On a longtemps reproché au ciné­ma français de ne pas avoir de regard sur l’his­toire con­tem­po­raine de notre pays, de ne pas oser se frot­ter aux sujets tels que la traite des esclaves, la France vichyste ou encore la guerre d’Al­gérie, à la grande dif­férence de son con­cur­rent améri­cain, impi­toy­able (jusqu’à som­br­er par­fois dans la démon­stra­tion) lorsqu’il s’ag­it de traiter du Viet­nam ou plus récem­ment de l’I­rak.

Con­scient de cette lacune et dans le sil­lon d’une volon­té salu­taire d’as­sumer pleine­ment les parts som­bres de l’his­toire de France, notre ciné­ma s’est engagé depuis quelques années sur une bien étrange voie de rédemp­tion, où il suf­fit d’abor­der un sujet pour pos­er la légitim­ité du film, comme si le ciné­ma était soudaine­ment réduit à un devoir d’in­for­ma­tion au didac­tisme lourd. Et tant pis si les ques­tions stricte­ment pro­pres au ciné­ma (le regard du réal­isa­teur, la place du spec­ta­teur) sont évac­uées, car l’ob­jec­tiv­ité du fait his­torique sup­plante toute réflex­ion sur la manière dont il est abor­dé. Nous avions déjà par­lé des cas Bouchareb et Bosch qui, à tra­vers Hors-la-Loi et La Rafle, assumaient totale­ment la récupéra­tion dont leurs films fai­saient l’ob­jet. Pire, ils l’en­cour­ageaient.

Mais cette instru­men­tal­i­sa­tion devient beau­coup plus sur­prenante lorsqu’elle touche des réal­isa­teurs que nous avons tou­jours défendus dans nos colonnes. Après le sacre de Xavier Beau­vois pour son film Des hommes et des dieux qui lui a valu la une de cer­tains jour­naux s’in­ter­ro­geant sur l’éventuel retour de la spir­i­tu­al­ité au point d’at­tis­er la curiosité de l’Élysée, c’est au tour d’Ab­del­latif Kechiche de som­br­er dans les tra­vers de l’in­stru­men­tal­i­sa­tion avec son dernier pro­jet, Vénus noire.

Alors que le film se noie dans une com­plai­sance dif­fi­cile­ment accept­able et ne résout en aucun cas la ques­tion épineuse du voyeurisme du spec­ta­teur (pire, il l’ag­grave), le réal­isa­teur sem­ble vouloir se pro­téger de tout débat rhé­torique en érigeant la vérac­ité de faits qu’il dénonce, prenant lit­térale­ment en otage les (vraies) déc­la­ra­tions de Nel­son Man­dela en images d’archive. Mais cet aveu déjà pitoy­able d’une cer­taine défaite de la fic­tion est ampli­fié par l’u­til­i­sa­tion poli­tique dont le film fait déjà l’ob­jet.

Lun­di 25 octo­bre, Vénus noire était présen­té en avant-pre­mière au MK2 Quai de Seine, séance par­rainée entre autres par les prési­dents de la Ligue des Droits de l’Homme et de SOS Racisme. En l’ab­sence du réal­isa­teur, le débat a donc écarté toute ques­tion de représen­ta­tion (alors que le film ne par­le que de cela) pour s’en tenir unique­ment à une dénon­ci­a­tion très datée des faits, ten­tant bien mal­adroite­ment de con­stru­ire quelque pont avec les dérives nauséabon­des du gou­verne­ment sur l’i­den­tité nationale. D’une médi­ocrité à pleur­er, le débat ne s’est pas plus intéressé que Kechiche à l’ex­is­tence même de cette pau­vre Saart­je, Africaine exhibée dans les foires et salons bour­geois du 19e siè­cle. Son mar­tyre est aujour­d’hui instru­men­tal­isé, preuve d’une inca­pac­ité dés­espérante de ces puis­santes asso­ci­a­tions à pou­voir artic­uler un dis­cours audi­ble et per­ti­nent, en prise avec la réal­ité du racisme con­tem­po­rain, sus­cep­ti­ble de faire reculer ce qu’elles ten­tent de dénon­cer.