Sec­onde adap­ta­tion d’un roman de Dashiell Ham­mett (après la pre­mière ver­sion tournée en 1935 par Frank Tut­tle), La Clé de verre s’in­scrit, seule­ment un an après la sor­tie du Fau­con mal­tais (tourné en 1941 par John Hus­ton d’après un roman du même Ham­mett), dans la totale lignée des films noirs qui fer­ont le bon­heur d’Hol­ly­wood pen­dant deux décen­nies. Con­duit par un réal­isa­teur mineur et porté par un duo d’ac­teurs plutôt oubliés, La Clé de verre est une curiosité à redé­cou­vrir qui com­porte quelques scènes d’une vio­lence assez sur­prenante pour l’époque.

Veron­i­ca Lake est con­nue de nos con­tem­po­rains pour avoir inspiré James Ell­roy dans son roman L.A. Con­fi­den­tial dans lequel un flic met­tait le nez dans un traf­ic de sosies de stars, Kim Basinger incar­nant alors un dou­ble presque plus vrai que nature pour son adap­ta­tion au ciné­ma par Cur­tis Han­son. Pour­tant, l’ac­trice con­nut une (courte) heure de gloire durant les années 1940 (notam­ment en tour­nant dans Les Voy­ages de Sul­li­van de Pre­ston Sturges et dans Le Dahlia bleu, qui inspir­era une nou­velle fois Ell­roy pour son best-sell­er Le Dahlia noir) avant de ter­min­er dès les années 1950 dans l’ou­bli le plus total. Loin des canons de beauté qui fer­ont la gloire du film noir – petite et peu plan­tureuse, à l’op­posé des Lana Turn­er et autres Ava Gard­ner –, elle se dis­tin­guait avant tout par une coif­fure orig­i­nale qui lui cachait une par­tie du vis­age. Dans ce film, elle avait une nou­velle fois pour parte­naire l’ac­teur Alan Ladd, de petite taille égale­ment et plutôt chétif, donc loin de la fig­ure clas­sique de l’homme charis­ma­tique et ultra-vir­il immor­tal­isée par Humphrey Bog­a­rt, qui som­br­era quelques années plus tard dans l’al­cool avant de mourir par over­dose de sédat­ifs. C’est dire si cette Clé de verre est une belle oppor­tu­nité de renouer avec cer­tains lais­sés pour compte de la machine à broy­er hol­ly­woo­d­i­enne, d’au­tant plus que le réal­isa­teur, Stu­art Heisler, n’a pas fait longtemps par­ler de lui.

Le sujet témoigne pour­tant d’une belle ambi­tion et le scé­nario – com­plexe – aurait peut-être mérité d’être traité sur une plus longue durée pour ren­dre bien plus com­préhen­si­bles les ten­ants et les aboutis­sants de cette intrigue sur fond de mani­gance poli­tique. À l’ap­proche des élec­tions, le can­di­dat Paul Mad­vig est soupçon­né du meurtre du fils de son adver­saire, le séna­teur Hen­ry, par sa pro­pre sœur et la fille de ce dernier, Janet (Veron­i­ca Lake). Con­va­in­cu de son inno­cence, le bras droit de Mad­vig, Ed Beau­mont (Alan Ladd) mène sa pro­pre enquête et tombe pro­gres­sive­ment sous le charme de la mys­térieuse Janet, bien décidée à ne pas lui faciliter la tâche. Il faut dire que le beau détec­tive aura du fil à retor­dre tout au long des 1h24 du film. Glob­ale­ment vio­lent pour son époque (réal­isé en 1942 alors que le Code de Cen­sure régis­sait toute la pro­duc­tion hol­ly­woo­d­i­enne), La Clé de verre com­porte un cer­tain nom­bre de scènes totale­ment inhab­ituelles. Beau­mont fait par exem­ple l’ob­jet d’un tabas­sage en règle qui le défig­ure pen­dant quelque temps et n’hésite pas un seul instant à retourn­er voir son bour­reau, d’où un savoureux rap­port de sado-masochisme qu’on ne retrou­vera que quelques années plus tard dans le fameux Gil­da de Charles Vidor. La mise en scène, effi­cace sans for­cé­ment débor­der d’o­rig­i­nal­ité, main­tient un rythme suff­isam­ment soutenu pour cap­tiv­er le spec­ta­teur jusqu’au retourne­ment final plutôt inat­ten­du.

Dans le bonus, Philippe Labro, cinéaste et écrivain, revient sur l’in­flu­ence majeure du romanci­er Dashiell Ham­mett dans l’émer­gence du film noir au début des années 1940 à Hol­ly­wood. Fin con­nais­seur, Labro démon­tre en quoi l’écri­t­ure de Ham­mett, dite objec­tive, a per­mis l’étab­lisse­ment de cer­tains codes pro­pres au film noir et com­ment elle a pu nour­rir d’iné­gal­ables dia­logues à dou­ble niveau de lec­ture capa­bles d’in­spir­er les pires cauchemars au séna­teur Hays. Le théoricien revient égale­ment sur les (rel­a­tive­ment cour­tes) car­rières de Veron­i­ca Lake et d’Alan Ladd qui eurent dans cette Clé de verre l’un de leurs rôles les plus sig­ni­fi­cat­ifs.