Homme de mots (romanci­er, essay­iste, poète, dra­maturge, scé­nar­iste, auteur de pièces radio­phoniques, etc.), Georges Perec fut aus­si homme d’images. On avait pu (re)découvrir en avril 2007 Les Lieux d’une fugue (1976), Réc­its d’Ellis Island. His­toire d’errance et d’espoir (1979) que Georges Perec et ses col­lab­o­ra­teurs tournèrent pour la télévi­sion et édités par l’INA. En décem­bre de la même année, c’est Un homme qui dort (prix Jean Vigo 1974), que La Vie Est Belle remet en lumière. Assor­ti d’un livret repro­duisant le texte orig­i­nal adap­té du roman éponyme et de pré­cieux sup­plé­ments, cette édi­tion con­stitue un événe­ment majeur dans la per­pé­tu­a­tion de la mémoire d’un auteur d’exception.

« I would pre­fer not to. » Le leit­mo­tiv de Bartle­by pour­rait aus­si être celui du per­son­nage sans nom, de l’individu de 25 ans rompant un matin, sans rai­son appar­ente, avec sa vie d’étudiant lamb­da du début des années 1960, inter­prété par Jacques Spiess­er dans Un homme qui dort. Et le roman de Perec, comme il l’a lui-même sug­géré, pour­rait être une manière de réécri­t­ure de Bartle­by the Scriven­er d’Herman Melville. Même expres­sion d’une réti­cence face au pos­si­ble, même retrait, même renon­ce­ment ; même refuge dans une indif­férence qui dans le cas d’Un homme qui dort n’est pas à pro­pre­ment par­ler une mélan­col­ie (ici, nulle trace de roman­tisme : plutôt celle d’un soci­ol­o­gisme dans l’air du temps), mais une neu­tral­ité. Mais là où Bartle­by se laisse mourir de faim, l’homme qui dort, au-dessus duquel pla­nent les spec­tres de la folie et du sui­cide (« Tu n’es pas mort. Tu n’es pas devenu fou », entend-t-on dans la séquence finale) con­naît un jour ce que le spec­ta­teur le plus opti­miste recon­naî­tra comme une forme de rédemp­tion[1] ; non pas une renais­sance spec­tac­u­laire, mais la réc­on­cil­i­a­tion dis­crète, sans effu­sion, ouverte mais toute­fois non exempte d’inquiétude avec le cours des choses : « Non. Tu n’es plus le maître anonyme du monde, celui sur qui l’histoire n’avait pas de prise, celui qui ne sen­tait pas la pluie tomber, qui ne voy­ait plus la nuit venir. Tu n’es plus l’inaccessible, le limpi­de, le trans­par­ent. Tu as peur. Tu attends. Tu attends, place Clichy, que la pluie cesse de tomber. »

Entre l’œuvre de « nou­veau romanci­er » que sont Les Choses (bien que Perec ait réfuté cette fil­i­a­tion : mais com­ment ne pas voir dans Les Choses un parangon de l’attention renou­velée à l’environnement matériel de l’homme con­tem­po­rain dont par­le Robbe-Gril­let[2])? et les gageures formelles oulip­i­ennes à venir (la struc­ture déli­rante de La Vie mode d’emploi, l’exploit lipogram­ma­tique de La Dis­pari­tion), Un homme qui dort (1967) s’inscrit comme un livre tran­si­tion­nel, dont la seule con­trainte formelle (cepen­dant, nous y revien­drons, déter­mi­nante) est l’emploi de la deux­ième per­son­ne du sin­guli­er : « Pour qu’advienne le « je » de W [ou le sou­venir d’enfance], il fal­lait en découdre avec ce « tu », pris­on­nier de la cham­bre de bonne, avec ce dou­ble qui dort dans une bulle blanche. Et d’avoir écrit la mise hors jeu va per­me­t­tre le temps des jeux », écrit Claude Burgelin[3]. Dans cette sorte de dia­logue uni­latéral entre un nar­ra­teur omni­scient et un per­son­nage muet, d’évitement du « je », se fait bien enten­du jour l’indice auto­bi­ographique[4] ; là encore les pro­pres mots de l’auteur, pour qui toute lit­téra­ture était par nature auto­bi­ographique, vien­nent le con­firmer. Mais Un homme qui dort n’existe pas qu’en tant que livre. Il a son dou­ble ciné­matographique. En 1973, Georges Perec et Bernard Queysanne s’attèlent à son adap­ta­tion pour l’écran, sans argent mais forts d’un texte remar­quable dont les quelques remaniements, out­re la sup­pres­sion des quelques scènes hyp­n­a­gogiques d’endormissement, du séjour du per­son­nage chez ses par­ents dans un coin de cam­pagne anonyme, éloignent plus encore qu’à l’origine de toute forme de psy­chol­o­gisme, aplani à l’envi l’image du per­son­nage, finale­ment élude les pas­sages par trop cita­tion­nels, qui inscrivent le roman dans une his­toire de la lit­téra­ture[5]. Tout dans la forme, jusque dans le noir et blanc moyen, ni élé­gant ni char­bon­neux, doit con­courir à faire du jeune homme dont le film racon­te la non-his­toire une forme vide pro­pre à toutes les pro­jec­tions —et c’est une fonc­tion du « tu » que d’impliquer le spec­ta­teur dans le réc­it d’un non-des­tin, de l’enjoindre à l’empathie envers un homme entré dans une par­en­thèse exis­ten­tielle.

Le ciné­ma sonore, con­traire­ment à l’écrit, repose sur l’audio-vision, et per­met toutes les vari­a­tions entre bande-image et bande-son, ici tan­tôt dis­cré­pantes, tan­tôt con­flu­entes. Le trait formel le plus impor­tant du film est la présence, par­mi les élé­ments d’une bande-son com­plexe[6] (sons post-syn­chro­nisés, bruitages, com­po­si­tion élec­troa­cous­tique de l’ensemble 010 com­posé de Philippe Dro­goz et Eugénie Kuf­fler), d’une voix-off, celle de Lud­mi­la Mikaël, ou de ce qui réu­ni toutes les car­ac­téris­tiques de cette « voix-je » dont Michel Chion nous dit qu’« elle par­le depuis un point où le temps s’est pour un temps sus­pendu »[7]. Com­ment définir la nature du rap­port entre l’auteur (éty­mologique­ment, cette voix en est la métaphore), cet être qui vit à l’écran et une voix qui, sans être intra-diégé­tique, approche au plus près la diégèse par l’emploi du « tu », présence forte, qua­si-pro­tag­o­niste du film ? Peut-être peut-on ris­quer, pour ce faire, une com­para­i­son avec un film antérieur d’une dizaine d’années, mais présen­tant une simil­i­tude dans l’économie image/voix : La Jetée de Chris Mark­er (1962). Peut-être peut-on par­tir des inter­ro­ga­tions de Jean-Louis Schefer à son sujet : « À quoi attribuer la voix con­tin­ue qui dou­ble les images ? L’aventure est racon­tée par qui ? Un témoin, une essence déper­son­nal­isée du héros ? Un expéri­men­ta­teur ? Ou celui-là qui a le savoir entier du temps, de la mort, des para­dox­es de la mémoire ? […] celui qui par­le dans le film, n’est pas l’auteur du film mais l’auteur du roman que le film brûle, esquisse, jette, économise et dont il retourne, si l’on peut dire, toute la sub­stance. »[8] Est-ce à dire que la voix-off est l’auteur ? Ou que toute voix-off (ou « voix-je ») est un per­son­nage dont l’instanciation demeure jusqu’à la fin sus­pendue ? Dans le cas d’Un homme qui dort, nous nous situe­ri­ons au point exacte­ment cen­tral de la dis­tance qui sépare l’auteur de son per­son­nage, de part une portée auto­bi­ographique que nous avons déjà évo­quée[9]. Dans ce cas, cette voix pour­rait par­ticiper du mono­logue intérieur si les auteurs du film n’avaient choisi une voix de femme, celle de Lud­mi­la Mikaël. De ce fait même, la voix ne peut être « essence déper­son­nal­isée du héros » mais voix incar­née, vivante ; cette voix, en plus d’une his­toire, con­voie de par sa nature pro­pre un sous-texte gen­der, et on ne peut faire l’économie de con­sid­éra­tions sur la dis­tinc­tion sex­uelle et la sex­u­al­ité même : l’homme qui dort n’est pas neu­tre jusque dans sa nature désir­ante et libid­i­nale, comme cela est briève­ment évo­qué : « Tu remontes dans ta cham­bre, tu te désha­billes, tu te gliss­es dans les draps, tu éteins la lumière, tu fer­mes les yeux. C’est l’heure où des femmes trop vite dévêtues se pressent autour de toi… » Ailleurs, c’est la sug­ges­tion de l’acte sex­uel sub­limé dans des par­ties de flip­per d’un homo ludens sans joie : « Tu te colles con­tre les appareils, pen­dant des heures, pen­dant des nuits, rageuse­ment, fiévreuse­ment. Tu ahanes, plaqué sur la machine accom­pa­g­nant de grands coups de rein les rebonds de la bille d’acier. […] Femmes peintes dont l’œil s’allume, dont l’éventail s’abaisse. Tu ne peux lut­ter con­tre un tilt. […] Tu ne peux engager de dia­logue, tu ne peux lui faire dire ce qu’il ne saurait te dire. Tu as beau te ser­rer con­tre lui, haleter con­tre lui, le tilt reste insen­si­ble à l’amitié que tu éprou­ves, à l’amour que tu recherch­es, au désir qui te déchire… » Aveux d’impuissance à mots cou­verts, de mis­ère sex­uelle à l’époque de l’amour libre ? La voix, que Perec et Queysanne ont voulu la plus neu­tre pos­si­ble dans ses effets, n’est en aucun cas sex­u­al­isée mais pas pour autant asex­uée ; fig­ure de l’altérité et tout à la fois présence mater­nelle, soro­rale, qui dans un même mou­ve­ment accom­pa­gne l’homme sans com­miséra­tion et le domine sub­rep­tice­ment. La pre­mière séquence, matricielle et pen­dant laque­lle la voix ne se fait pas encore enten­dre, présente l’hypothèse de ce qui aurait pu se pass­er, de ce qui aurait été le cours nor­mal des choses : le per­son­nage se lève, sort, se rend à la salle d’examen… C’est au moment où l’étudiant en soci­olo­gie, con­scien­cieux, filmé en plan ser­ré, affil­ié à l’habitus uni­ver­si­taire, lève les yeux de sa copie que s’opère la rup­ture, que le film glisse de ce niveau de réal­ité puta­tive à ce qui con­stituera la vérité du film : la déprise, la dérive. « Ton réveil sonne, tu ne bouges absol­u­ment pas, tu restes dans ton lit, tu refer­mes les yeux. […] Un autre, un sosie, un dou­ble fan­toma­tique et métic­uleux fait, peut-être, les gestes que tu ne fais plus… » À par­tir de ce moment com­mence pour notre per­son­nage une vie insu­laire (« Ta cham­bre est la plus belle des îles désertes, et Paris est un désert que nul n’a jamais tra­ver­sé »), un décou­plage entre une his­toire indi­vidu­elle, un devenir qu’il n’assume plus (con­tre-type de la descrip­tion que donne Hen­ri Lefeb­vre de l’être his­torique dans La Fin de l’histoire (1970)[10]) et his­toire sociale, et même uni­verselle : « Quelque chose qui t’a jusqu’alors récon­forté, t’a tenu chaud au cœur, le sen­ti­ment de ton exis­tence, l’impression d’adhérer, de baign­er dans le monde, se met à te faire défaut… » Puis la voix pour­suit : « Ton passé, ton présent, ton avenir se con­fondent » : « amnésique au pays des aveu­gles », « dur noy­au d’indifférence », l’homme qui dort, plus encore que de rompre avec le socius, s’affranchit de toute exis­tence tem­porelle, s’abstrait de l’histoire et sus­pend son his­toire pro­pre : « Comme si, sous ton his­toire tran­quille et ras­sur­ante d’enfant sage, de bon élève, sous ces signes évi­dents, trop évi­dents, de la crois­sance – les traits au cray­on sur le cham­bran­le de la porte des cab­i­nets, les diplômes, les pan­talons longs, les pre­mières cig­a­rettes, le feu du rasoir, l’alcool, la clé sous le pail­las­son pour les sor­ties du same­di soir, le dépuce­lage, le bap­tême de l’air, le bap­tême du feu – avait depuis tou­jours cou­ru un autre fil, tou­jours présent, tou­jours tenu loin­tain, qui tisse main­tenant la toile famil­ière de ta vie retrou­vée, le décor vide de ta vie désertée, images en fil­igrane de cette vérité dévoilée, de cette démis­sion si longtemps sus­pendue, de cet appel au calme… »[11]… Peut-être l’homme qui dort représente-t-il dans sa sin­gu­lar­ité l’homme mod­erne quin­tes­sen­tiel, peut-être réalise-t-il l’inclination pri­mor­diale de ce dernier à fuir sa pro­pre his­toric­ité : Hen­ri Lefeb­vre en a prit acte dans sa Cri­tique de la vie quo­ti­di­enne, tout en nous apprenant qu’on échappe pas à l’histoire, sen­tence dont l’homme qui dort est la preuve emblé­ma­tique : « Con­solidée autour de ce noy­au, la vie privée, la quo­ti­di­en­neté sert d’alibi pour échap­per à l’histoire, aux échecs, aux aléas, aux men­aces. Ce qui creuse l’abîme entre le “vécu” et l’historique, abîme qui provient des échecs et des reflux de l’histoire. Mais ne nous y trompons pas. La réti­cence devant l’histoire, la fuite devant l’historique et les prob­lèmes de la société glob­ale (c’est à dire la poli­tique), c’est encore une façon de vivre l’histoire. L’extra-historicité de la vie quo­ti­di­enne mod­erne est encore une modal­ité de l’histoire et une man­i­fes­ta­tion de ses con­flits internes. La quo­ti­di­en­neté en se con­sol­i­dant comme « vie privée » n’abolit pas pour autant l’histoire, pas plus que le déter­miné n’abolit l’aléatoire qui s’y mêle. »[12] Et on ne peut s’empêcher de penser, dans un effort de con­tex­tu­al­i­sa­tion de l’œuvre, aux évène­ments de mai 1968, man­i­fes­ta­tion d’une aspi­ra­tion col­lec­tive à la réap­pro­pri­a­tion de la vie quo­ti­di­enne ; il n’est à ce titre pas indif­férent que notre per­son­nage soit étu­di­ant, a for­tiori en soci­olo­gie : « La mise en spec­ta­cle de la réi­fi­ca­tion sous le cap­i­tal­isme mod­erne impose à cha­cun un rôle dans la pas­siv­ité général­isée. L’étudiant n‘échappe pas à cette loi », écrivent les étu­di­ants UNEF de Stras­bourg sous influ­ence sit­u­a­tion­niste dans le fameux pam­phlet De la mis­ère en milieu étu­di­ant con­sid­érée sous ses aspects économiques, poli­tiques, psy­chologique et notam­ment intel­lectuelle et de quelques moyens pour y remédi­er (1967). Mais l’homme qui dort est « être sans désir, sans dépit, sans révolte [je souligne] »… Il s’est sous­trait à cette instant his­to­ry dont il ne perçoit que l’écho loin­tain pour l’oublier aus­sitôt : « Tu t’assieds au fond d’un café, tu lis le Monde ligne à ligne, sys­té­ma­tique­ment. C’est un excel­lent exer­ci­ce. Cinq cent ou mille infor­ma­tions sont passées devant tes yeux atten­tifs. Mais ta mémoire a pris soin de n’en retenir aucune […]. Tu peux encore t’étonner que la com­bi­nai­son, selon des règles finale­ment très sim­ples, d’une trentaine de signes typographiques soit capa­ble de créer, chaque jour, ces mil­liers de mes­sages. » À l’heure du struc­tural­isme, Perec imag­ine un être hors struc­ture, dés­ap­prenant le lan­gage (« l’indifférence dis­sout le lan­gage, brouille les signes ») et se défi­ant de tout sys­tème sig­ni­tif lié à l’image sociale de l’individu (Roland Barthes, Sys­tème de la mode (1967); Jean Bau­drillard, Le Sys­tème des objets, (1968)) : « Manger, dormir, t’habiller, que ce soit sim­ple­ment des actions, des gestes, des évi­dences, mais pas des preuves, pas des mon­naies d’échange : ton habille­ment, ta nour­ri­t­ure, tes lec­tures ne par­lerons plus à ta place. Tu ne leur con­fieras plus l’épuisante, l’impossible tâche de te représen­ter. » À la fin du film, la voix révèle le car­ac­tère vain de ce qui est en fait une quête iden­ti­taire, voire essen­tial­iste, la ten­ta­tive de combler un déficit de fil­i­a­tion : « Tu ne pars pas, pour la mil­lion­ième fois, rechercher la réal­ité de l’expérience ni façon­ner dans la forge de ton âme la con­science incréée de ta race. Nul antique ancêtre, nul antique arti­san ne t’assistera aujourd’hui ni jamais. »[13]

Cette exis­tence au bord de l’anomie entre formelle­ment en réso­nance avec les cours dis­tincts que suiv­ent image et texte dit, qui ne se rejoignent que ponctuelle­ment ; le jeu de synchronisme/disynchronisme, le dif­féren­tiel de temps et de lieu d’abolir toute déter­mi­na­tion d’espace et de durée. Dans ce brouil­lage de l’e­space et du temps diége­tiques deux caté­gories d’im­ages d’échelles var­iées (du plan général sur Paris qui ouvre le film aux inserts sur l’œil de Jacques Spiess­er, dont le vis­age impas­si­ble est omniprésent) se dis­tinguent pour­tant : les plans où appa­rais­sent l’acteur, dans sa cham­bre de bonne ou dans la rue, et les vues de son envi­ron­nement, motif de papi­er peint ou micro-scènes de l’infra-ordinaire urbain. Tel l’homme des foules de Poe, l’homme qui dort par­court la ville sans but. À l’indifférence au temps, scan­dé sur la bande-son par le tic-tac d’une pen­d­ule, par la goutte du robi­net du poste d’eau sur le palier, par le clocher de Saint-Roch, cor­re­spond une indif­férence à la ville, éprou­vée sur le mode de l’errance, de la dérive, de l’égarement, de la con­trainte plutôt que du jeu (« tu inventes des périples com­pliqués, héris­sés d’interdits qui t’obligent à de longs détours ») : « Tous les instants se valent, tous les espaces se ressem­blent… » À plusieurs repris­es appa­rais­sent des plans ser­rés sur des caméras de vidéo­sur­veil­lance (où l’on apprend au pas­sage que le phénomène n’est pas tout à fait nou­veau) : c’est l’indice du « proces­sus par lequel l’agencement d’un espace implique en retour une poli­tique du corps, c’est à dire une dis­tri­b­u­tion con­trôlées des con­duites indi­vidu­elles et col­lec­tives »[14], auquel l’homme qui dort tend à échap­per. Cepen­dant, si la com­para­i­son est ten­tante, nous ne sommes pas là du côté de la dérive psy­chogéo­graphique sit­u­a­tion­niste, com­porte­ment dont Guy-Ernest Debord a affir­mé le car­ac­tère «  ludique-con­struc­tif[15] ». La cham­bre, la ville : enchâsse­ment d’espaces clos, sans issue (« tu dors, tu manges, tu march­es, tu con­tin­ues à vivre, comme un rat de lab­o­ra­toire qu’un chercheur insou­ciant aurait oublié dans son labyrinthe ») : l’ « ailleurs » ne se man­i­feste que par images inter­posées. C’est, dans la cham­bre, une affiche d’agence de voy­age, le mot « Tunisie » bar­rant un paysage stéréo­typé[16]. C’est le refuge dans les ciné­mas de quarti­er, où l’homme qui dort se fait spec­ta­teur de films que l’on devine sans qual­ité. C’est la vis­ite de galeries d’art, ou s’opère une indis­tinc­tion entre réel et représen­ta­tion, ou peut-être un bas­cule­ment du réel dans la seule sur­face de la représen­ta­tion : alors qu’à l’image alter­nent des trav­el­lings avant sur le regard de Spiess­er assis sur un banc et sur la sur­face rugueuse de l’arbre qui lui fait face, où a été gravé un cœur, la voix dit : « Tu apprends à regarder les tableaux comme s’ils étaient des bouts de mur, et les murs, comme s’ils étaient des toiles dont tu suis sans fatigue les mil­liers de chemins, labyrinthes inex­orables, texte que nul ne sait déchiffr­er, vis­ages en décom­po­si­tion. » Mais à un moment l’indifférence, l’apathie de l’homme qui dort mue en inquié­tude, en mal­heur : « Le mal­heur n’a pas fon­du sur toi, il s’est insin­ué presque suave­ment. […] Le piège, c’était ce sen­ti­ment par­fois presque exal­tant, cet orgueil, cette sorte d’ivresse […]. Le piège : cette illu­sion dan­gereuse d’être infran­chiss­able, de n’offrir aucune prise au monde, de gliss­er, intouch­able, yeux ouverts regar­dant devant eux, perce­vant tout, ne retenant rien. Homme sans mémoire, sans frayeur… » A ce moment la voix se fait judi­ca­toire. Et la foule, jusqu’alors fan­tôme, s’insinue dans le vécu de l’homme qui dort : d’abord les indi­vidus en rup­ture de ban, « ban­nis, parias, exclus[17] ». Puis une énuméra­tion de types qui inclus le tout venant de la société, de ce que Perec nomme les « mon­stres » (« les mon­stres sont entrés dans ta vie, les rats, tes sem­blables, tes frères ») : « Les mon­stres avec leur famille nom­breuse, avec leurs enfants mon­stres, leurs chiens mon­stres ; les mil­liers de mon­stres blo­qués par les feux rouges ; les femelles glapis­santes de mon­stres ; les mon­stres à mous­tache, à gilet, à bretelles, les mon­stres touristes déver­sés par paquet devant les mon­u­ments hideux, les mon­stres endi­manchés, la foule mon­strueuse… » À l’image, des vues rap­prochées d’une foule ser­rées, en courte focale et au con­traste accen­tué : la caméra, jusqu’alors entité autonome et ubiq­ui­taire, se fait sub­jec­tive. Appa­raît alors le fan­tasme d’une escha­tolo­gie col­lec­tive, d’une dis­so­lu­tion de la total­ité dans une fin du monde : « […] Tu attends que tout s’arrête, la pluie, les heures, le flot des voitures, la vie, les hommes, le monde, que tout s’écroule, les murailles, les planch­ers et les pla­fonds. » Puis vient le temps du retour, que la musique de l’ensemble 010 vient empha­tis­er ; la voix serait alors celle d’un ange gar­di­en mon­trant à l’homme qui dort le chemin de la survie (comme l’écrit Claude Burgelin, ici le « tu » « […] indique un regard extérieur qui objec­tive ou dicte les con­duites [je souligne][18] »  : « Le monde n’a pas bougé et tu n’as pas changé. L’indifférence ne t’a pas ren­du dif­férent. […] Le temps qui con­naît la réponse a con­tin­ué de couler. C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recom­mence, que tout com­mence, que tout con­tin­ue. » Je ne règlerais pas la ques­tion de savoir ce que l’homme a à nous dire aujourd’hui, mais très cer­taine­ment a‑t-il beau­coup à nous appren­dre sur notre époque, « mes­sager por­teur d’une let­tre sans adresse… »

Notes

Notes
↑1 Tel n’est pas l’avis de Georges Perec, qui dans un entre­tien affirme : « Dans le livre, un des para­graphes du dernier chapitre reprend à la forme néga­tive la fin du Dedalus de Joyce, la fin d’Au-dessous du vol­can de Lowry, fait une allu­sion à la fin du Procès-Ver­bal de Le Clézio. Je veux dire par là que je refuse au per­son­nage tout ce qui pour­rait être épique, toute atti­tude héroïque, sal­va­trice ou rédemptrice. Il ne se jette pas dans un vol­can, ne se sui­cide pas, ne se laisse pas aveu­gler par le soleil, il n’est pas con­damné par la société. » Luce Vigo, « Entre­tien avec Georges Perec et Bernard Queysanne », La Revue du ciné­ma. Image et son, n° 284, mai 1974. Repris dans Georges Perec, Entre­tiens et con­férences, vol­ume 1, 1963–1978, Paris, Joseph K., 2003, p. 163.
↑2 Voir Alain Robbe-Gril­let, Pour un nou­veau roman, Paris, Minu­it, 1961, par­ti­c­ulière­ment « Temps et descrip­tion dans le réc­it d’aujourd’hui », pp. 123–134, et « Du réal­isme à la réal­ité », pp. 135–144.
↑3 Claude Burgelin, Georges Perec, Paris, Seuil, 1988, p. 72. W ou le sou­venir d’enfance (1975) est le roman le plus ouverte­ment auto­bi­ographique de Perec.
↑4 Sur ce sujet, voir Philippe Leje­une, La Mémoire et l’oblique, Georges Perec auto­bi­ographe, Paris, P.O.L, 1991.
↑5 Pour plus de détail, voir San­dra Dorr, « Un homme qui dort : de Bartle­by the Scriven­er au film, par­cours de la réécri­t­ure à la relec­ture d’une œuvre », http//pageperso-orange.fr/jb.guignot/UHQD.html, par­ti­c­ulière­ment la deux­ième par­tie
↑6 Elle fut dif­fusée à la radio dans le cadre des Ate­liers de créa­tion radio­phoniques le 26 mars 1974. Ce détail est livré par David Bel­los dans sa biogra­phie Georges Perec. Une vie dans les mots, Paris, Seuil, 1994, p.558, n.1.
↑7 Michel Chion, La Voix au ciné­ma, Édi­tions de l’Étoile/Cahiers du ciné­ma, Paris, 1982, p. 46.
↑8 Jean-Louis Schefer, « À pro­pos de La Jetée », in Images mobiles, Paris, P.O.L, 1999, p. 134.
↑9 C’est ce que tend à con­firmer une déc­la­ra­tion des auteurs : « Et cette voix, qui est-ce ? / B[ernard] Q[ueysanne] — Dans le film, on ne sait pas exacte­ment, une expérimentatrice…/ G[eoges]P[erec] — Ce n’est pas « je », sinon ce serait le per­son­nage qui par­lerait aux autres, ni « il », ce serait l’auteur qui s’exprimerait. C’est quelqu’un qui s’adresse à la fois au per­son­nage et au lecteur ou au spec­ta­teur, par le truche­ment du per­son­nage. » Luce Vigo, « Entre­tien avec Georges Perec et Bernard Queysanne », La Revue du ciné­ma. Image et son, n° 284, mai 1974. Repris dans Georges Perec, Entre­tiens et con­férences, op. cit., p. 160.
↑10 «Le car­ac­tère his­torique de l’individu com­prend mais domine son car­ac­tère prob­lé­ma­tique, mis en lumière par Lukàcs dans sa Théorie du roman. Le héros, ou plutôt l’être indi­vidu­el, n’est prob­lé­ma­tique devant lui-même et devant les autres que parce qu’un avenir lui est promis. Le pos­si­ble s’annonce dès son enfance. Il se cherche. Il sort de son milieu natal ; il apprend ce que ni sa famille ni sa com­mu­nauté orig­inelle n’auraient pu lui appren­dre. Il agit. N’étant ni don­né à lui-même ni assu­jet­ti à une fatal­ité, il pro­duit son his­toire dans le cadre de l’histoire générale dont il tra­verse les vicis­si­tudes. À tra­vers les illu­sions et men­songes et mythi­fi­ca­tions, celles que l’histoire tend à liq­uider, cet indi­vidu tend à s’affirmer en définis­sant son authen­tic­ité.» Hen­ri Lefeb­vre, La Fin de l’histoire, Paris, Anthro­pos, 2001, p. 100.
↑11 À l’image, des trav­el­lings avant et arrières dans les pièces vides d’une mai­son, lieu de mémoire sym­bol­ique.
↑12 Hen­ri Lefeb­vre, Cri­tique de la vie quo­ti­di­enne II. Fonde­ment d’une soci­olo­gie de la quo­ti­di­en­neté, Paris, L’Arche, 1961, pp. 97–98.
↑13 Ces mots sont bien enten­du à met­tre en rela­tion avec les orig­ines juives de Georges Perec et son enfance orphe­line.
↑14 Renaud Remond, « Inter­stices », in PROTA(TT)RIOREAU, Tours, École Supérieure des Beaux-arts, 2000, n.p.
↑15 Guy-Ernest Debord, « Théorie de la dérive », Inter­na­tionale sit­u­a­tion­niste, n° 2, décem­bre 1958, p. 19.
↑16 Bernard Queysanne s’est exprimé sur le thème du voy­age comme fuite de la réal­ité : « B[ernard] Q[ueysanne] — Le refus de la vie est un thème très actuel. On entend par­ler tous les jours de départs à Kat­man­dou ou en Cor­rèze et de toutes sortes d’évasions. L’évasion dans la soli­tude d’« un homme qui dort » m’a paru sym­bol­is­er en une seule aven­ture mythique toutes ces fuites. À la lim­ite de ces éva­sions, il y a l’évasion dans la folie, à laque­lle notre per­son­nage échappe de justesse. » Gilles Durieux, « Entre­tien : Georges Perec et Bernard Queysanne », Unifrance Film, n° 479, févri­er 1974. Repris dans Georges Perec, Entre­tiens et con­férences, op. cit., p. 154.
↑17 Il est intéres­sant de not­er que dans le roman Perec ajoute : « por­teurs d’invisibles étoiles » : ici s’exprime pleine­ment la dimen­sion auto­bi­ographique de l’œuvre, le clash entre his­toire per­son­nelle et grande his­toire, dont les par­ents juifs polon­ais de Georges Perec furent les anonymes vic­times – Icek Perec mort au com­bat en 1940 et Cyr­la Szulewicz déportée à Auschwitz en 1943.
↑18 Claude Burgelin, op. cit., p. 59.