© Amazon Prime Video
Warfare
  • Warfare
  • États-Unis2025
  • Réalisation : Alex Garland, Ray Mendoza
  • Scénario : Ray Mendoza, Alex Garland
  • Image : David J. Thompson
  • Montage : Fin Oates
  • Production : DNA Films
  • Interprétation : D'Pharaoh Woon-A-Tai (Ray Mendoza), Will Poulter (Erik), Cosmo Jarvis (Elliot Miller), Kit Connor (Tommy)...
  • Distributeur : Amazon Prime Video
  • Date de sortie VOD : 15 juin 2025
  • Durée : 1h35

Le théâtre des opérations


Le théâtre des opérations

C’est aux côtés du vétéran Ray Men­doza, son con­seiller mil­i­taire sur Civ­il War, qu’Alex Gar­land a coréal­isé War­fare. L’idée der­rière leur col­lab­o­ra­tion peu com­mune ? Réalis­er un film enfin fidèle à la réal­ité de la guerre, qui recon­stituerait une opéra­tion mil­i­taire en qua­si temps réel – celle à laque­lle a par­ticipé Men­doza en Irak en 2006, durant la bataille de Rama­di, où lui et son com­man­do se sont retrou­vés piégés à l’intérieur d’une mai­son encer­clée par des dizaines de com­bat­tants d’Al-Qaïda. Une fois passée l’introduction mon­trant le groupe s’installer en pleine nuit sur les lieux, Gar­land et Men­doza déplient l’événement minute après minute, avec ses temps forts et ses temps morts, sans chercher à le con­tex­tu­alis­er d’une quel­conque manière. Le duo filme l’attente, l’ennui et l’inertie des sol­dats peu à peu pris en étau, dans une logique défla­tion­niste et anti­spec­tac­u­laire – les affron­te­ments, plutôt rares, n’ont pas grand-chose d’héroïque (War­fare est, à cet égard, l’anti-Chute du fau­con noir). Cet exer­ci­ce de style con­sis­tant à fig­ur­er ce que serait la guerre, la vraie, peut sem­bler com­plaisant dans sa façon de fétichis­er avec une fas­ci­na­tion à peine voilée les « petits riens » du labeur mil­i­taire (on imag­ine volon­tiers un « expert » réa­gir sur YouTube à dif­férentes scènes du film pour saluer leur crédi­bil­ité). Mais il vise juste sur un point : pas besoin de théâ­tralis­er à out­rance la guerre puisque celle-ci est déjà, dans sa matéri­al­ité même, un spec­ta­cle.

À plusieurs repris­es, des « shows of force » dis­suasifs menés par les unités aéri­ennes ont pour effet de recou­vrir le paysage d’un immense nuage de pous­sière, provo­qué par le pas­sage au ras du sol d’un avion de chas­se. Ces occul­ta­tions de la vis­i­bil­ité s’apparentent à des bais­sers de rideau qui sig­nent, à l’échelle du réc­it, la fin d’un acte. On peut percevoir égale­ment la mai­son dans laque­lle sont coincés les sol­dats comme un petit théâtre, au sens lit­téral, des opéra­tions – les marines n’y atten­dent pas Godot, mais des tanks « M2 Bradley » qui tar­dent à arriv­er pour procéder à leur évac­u­a­tion. Avec ce huis clos évo­quant une vari­a­tion d’Assaut de Car­pen­ter dans un Irak numérisé (le film est tourné en stu­dio), Gar­land et Men­doza soulig­nent ain­si la sub­stance théâ­trale et cinégénique de la guerre con­tem­po­raine, abor­dée comme une mise en scène per­ma­nente. « La guerre, c’est du ciné­ma » dis­ait Paul Vir­ilio, et les images en sont autant la final­ité (le film lui-même, où l’on joue à refaire la guerre) que le point de départ (les clips et pho­tos de pro­pa­gande pour motiv­er l’intervention mil­i­taire). Comme dans l’une des scènes de Jar­head où des sol­dats regar­daient, surex­cités, l’as­saut au napalm d’Apoc­a­lypse Now avant d’entamer l’opération « Rolling Thun­der » au Koweït, War­fare s’ouvre sur une mise en abîme d’une cru­elle ironie : un trav­el­ling arrière s’éloigne d’un écran sur lequel est dif­fusé le clip d’un tube des années 2000, « Call on Me » d’Eric Pry­dz. Attroupés devant l’ordinateur, les marines jubi­lent en con­tem­plant le déhanché sex­uelle­ment très sug­ges­tif des danseuses d’aérobic filmées en gros plan. « Messieurs, sou­venez-vous pour qui l’on se bat ! » déclame à ce moment l’un d’entre eux, le sourire aux lèvres.

Pour qui et pour quoi se bat un marine, en Irak ou ailleurs ? Une paire de fess­es dans un clip de musique pop, donc. Mais aus­si, en élar­gis­sant le champ, pour entr­er lui-même dans le domaine des images. C’est ce racon­tait déjà en fil­igrane Civ­il War, avec ses fac­tions armées prêtes à tout pour pren­dre le pou­voir et pos­er, vic­to­rieuses, devant l’objectif des pho­to-reporters. À la fin de War­fare, des archives de sol­dats appa­rais­sent à côté des acteurs qui inter­prè­tent leurs rôles. De manière con­tra­dic­toire par rap­port à ce que le réc­it esquisse (la for­ma­tion d’un esprit de cama­raderie proche de celui d’un bud­dy movie), on décou­vre alors que cer­tains des marines ont préféré rester anonymes, et par exten­sion n’ont pas voulu être asso­ciés à l’hommage que Gar­land et Men­doza sem­blent leur ren­dre. Cette déci­sion pro­duit des jux­ta­po­si­tions déroutantes à plusieurs endroits de ce dia­po­ra­ma final, où des pho­tos de plateau côtoient des por­traits floutés sup­posés témoign­er de la pré­ci­sion de la recon­sti­tu­tion. En découle une trou­blante con­clu­sion, qui s’inscrit à la fois con­tre et en faveur de ce que le film cherche à accom­plir sur le plan poli­tique et icono­graphique : d’une telle guerre, il n’y avait pas vrai­ment de quoi être fier.

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