lèle nous con­vient à ces échanges. Cor­re­spon­dance Jonas Mekas, de José Luis Guerín (Espagne, 2011), s’attèle ain­si à un exer­ci­ce périlleux : la let­tre filmée. Ini­tiée par Guerín en novem­bre 2008, cette cor­re­spon­dance suit les péré­gri­na­tions des deux cinéastes, depuis le boule­vard des Capucines à Paris pour hon­or­er la mémoire des frères Lumière, jusqu’au Brook­lyn où Mekas posa ses valis­es dans les années 1940 pour fuir le nazisme. Chronique des pas per­dus de Guerín aux qua­tre coins du globe ou tranch­es de vie quo­ti­di­enne de Mekas, le film doc­u­mente aus­si une réflex­ion sur l’acte de filmer et la sig­ni­fi­ca­tion de ce geste pour les deux réal­isa­teurs. « I don’t know why I have to do it, but I have to do it », observe finale­ment Mekas à pro­pos de son usage invétéré de la caméra, tan­dis que Guerín envoie comme ultime let­tre à son ami icon­o­claste, une séquence poé­tique et mys­térieuse tournée sur la tombe du cinéaste japon­ais Ozu avec une épigraphe en forme d’énigme : « vide ». De l’importance de filmer, il est aus­si ques­tion dans le dia­logue qui réu­nit deux vieux com­pars­es du ciné­ma que l’âge n’a pas affadis : Mar­cel Ophuls et Jean-Luc Godard, dans le film de Frédéric Chof­fat et Vin­cent Lowy (Mar­cel Ophuls et Jean-Luc Godard : la ren­con­tre de Saint-Ger­vais, Suisse, 2011), cap­ta­tion sans effet de mon­tage que seuls les pro­tag­o­nistes ren­dent vivante. Comme si pren­dre une caméra face à un cinéaste nour­ris­sait déjà une réflex­ion sur l’essence du ciné­ma, la muse et actrice du réal­isa­teur Bruno Dumont, Joana Preiss l’entraîne dans un voy­age au long cours dans le transsi­bérien (Sibérie, France, 2011) – et de L’Arrivée d’un train en gare de la Cio­tat au mou­ve­ment des bielles por­tant Buster Keaton dans Le Mécano de la Gen­er­al, le train n’est-il pas l’image pre­mière du ciné­ma ? Miroirs retournés vers l’intimité de l’autre, la réal­isatrice invente une trame fic­tion­nelle à par­tir des rush­es de leur périple à tra­vers la Russie.

Ce dia­logue de cinéastes se pour­suit à tra­vers l’une des ini­tia­tives les plus salu­taires du FID, le FID­Lab, plate-forme de sou­tien aux créa­tions de jeunes réal­isa­teurs. La sélec­tion 2011 de cette struc­ture d’accompagnement regroupe onze pro­jets en pré-pro­duc­tion, dont les pre­mières images et travaux pré­para­toires sont présen­tés au pub­lic et aux pro­fes­sion­nels à l’occasion de journées de ren­con­tres. Le Pales­tinien Raed Andoni, auteur du délec­table Fix Me en 2010, coor­donne un film col­lec­tif sur l’identité arabe inti­t­ulé Album de famille ; la jeune cinéaste française Chris­telle Lheureux, par ailleurs en com­péti­tion avec La Mal­adie blanche, tra­vaille à un nou­veau film, Neige trop­i­cale, co-pro­duit par Apichat­pong Weerasethakul, tan­dis qu’une Mono­gra­phie Cousteau portée par Jacques Loeuille devrait bien­tôt redonner à l’homme au bon­net rouge sa place échue de pape de l’écologie.

Par­mi les pro­jets récom­pen­sés cette année, celui de l’actrice Jeanne Bal­ibar qui présente une adap­ta­tion con­tem­po­raine pour le web de la tragédie de Sopho­cle Élec­tre, mais aus­si deux films qui auraient aisé­ment pu fig­ur­er dans la sélec­tion par­al­lèle « Souf­france et cru­auté » une fois ter­minés : La Guer­ra Sub­ma­ri­na de l’Argentin Ale­jo Mogu­il­lan­sky arpente la fron­tière mou­vante entre fic­tion et doc­u­men­taire dans le film de guerre, tan­dis que Trong Hay Ngoai Tay Em (Avec ou sans moi), des réal­isa­teurs viet­namiens Phuong Thao Tran et Swann Dubus, trans­gresse une autre fron­tière, celle du corps, à tra­vers le por­trait croisé de deux jeunes hommes héroïno­manes et séroposi­tifs, dont l’un s’accroche à la vie quand l’autre y renonce.

À corps défendant

« Souf­france et cru­auté », inti­t­ulé sobre et rad­i­cal de ce qui fut peut être cette année la sélec­tion par­al­lèle la plus déroutante mais aus­si la plus cap­ti­vante du FID, balise le ter­ri­toire de la douleur, infligée ou vécue, au ciné­ma. Nul autre que le cinéaste anglais Stephen Dwoskin ne saurait mieux nous intro­duire à cet enfer des sens. Atteint de la poliomyélite depuis l’enfance, Dwoskin appar­tient à l’avant-garde des Ken­neth Anger, Andy Warhol ou Paul Mor­ris­sey, sauf qu’à l’homo-érotisme de leur ciné­ma, il oppose un hétéro-éro­tisme qui, bien loin d’un regard pornographique sur le corps féminin, invente un déri­vatif ciné­matographique à son corps défail­lant à tra­vers la con­tem­pla­tion du corps d’autrui. Le désir chez Dwoskin ne va pas sans la souf­france d’un corps qui l’abandonne peu à peu. Réal­isé en 1997, Pain Is… se risque à une impos­si­ble éval­u­a­tion de cette souf­france à tra­vers dif­férents témoignages : la douleur indi­ci­ble du malade men­tal, ou bien celle, invis­i­ble, de corps qui n’affichent aucune blessure appar­ente, mais aus­si celle, jouis­sive, du masochiste, ou encore celles du sportif ou du per­formeur qui met­tent leur corps en bal­ance dans un jeu avec les lim­ites. Loin de ne ren­voy­er qu’à un prob­lème médi­cal, Dwoskin mon­tre ain­si que la douleur est une expéri­ence com­mune à tous et pour­tant dif­fi­cile­ment com­mu­ni­ca­ble, une façon de se mesur­er à soi-même, d’échapper para­doxale­ment à son corps. Elle s’oppose à toute mesure dans une cul­ture occi­den­tale qui a fait de la fig­ure du Christ le parangon d’une souf­france démesurée, en rémis­sion des pêchés des hommes. À la fois fardeau et abso­lu­tion, pas­sion et sup­plice, Dwoskin écrit une his­toire cul­turelle de la souf­france que le cycle « Souf­france et cru­auté » pour­suit à tra­vers une galerie de corps jetés dans l’existence, à l’image des nou­veaux-nés pré­maturés de A Zona (2008), du Por­tu­gais San­dro Aguilar, dont le pre­mier cri sem­ble un écho au dernier râle des mourants des couloirs éthérés de l’hôpital. Et jusqu’aux ado­les­cents graciles que filme Apichat­pong Weerasethakul dans Mobile Men, comme ivres de jeunesse et d’insouciance et promis à une mort prochaine.

Mais cette aus­cul­ta­tion du corps comme ter­ri­toire de la douleur ne saurait se réduire à une lente ago­nie. Pour preuve, le film de Marie Losier, The Bal­lad of Gen­e­sis and Lady Jaye (États-Unis, 2010), por­trait de l’artiste, musi­cien et per­formeur bri­tan­nique Gen­e­sis Brey­er P‑Orridge, appréhende un corps en con­stante méta­mor­phose, lieu d’une réin­ven­tion de soi. À tra­vers un film aux accents warholiens nav­i­gant du noir et blanc au fluo pop, la réal­isatrice racon­te une his­toire d’amour que même le ciné­ma de fic­tion n’aurait peut-être pas osé porter à l’écran. À côté de l’anatomie fan­tas­tique d’O‑Porridge, La Piel que Habito fait fig­ure d’amateurisme. Ex-leader du groupe culte de musique indus­trielle Throb­bing Gris­tle, mem­bre fon­da­teur dans les années 1970 du groupe d’artistes d’avant-garde COUM cau­tion­né par Bur­roughs pour leurs expo­si­tions aux inti­t­ulés gen­ti­ment sul­fureux comme le Pros­ti­tu­tion Show, P‑Orridge croise un soir la route de Lady Jaye, étoile filée des nuits new-yorkaise. Ils s’aiment, se mari­ent, et… plutôt qu’un enfant, déci­dent d’avoir un corps iden­tique. L’échange des corps acte l’échange des con­sen­te­ments dans une romance trans­genre qui inau­gure un ordre nou­veau, celui du cyborg, annon­cé par la philosophe améri­caine Don­na Har­away dans les années 1950. Face à ce mon­stre fasci­nant qui absorbe l’espace entier du cadre et est de tous les plans, le regard de la réal­isatrice sem­ble par­fois avoir du mal à émerg­er. Pour­tant, c’est aus­si cette écri­t­ure chao­tique et bous­culée à la manière des cut-ups dont William Bur­roughs et Brion Gysin, les maîtres et men­tors d’O‑Porridge, ont fait la mar­que de leur lit­téra­ture Beat, qui donne au film toute sa grâce. Élec­trique O‑Porridge, né Neil Andrew Meg­son à Man­ches­ter, enfant timide et fan­tasque, devenu punk et lib­ertin dans les années soix­ante-dix, père de deux petites filles – Caresse et Genesse – qu’il met en scène dans des clips tournés dans le cot­tage anglais de Derek Jar­man, musi­cien à ses heures avec son nou­veau groupe Psy­chic TV ou bien aux côtés du pape de la drone music et réal­isa­teur améri­cain Tony Con­rad dans un décor de champignons phos­pho­res­cents. Évolu­ant anar­chique­ment d’une séquence à l’autre sans fil con­duc­teur, le film ressem­ble à une parabole para-biblique où Adam aurait subi des implants mam­maires pour être conçu à l’image d’Ève. Cette genèse d’un corps trans­genre a un nom : la « pan­drog­y­nie », dénom­i­na­tion que Gen­e­sis O‑Porridge dis­cute très sérieuse­ment à l’occasion de con­férences uni­ver­si­taires où il/elle pose céré­monieuse­ment de petites lunettes sur son nez refait à l’image de celui de Lady Jaye. Geste chirur­gi­cal autant qu’artistique rap­pelant les trans­for­ma­tions de l’artiste française Orlan, la méta­mor­phose de Gen­e­sis O‑Porridge prend une dimen­sion trag­ique quand sa moitié meurt un triste jour de 2007. Après la dis­pari­tion de Lady Jaye, O‑Porridge porte sa mémoire dans sa pro­pre chair, comme si aucune fron­tière du corps ne pou­vait désor­mais con­tenir la démesure du bien nom­mé Gen­e­sis.

Mythes et légendes

Un qua­trième et dernier fil con­duc­teur de cette mois­son de films nous porte vers les réc­its mythiques des com­mu­nautés les plus var­iées. Exer­ci­ce qui sus­cite des voca­tions tant du côté du ciné­ma ethno­graphique que de l’essai biographique ou expéri­men­tal. « Il était une fois un tigre qui était le maître du feu… » com­mence en voix-off l’un des con­teurs de Sip’ohi – El Lugar del Man­duré. Grand prix de la com­péti­tion inter­na­tionale, le film de l’Argentin Sebastián Lin­gia­r­di tente de préserv­er la mémoire des con­tes des indi­ens Wichis, pre­miers occu­pants d’une région reculée d’Argentine, dont la cul­ture s’étiole au fil des généra­tions. Con­tre l’entreprise délétère du temps, Gus­ta­vo Sal­vatier­ra, orig­i­naire de Sip’ohi, enreg­istre inlass­able­ment la langue poé­tique des Wichis et ses réc­its mythiques qui croisent toute une cos­mogo­nie d’animaux dont les périples réson­nent curieuse­ment avec nos Fables de La Fontaine. Filmer la parole est une gageure au ciné­ma et Lin­gia­r­di, mal­gré la poésie des réc­its qu’il trans­met, n’échappe pas au piège de l’illustration d’une langue qui se suf­fit à elle-même. La plus belle séquence du film reste ain­si celle où, aux images d’une nature qui se voudrait un décor tout désigné pour ces légen­des, il sub­stitue l’écran noir de réc­its qui appar­ti­en­nent au domaine de l’imaginaire. Cette péré­gri­na­tion au pays des mythes approche quelques fois la transe mys­tique. À Espina­zo, dans le nord-est du Mex­ique, Nicolás Echevar­ría[2] filme en 1980 le culte du Niño Fiden­cio, du nom d’un enfant prodi­ge à qui l’on attribue au début des années 1900 un cer­tain nom­bre de guérisons mirac­uleuses. Se récla­mant de son pou­voir, une armée de thau­maturges en toges blanch­es offi­cie chaque année lors de grands rassem­ble­ments où cha­cun s’emploie à délester de pau­vres hères de leurs maux avec force démon­stra­tions. Tout en étant sans cesse au cœur de l’action, Echevar­ría instau­re une cer­taine dis­tance avec ces rit­uels de foire et ces trans­es un peu for­cées, lais­sant finale­ment émerg­er la vaste supercherie de ce Lour­des mex­i­cain. Des ter­res sacrées aux con­trées imag­i­naires, il n’y a qu’un pas que fran­chissent Élise Flo­ren­ty et Mar­cel Türkowsky. Holy Time in Eter­ni­ty, Holy Eter­ni­ty in Time (France, 2011) car­togra­phie le paysage lit­téraire de l’œuvre de Faulkn­er, le Yok­na­p­at­apha mythique de ses romans. Cette évo­ca­tion fasci­nante d’un univers men­tal est d’autant plus puis­sante qu’elle est précédée d’un long pro­logue où seule émerge de l’écran noir la voix d’un homme qui racon­te la con­di­tion noire aux États-Unis.

L’exercice le plus savoureux de cette explo­ration des mythes et légen­des se trou­ve pour­tant être celui, vir­tu­ose, du facétieux Jonas Mekas. Avec Sleep­less Night Sto­ries (États-Unis, 2010), le pape de l’avant-garde améri­caine sonde ses nuits blanch­es comme autant de con­tes des milles et une nuit. Au détour de ces séquences noc­turnes, on croise des vis­ages fam­i­liers, ceux de Mari­na Abramovic, Har­mo­ny Korine, Björk, Pat­ti Smith ou Adol­fas Mekas, le frère du réal­isa­teur. Par bon­heur, Mekas est bien trop gouailleur pour tir­er une quel­conque gloire de cette galerie d’amitiés célèbres. Il préfère laiss­er Yoko Ono à ses diva­ga­tions brumeuses sur la vie éter­nelle et s’intéresser à d’autres his­toires ou à un verre de bon vin à portée de main. Vénérable trublion, il impro­vise un con­cert en hom­mage à son amie dis­parue, la cinéaste Marie Menken, dans une cham­bre d’hôtel lux­em­bour­geois, et trou­ve en Jean-Jacques Lebel un com­parse digne de ses délires dada, quand il le filme ten­ant un dis­cours sans queue ni tête devant un pub­lic lon­donien aba­sour­di. « Praise to Allah ! » scan­dent les inter­titres entre chaque séquence de ce jour­nal filmé en forme de dédale noc­tam­bule, le cinéaste a plus d’un tour dans son sac et nous offre, à 89 ans, une belle leçon de ciné­ma. Qui pou­vait rêver meilleure con­clu­sion à cette échap­pée en ter­ri­toire doc­u­men­taire ?

Notes

Notes
↑1 Cf. Le Livre de l’intranquillité, de Fer­nan­do Pes­soa. Mer­ci à Lionel de Sousa de m’avoir sug­géré cette analo­gie.
↑2 On doit égale­ment à Nicolás Echevar­ría un film de fic­tion, Cabeza de Vaca, ressor­ti l’an dernier en France et con­sacré à l’épopée mys­tique d’un con­quis­ta­dor à tra­vers le Mex­ique du XVIe siè­cle.